Mari par testament
Aujourdhui, jai été témoin dune scène peu banale lors de mon voyage en train. Une femme grande, forte en voix, sest levée de notre compartiment et a aussitôt imposé lordre. Dun ton ferme, elle a dissipé tout ce qui gênait la tranquillité des passagers, tant et si bien que même les hommes les plus robustes, parfois si effrontés, se sont calmés sur-le-champ.
Une natte blonde dun doré de blé ceignait sa tête et ses yeux, dun bleu éclatant, illuminaient son visage où sétalait un franc rosissement. Dun seul regard, elle a jeté un œil vers les toilettes. Cest alors quun petit homme mince, cheveux dun blanc mousseux, visage dune naïveté enfantine, en est sorti précipitamment.
Jean ! Je croyais tavoir perdu ! Tout ce bruit, la cheffe de bord nosait même plus sapprocher. Je me faisais du souci ! Avec des gens comme ça, va savoir, ils pourraient te bousculer sans raison ! la femme lança dune voix sonore.
Oh, Véro ! Je leur aurais bien montré, va ! Mais pourquoi es-tu sortie, Véro ? Ce nest pas à toi, enfin répondit lhomme avec un sourire timide, filant rejoindre le compartiment.
Un rapide regard balayait les rares passagers qui restaient dans la voiture, moi compris. Visiblement, ni menace ni gêne pour elle. Et elle repartit.
Nous nous sommes retrouvés un peu plus tard dans la voiture-restaurant. Les tables étaient toutes occupées et, sans façon, jai pris place à sa table. Son mari nétait pas là. Après avoir terminé son steak-frites, elle déclara haut et fort :
Je mappelle Véronique Dupuis. Tu peux mappeler Véro.
Vous êtes seule ? Votre mari ne va pas venir ?
Il se repose. Jean a attrapé froid, imagine ! Je lui ai enveloppé la gorge avec mon écharpe, préparé une grande tasse de tisane à la groseille. Tu te rends compte, voyager ainsi et tomber malade ! Il est sorti secouer le tapis dehors en pull, voilà le résultat ! répondit-elle.
Vous laimez beaucoup, on dirait. À vous entendre vous inquiéter, ça se voit que cest vous qui le protégez, pas linverse tentai-je dimaginer.
Oh, Jean nest pas mon mari, pas vraiment. Il mest venu par héritage, disons. Sa première femme vient de partir, que Dieu ait son âme, cétait une sainte. souffla Véro.
Jéchappai un « Comment ça, par héritage ?! » de surprise.
Alors, Véronique raconta son histoire.
Jean avait été marié à Lucie, son amie denfance. Ensemble depuis le lycée, compagnons de fac, ils sétaient mariés. Jean, débrouillard au travail, très inventif, recevait des commandes de grandes sociétés et assurait ainsi largement leur confort. Mais dans la vie quotidienne, Jean restait incapable de faire attention à la monnaie chez lépicier, traversait nimporte où, oubliait tout, donnait parfois de largent à nimporte qui par pure gentillesse. Un éternel distrait, ingénu à en attendrir.
Il vient dune autre planète, ton homme, disaient leurs amis. On se tue au travail pour rien, et lui, tout lui vient sans effort !
Mais Lucie, toujours pragmatique et énergique, compensait. Elle préparait ses vêtements le matin, vérifiait gants et écharpe, lemmenait en voiture pour éviter que Jean ne donne une adresse farfelue ou ne parte tête en lair à pied. Ils se complétaient à merveille.
Jusquau jour où Lucie fut hospitalisée une semaine. Rentrée à la maison, elle découvrit que Jean avait passé sept jours à manger des nouilles sèches et boire de leau, ignorant même la nourriture surgelée quelle lui avait laissée.
Sans toi, rien na de goût lui sourit-il.
Leur fils, André, avait tout du père : une tête extraordinaire mais dune discrétion maladive. André, brillant mais perdu dans le brouillard de la vie courante, trouva épouse à son image : une douce villageoise, Aline. Lucie régnait toujours sur cette petite tribu, surtout avec larrivée de leur petit-fils, Léo. Mais un jour, Lucie chut gravement malade.
La maison sombra dans la détresse. Jean, paniqué, consulta les meilleurs médecins, prêt à dépenser tout ce quil possédait. Mais la maladie fut plus forte. Lucie, le cœur serré dangoisse, non pour elle-même mais pour ses hommes, se désespérait de les laisser seuls comment survivraient-ils sans elle ?!
Cest alors que japparus moi, Véronique à la demande du médecin, cousine éloignée et aide-soignante.
La première fois, je trouvai un appartement en désordre, une tristesse à couper au couteau. Vaisselle sale, linge entassé, air chargé de malheur. Lucie, amaigrie, les yeux immenses, me sourit faiblement de son lit. Jai retroussé mes manches. En fin de journée, lappartement brillait, ça sentait le poulet rôti, le gratin dauphinois et la tarte aux pommes.
Comme Jean voulait sortir en anorak léger, je larrêtais dun ton ferme :
Arrêtez ! Ce nest pas raisonnable ! Votre femme a besoin de vous en forme ! Voilà, enfilez cette veste, ce bonnet, lécharpe et hop, dehors, mais protégé !
Lucie en avait les larmes aux yeux. Ce caractère bruyant et déterminé avait ramené de la vie.
Quand Lucie comprit que la fin approchait, elle engagea la conversation :
Véronique, tu vis où ? Comment tu ten sors ?
Je lui avais confié mes 45 ans sans mari, mes emplois précaires, entre maman et la famille, dans notre petit F2. Pas de place à moi, jenchaînais les missions daide à domicile.
Cest là quelle me lança, à demi-mot :
Véro, promets-moi de veiller sur lui quand je ne serai plus là
Et je promis.
Après le départ de Lucie, par fierté sans doute, jai failli rompre la promesse en me disant : « On va croire que je squatte lappart pour largent ! » Mais le souvenir de Jean, dans la chambre, serrant la robe de Lucie contre lui, pleurant toutes les larmes de son corps, mébranla. Je suis restée. Il avait besoin de moi.
Pauvre garçon me répétais-je. À chaque fin de journée, Jean attendait derrière la porte. Finalement, je me suis installée définitivement chez lui. Sa famille a été soulagée, il nétait plus seul. Jai eu droit à quelques commérages, mais rien naurait pu marrêter.
On recueille bien des chiens et des chats, alors pourquoi pas un homme un peu perdu, qui na que la douceur à offrir au monde ? Jean, cest comme une tortue posée sur le dos, impossible de repartir sans aide. Alors, je lai aidé, tout simplement.
Et aujourdhui, nous allions chez son fils André, il avait besoin dun coup de main avec Léo. Jétais ravie ; jaurais élevé dix enfants sil lavait fallu ! raconta Véro.
À ce moment précis, la porte de la voiture-restaurant souvrit. Jean entra, le cou entouré dune longue écharpe, un bouquet de fleurs sauvages à la main.
Tu naurais pas dû te lever, Jean, tu es encore faible ! dit Véro, sempressant daller le rejoindre, laidant à shabiller, veillant sur lui comme on veille un enfant précieux.
Tiens, regarde, Véro, ces fleurs, je les ai prises aux dames sur le quai. Elles te plaisent ?
Véro devint encore plus rouge, et posa sa main sur lépaule de Jean.
Ils quittèrent le train avant nous. Véro portait une grosse valise, Jean seulement une petite. Elle le tenait par le haut de la veste, sans doute pour ne pas quil se perde dans la foule. Tous deux souriaient comme deux soleils, et on comprenait : elle serait bel et bien, un jour, sa seconde épouse.
Cette histoire, écrite aujourd’hui, m’a appris que parfois, le bonheur se niche dans l’entraide, la tendresse et le courage modeste. On ne choisit pas toujours ceux qui entrent dans notre vie, mais parfois, ce sont eux qui nous offrent un nouveau foyer.