Mari par testament
Une grande femme à la voix forte sortit soudain de la cabine. Elle fit aussitôt régner lordre parmi tous ceux qui empêchaient les voyageurs de se reposer. Ce quil fallait voir, cest que même les hommes les plus culottés et les plus costauds lui obéirent sans discuter, comme à larmée.
Ses cheveux blonds étaient tressés et enroulés autour de sa tête, ses yeux dun bleu éclatant, les joues rougies dun frais éclat. Elle jeta un regard vers le couloir, du côté des toilettes. De là surgit alors un homme de petite taille, très mince, les cheveux dun blanc duvet comme celui dun enfant, et un visage touchant, presque angélique.
René ! Je te croyais perdu ! Avec tout ce raffut, même la contrôleur nosait pas approcher ! Je me faisais du souci. Ils auraient pu timportuner, tu sais ! sexclama la dame.
Oh, ma Véronique ! Je les aurais vite remis à leur place ! Mais toi, pourquoi es-tu sortie, Véro ? Tu es une dame ! répondit lhomme avec un sourire timide, filant se réfugier dans la cabine.
La dame balaya la pièce du regard en croisant le mien, ainsi que celui de deux autres voyageurs un peu las. Napercevant aucune menace, ni pour elle ni pour le sien, elle disparut à son tour.
Plus tard, nous nous retrouvâmes dans le wagon-restaurant. Il ny avait plus de places libres, je massis alors à sa table. Son mari nétait pas là. Après avoir englouti son bœuf-purée, elle dit dune voix sonore :
Je mappelle Véronique André. Mais appelez-moi juste Véronique.
Vous voyagez seule ? Votre mari va vous rejoindre ?
Il se repose. Il ne viendra pas. Je lui ai enroulé une écharpe autour du cou, donné du sirop de cassis. Imaginez, voyager, et René a trouvé le moyen de tomber malade ! Sorti battre un tapis en pull fin. Tu parles, à surveiller pourtant soupira-t-elle en secouant la tête.
Vous devez vraiment tenir à lui. Tout à lheure, cest vous qui étiez prête à le défendre, pas linverse. Et maintenant, vous parlez de lui avec autant de tendresse ! rêvai-je à haute voix.
Oh, René mest arrivé en héritage. Ce nest pas mon mari, en vérité. Enfin, nous vivons ensemble. Il pleure encore sa première épouse, disparue récemment. Une sainte femme, une véritable perle ! répondit Véronique, son visage sérieux.
Comment ça, en héritage ? métonnai-je.
Véronique me raconta alors toute lhistoire.
René avait vécu longtemps avec Lydie. Ils étaient amis depuis le lycée, inscrits à la fac ensemble, puis mariés. Il était dune créativité incroyable il inventait de tout, et les contrats professionnels affluaient. Matériellement, ils ne manquaient de rien. Mais dans la vie quotidienne, René était perdu : il oubliait la monnaie à la caisse, traversait nimporte où, ne savait jamais où on achetait quoi. Dune naïveté désarmante, il était le genre à prêter de largent au premier venu.
Ton homme nest pas de ce monde ! On dirait que le destin la déposé ici par hasard. Explique-moi, nous, on rame pour sen sortir, et lui, cest le génie : largent coule à flot dans ses poches ! plaisantaient leurs amis.
Lydie ne se plaignait pas de sa vie. Elle avait assez dénergie et de bon sens pour deux. Elle habillait René, vérifiait les gants et lécharpe, puis lamenait en voiture. Une fois, il avait même donné la mauvaise adresse au taxi, distrait comme il était. Ensemble, ils formaient un duo parfait.
Sauf le jour où Lydie fut hospitalisée pour une semaine. De retour, elle découvrit que son mari avait survécu à la soupe instantanée et à leau du robinet pour tout repas, sans même bouillir leau. Tout ce quelle avait préparé au congélateur était resté intact.
Sans toi, rien na de goût. Même lappétit me manque, souriait René, penaud.
Leur fils, André, était identique à son père : brillant, mais dune discrétion et dune distraction sans égales. Cétait dailleurs apprécié à la fac, mais pour lui, il eut pour épouse une jeune fille simple, Amandine, du fond de la Bourgogne. Chez eux, cétait Lydie qui menait tout, dautant quun petit-fils, Julien, venait de naître. Mais soudain la maladie frappa Lydie. Elle salita.
La maison devint orpheline. René, paniqué, ne savait plus que faire. Il consulta les meilleurs médecins, prêt à dépenser toute fortune. Mais rien ny fit.
Le cœur de Lydie saignait, non pour elle, mais pour les siens : comment allaient-ils sen sortir, son mari si tendre et maladroit, leur fils qui ne simpose guère, et ce petit Cétait comme planter une orchidée en novembre à Paris en espérant quelle survive et fleurisse !
Alors elle priait. Pas pour elle-même, mais pour ses hommes et son petit-fils. Cest là que Véronique entra dans leur vie : salariée comme aide à domicile, elle était une cousine éloignée du médecin traitant.
La première fois, Véronique découvrit un homme mince, à la politesse de vicomte, parlant si doucement quil fallait tendre loreille. Autour, la maison était en friche : linge sale, vaisselle empilée (alors même quil y avait un lave-vaisselle), une ambiance dabandon, dair vicié.
Dans la chambre, sur le lit, gisait Lydie. Fatiguée, amaigrie et toute yeux, elle esquissa un sourire à Véronique, qui retroussa ses manches sans hésiter.
Le soir venu, le logement brillait de propreté, une odeur alléchante de gratin, quiche lorraine et poulet rôti flottait dans lair. Lydie, maintenant propre et au chaud dans des draps frais, sendormit paisiblement. René, prêt à séclipser sous prétexte daffaire urgente en simple blouson, fut arrêté net par la voix de Véronique :
Minute, vous nallez nulle part habillé ainsi, mon cher ami ! On va éviter de finir malade, non ? Votre femme a besoin de vous en forme, cest la moindre des choses ! Allez, enfilez ce blouson, et hop, lécharpe et la casquette ! Voilà, en route, et en chantant, lança-t-elle.
Dans la chambre, Lydie avait les larmes aux yeux. Quelle transformation ! Véronique parlait fort, se comportait parfois comme un éléphant dans une porcelaine, mais elle débordait dénergie et de bienveillance.
Merci, mon Dieu. Je peux partir sereine, ils sont protégés maintenant, murmura Lydie.
Quand la fin arriva, elle osa la conversation avec Véronique. Elle commença doucement, demanda où elle vivait, sa famille. Véronique partageait un deux-pièces à Créteil avec sa mère, sa sœur et sa famille. Pas beaucoup despace ; elle passait plus de temps au travail. Quarante-cinq ans, jamais mariée. Quelques histoires, mais jamais de marche nuptiale. Ça ne la dérangeait pas dêtre seule. Elle survivrait bien ainsi.
Alors Lydie confia :
Véronique, prends soin de lui, quand je ne serai plus là. Je te laisse René, en quelque sorte. Prends-le sous ton aile, sur parole. Il attrape froid en un instant, il fait confiance à tout le monde !
Véronique en resta bouche bée. Elle voulut refuser, mais Lydie insista. Au moins, jette un œil, supplia-t-elle, je ten supplie.
Véronique promit.
Après la disparition de Lydie, Véronique pensa tout arrêter. On aurait pu dire quelle sinstallait chez lui pour lappartement, ou quoi encore ! Mais elle avait donné sa parole Un jour, elle frappa à la porte. Personne ne répondit. La porte nétait même pas fermée. Dans la chambre au fond, là où Lydie logeait auparavant, elle trouva René recroquevillé au sol, serrant un peignoir de femme. Il ne pleurait pas, il hurlait, comme un chien perdu. Tout son corps tremblait.
Elle sapprocha. Dès quil la reconnut, il lui saisit la main, sanglotant davantage.
Ah mon pauvre, tu vas voir, ça va aller. Allez, viens boire un thé. Ne ten fais pas, souffla-t-elle.
Véronique était dune grande bonté, capable de compatir sans artifice.
La maison reprit vie. René attendait sa venue comme un enfant attend sa maman.
Jai fini par minstaller chez lui, expliqua-t-elle joyeusement. Après tout, pourquoi le laisser seul ? Les miens étaient ravis, ça faisait de la place chez nous. Jai hérité dun grand enfant pas exactement un homme, mais brillant ! Aucune difficulté dargent, il ma forcée à arrêter mes emplois comme aide. Certaines mauvaises langues ont essayé de jaser, mais je les ai vite remises à leur place ! Après tout, certains recueillent des chats et des chiens errants, pourquoi pas un humain ? Il y a des gens qui, soulevés sur le dos comme une tortue retournée, ne peuvent rien faire deux-mêmes. Comment peuvent-ils vivre ? Jaide comme je peux. René est un homme doux, affectueux. Finalement, nous avions bien besoin lun de lautre. Nous allons justement chez son fils, qui ma demandé de garder notre petit-fils ! Ça me fait plaisir, je pourrais en garder dix si besoin ! me raconta-t-elle fièrement.
À ce moment, la porte du wagon-restaurant souvrit. Dans une longue écharpe, tenant un bouquet de fleurs des champs, se tenait René.
Mais enfin, pourquoi tes levé ? Tu nes pas encore assez remis ! Impossible de te laisser seul trente secondes. Allez, va te changer, tu transpires ! lança Véronique, semparant de sa valise tandis quil serrait la sienne.
En sortant du train, Véronique portait le gros bagage, René le petit. Elle le tenait par la veste, le flot de passagers était dense cétait sûrement pour ne pas le perdre. Ils souriaient comme de vrais rayons de soleil. On devinait sans peine quelle deviendrait bel et bien sa seconde épouse.
Ce soir, écrivant tout cela, je comprends mieux une chose : parfois, la fidélité à une promesse et la générosité valent plus que tous les contrats de mariage. On hérite des gens, parfois, par le hasard de la vie et cest aussi cela, le vrai bonheur.