Mariage blanc : une union de façade

Mariage imaginaire.

Nous avons, Lucien et moi, un mariage imaginaire. Cela sest passé ainsi, parce que Lucien avait besoin dêtre marié pour avancer dans sa carrière il travaille dans une entreprise renommée, dirigée par un champion enthousiaste de la famille, Augustin-Baptiste Delacour, patriarche dun vaste clan familial. Il est père de cinq filles adultes, donc aussi beau-père de cinq gendres et grand-père de neuf petits-enfants.

Augustin-Baptiste se vante dailleurs sans cesse de son énorme tribu. Pour lui, « célibataire » est une insulte grave. Un employé non marié na, à ses yeux, aucune valeur, bien en dessous de la dernière marche. Il est un rebut de la société, quelles que soient ses qualités professionnelles ou humaines.

Lorsque Lucien comprit tout cela, il réalisa quun mariage officiel lui était vital, sil voulait obtenir le poste à la hauteur de ses ambitions et de ses capacités.

Après avoir pesé le pour et le contre, il ma proposé un mariage fictif. Lucien nencourait aucun risque il me connaît depuis la petite section de maternelle: nos mères étaient amies, elles le sont toujours. On a passé toutes les années décole côte à côte, lui maidant en maths, moi corrigeant la ponctuation dans ses rédactions.

En somme, il me connaît par cœur et sait que je suis totalement dénuée darrières pensées: aux moments du divorce, je ne toucherai ni à son appartement, ni à son argent, ni à rien du tout.

Quant à moi, jai accepté sans hésiter cette idée de mariage fictif; je venais de me séparer de mon petit ami après trois années de relation. Javais désespérément besoin de changer dair, pour ne pas engloutir dans le gouffre dune dépression interminable. Et puis, je voulais prouver à mon ex que moi, au moins, javais épousé quelquun dintéressant, prometteur, avec une belle voiture et un bel appartement dans le centre rien à voir avec lui! Javoue, javais aussi envie den mettre plein la vue à mes copines, histoire de leur montrer que tout allait bien pour moi.

Nos intérêts et nos objectifs se sont donc parfaitement alignés et nous avons discrètement enregistré ce faux mariage à la mairie du arrondissement, en catimini, sans fanfare, témoins, limousines ni colombes, sans robe blanche, voile ni costume strict.

Un jour ordinaire, nous avons simplement quitté le bureau un peu plus tôt et filé à la mairie pour jeter nos signatures dans le registre officiel des mariages. Nous avons quand même échangé des anneaux, histoire de marquer le coup.

Jai même décidé de changer de nom pour un temps: Lefèvre sonnait mieux que mon nom de jeune fille, Bernard.

Il faut dire que nos attentes ont été pleinement comblées.

Un mois plus tard, Lucien devint directeur de département de la société. Totalement mérité.

Mon statut de femme mariée, dans les yeux de mes amies et de ma famille, ma élevée à des sommets. Jai particulièrement savouré le moment où jai reçu plusieurs SMS de mon ex, du genre: « Je te souhaite le bonheur mais jespérais encore quon pourrait se remettre ensemble. » Voilà, cest bien fait pour toi. On ne sait jamais ce que lon a avant de lavoir perdu. Croque ton chagrin, mon vieux.

Finalement, notre plan a parfaitement fonctionné, et même au-delà.

Dailleurs, pour leffet de vraisemblance, jai emménagé temporairement chez Lucien, sur sa proposition.

Un samedi matin.

Je prépare le petit déjeuner dans la cuisine: omelette, crêpes au fromage blanc, café au lait. Lucien aime bien manger au réveil.

Je regarde à travers la fenêtre. Une journée davril séveille, lumineuse et bizarrement douce.

Le printemps ma saison préférée.

Aujourdhui, la liste des choses à faire est longue: rendre visite aux parents, faire un grand ménage, la lessive, préparer quelque chose de spécial pour le déjeuner par exemple: escalopes à la moutarde, une ratatouille, une tarte flambée, une salade niçoise. Mes pensées sembrouillent dans ces tâches domestiques, comme tout soupçon dune maîtresse de maison qui rêve.

Et puis voilà, cela fait déjà treize ans que Lucien et moi partageons ce mariage factice. Notre fille Clémence entre en CP cette année. Et notre fils Rémi termine le CM2 et il est, sans surprise, premier de la classe. Tout le portrait de son père: malin et tout à fait authentique.

Pas comme mon mari qui ne lest que sur le papier.

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