Mari à louer pour le week-end

Mari à louer pour le week-end

La tranche de rôti était posée au centre exact de lassiette. Alexandre la fixait du regard, son estomac protestant bruyamment.

Claire, je peux prendre un bout de pain, s’il te plaît ? Jai faim.

Alex, le dîner est dans vingt minutes. Si tu grignotes maintenant, le plat principal sera froid.

Juste un petit morceau, rapidement.

Tu ne peux pas attendre vingt minutes ? Jai tout calculé. Les pommes de terre seront prêtes à dix-neuf heures quinze, le poulet à dix-neuf heures vingt. Si tu casses ton appétit maintenant, tu ne termineras pas ton assiette.

Alexandre soupira en silence et s’assit à table. Claire saffairait devant le réfrigérateur, rangeant minutieusement les courses du marché. Chaque produit trouvait sa place : le lait sur létagère du milieu à droite, le fromage dans le bac à fromages, les yaourts triés par date, ceux à consommer en premier en avant.

Je peux au moins me servir un thé ?

Vas-y. Mais une seule cuillère de sucre.

Claire, je suis un homme adulte.

Tu es un diabétique en devenir. Ton père létait, ton grand-père létait. Une seule cuillère !

Alexandre se pencha vers la bouilloire, mais Claire arriva déjà, prit sa tasse, versa le thé, dosant avec soin le sucre, et posa la tasse devant lui.

Voilà. Bois.

Il regarda la tasse. Puis son dos, tourné vers le réfrigérateur, puis prit une gorgée. Le thé était fade, à peine sucré. Il ne dit rien.

Dehors, la nuit tombait déjà. Octobre à Paris se fait sombre tôt, et dans leur quartier résidentiel, les immeubles collés les uns aux autres comme des boîtes dallumettes précipitaient encore lobscurité. Les lampadaires du square brillaient régulièrement, les voitures stationnaient à leurs places habituelles. Tout était comme dhabitude.

Ils avaient cinquante-sept et cinquante-cinq ans. Trente années de vie commune. Un appartement propre comme une salle dopération et calme comme une bibliothèque.

***

Le samedi, chez eux, commençait à huit heures. Non pas quils ne pouvaient pas dormir plus, mais le planning débutait à cette heure-là. Claire écrivait la liste le vendredi soir, dune écriture soignée, dans un cahier à petits carreaux.

Huit heures. Petit déjeuner.

Huit heures trente. Ménage humide.

Dix heures. Courses. Lépicerie du boulevard Malesherbes, puis les produits dentretien.

Midi. Déjeuner.

Treize heures. Pause, une heure.

Quatorze heures. Visite chez la tante Bernadette.

Dix-sept heures. Retour à la maison.

Dix-sept heures trente. Dîner.

Dix-huit heures trente. Télé ou lecture.

Vingt-deux heures. Coucher.

Alexandre connaissait la liste par cœur. Pas parce quil la lisait mais parce quelle ne changeait jamais, depuis quinze ans. Seule la visite familiale bougeait ou parfois le nom du magasin.

Il astiquait le sol du couloir, poussant la serpillière dun mur à lautre, pensant à la pêche. Juste pensant. Cela faisait combien de temps ? Huit ans, peut-être. La dernière fois avec François du boulot, au bord de la Marne. Trois petits perches et une brème prise. Ils étaient restés jusquà la nuit, la soupe de poisson cuite sur le feu dans une vieille casserole. François avait raconté ses histoires, ils riaient si fort que les canards sétaient envolés.

Il était rentré tard, la nuit. Claire lattendait, réveillée.

Tu sais quelle heure il est ?

Oui, Claire. J’ai un peu traîné.

« Un peu ». Je tai appelé huit fois. Ton dîner est dans le frigo, mais il nest plus pareil.

Désolé.

Tu te rends compte de mon inquiétude ?

Je suis désolé, Claire.

Après cela, il navait plus été à la pêche. Pas quelle linterdise. Mais toujours quelque chose durgent, des corvées, des visites, des réparations. Finalement, il avait arrêté de proposer. Cétait plus simple ainsi.

Alex, tu rinces bien la serpillière ? Pas trop sèche, sinon il restera des traces.

Il essora comme elle disait, sans réellement voir la différence. Les sols brillaient. Claire était fière de son appartement. Un jour, elle avait dit à son amie au téléphone : « Chez moi, on pourrait manger par terre ». Alexandre, dans la pièce à côté, pensa quil nen aurait jamais envie, même parfaitement propre.

Les courses furent faites selon la liste. Le déjeuner respecté. Tante Bernadette leur servit une tartelette aux pommes légèrement brûlée dessous. Claire, poliment mais distinctement, déclara : « Bernadette, ton four doit chauffer trop dun côté ». Alexandre mangea trois parts, appréciant justement le goût caramélisé.

Ils revinrent à dix-sept heures vingt, dix minutes davance.

Claire rangea les sacs, mit la bouilloire et sortit du frigo un flan au fromage blanc, préparé au matin. Tranché parfaitement en six parts égales.

Alexandre sassit, regarda le gâteau, submergé par une angoisse douce. Pas à cause du gâteau. Mais de tout : de savoir ce quil ferait le lendemain, puis le surlendemain, et même lannée suivante.

Il but, mangea, alluma la télévision.

***

Mercredi soir, laspirateur tomba en panne. Juste, il naspirait plus. Alexandre le démonta sur la table de la cuisine : filtre bouché, une pièce de la brosse cassée. Rien de sorcier. Vingt-deux ans technicien de maintenance chez Schneider Électronique à Nanterre, il nallait pas se laisser impressionner par un aspirateur.

Claire entra dans la cuisine, bras croisés.

Tu fais quoi ?

Je répare. Regarde, le filtre est foutu et le support de la brosse cassé.

Alex, appelle un réparateur. Ce nest pas la peine de bricoler.

Je men occupe. Cest rien.

Tu dis ça, mais avec le fer à repasser tu as déjà eu deux ratés : une fois il na plus chauffé, lautre il chauffait que dun côté !

Rien à voir. Là, je vois ce quil y a à faire.

Alex.

Claire, je suis ingénieur.

Sur les machines de lusine, pas sur les appareils ménagers. Ne fais pas derreur, ce sera pire après.

Quelque chose bougea en lui, comme une pierre longtemps immobile. Il regarda laspirateur démonté, ses mains, le visage franc et assuré de Claire.

Je vais le réparer, Claire.

Alex…

Je. Vais. Le faire.

Elle le regarda, surprise, agacée. Puis elle sortit, ne revint pas.

Il passa une heure. Laspirateur fonctionnait, même mieux quavant, filtre propre. Alexandre remit tout, rangea les outils, alluma laspirateur pour le plaisir de lentendre ronronner, bien égal.

Claire passa devant, jeta un œil, hocha la tête, rien dautre.

Il comprit quil attendait, au moins : « Bravo ».

***

Lannonce, il la vit sur un panneau à la sortie du métro. « Réparation vieux appareils, chaînes-hifi, chevalets etc. Sadresser à ladresse suivante ». Il y avait aussi un numéro. Son vieux tourne-disque, un Thomson acheté encore avant le mariage grâce à laide de son père, traînait dans lentrée depuis trois ans, hors service. Claire proposait régulièrement de le jeter. Alexandre disait « plus tard », et rangeait lappareil.

Sur ce tourne-disque, il écoutait Brel et Brassens, les vinyles alignés depuis lépoque de la cité universitaire. En ménageant avec Claire, elle avait rangé les disques dans une boîte au grenier : « Ça prend la poussière ». De temps en temps, il ouvrait le carton, les touchait, sen assurait.

Le téléphone ne répondait pas. Alexandre décida d’y aller. Ladresse se situait près du métro Vavin, dans une vieille impasse, immeuble davant-guerre, crépi écaillé, lourdes portes en bois.

Il grimpa au troisième, sonna. Il attendit longtemps, bruits de pas, quelque chose tomba. La porte souvrit.

Une femme de son âge environ, blouse de lin tachée de bleu et jaune, la joue barbouillée de vert. Cheveux en bataille, vite relevés.

Bonjour. Cest pour lannonce ?

Oui, jai un tourne-disque à réparer…

Entrez, entrez. Je mappelle Valentine, tout court. Attention, le chevalet traîne dans lentrée.

Il entra et fut frappé.

Cétait autre chose que chez lui : des toiles partout, vierges ou juste ébauchées, certaines repeintes maintes fois daprès lépaisseur des couleurs. Pots de pinceaux sur le rebord de la fenêtre, tubes ouverts, journaux tachés de peinture au sol. Sur le canapé, un gros chat roux trônait, regard distant et royal.

Ça sentait la térébenthine, le café, et un je-ne-sais-quoi : la vie.

Désolée pour le désordre, dit Valentine, je travaille depuis ce matin, pas eu le temps de ranger.

Ça ne fait rien, répondit-il, étonné de le penser sincèrement.

Que faut-il réparer ?

Le tourne-disque. Un Thomson. Le plateau ne tourne plus. Jai déjà essayé, mais le moteur doit être HS.

Ah, je connais. Vous avez vérifié la courroie ? Parfois, cest bête.

Jai regardé. Cest plus profond.

Valentine acquiesça, réfléchissant.

Vous lavez amené ?

Non, je voulais voir dabord. Le téléphone ne répondait pas.

Ah, je le perds cinquante fois par jour ! Il était sous le canapé hier. Apportez-le, on verra. Puisque vous êtes là, ça vous dirait de maider à bricoler un truc ? Je vous fais un tarif, daccord ?

***

Le chevalet était dans le salon, près de la fenêtre. Solide, vieux, ses pieds de bois branlants, lattache de la toile ne tenait plus langle.

Regardez, montre Valentine, la vis sest barrée. Jai mis une vis plus petite, mais ça bouge.

Alexandre saccroupit, examina, demande un tournevis. Valentine cherche, revient cinq minutes plus tard avec trois modèles. Il prend la bonne, enlève la vis, réclame du ruban adhésif, entoure, revisse. Le chevalet tient enfin.

Cest temporaire, dit-il, il vous faut un boulon de six millimètres, en quincaillerie. Avec un écrou, ce sera parfait.

M6, retiens Valentine, et si je note ?

Elle prend un pinceau, trempe dans du noir, écrit sur le journal au sol : « Bol M6 avec écrou !! »

Alexandre rit, surpris de rire.

Vous jetterez le journal !

Non non, je le mets au frigo. Venez boire un thé, vous mavez sauvée. Jai des petits chaussons dhier, au chou.

Il veut protester qu’il doit rentrer. Que Claire…

Avec plaisir, dit-il.

***

Ils boivent un thé dans la petite cuisine, fenêtre sur la cour, des plantes non identifiées sur le rebord, des chaussons empilés à même lassiette.

Alexandre en prend un. Dun jour, un peu mou, mais incroyablement bon. Le chou, lœuf, loignon, exactement comme sa mère les faisait.

Cest délicieux, dit-il.

Vraiment ? Je ne sais pas faire la cuisine, cest ma fille qui ma appris avant de partir. Elle fait ses études dhistoire de lart à Lyon, vingt-deux ans. Déjà une grande fille, sérieuse, tout lopposé de moi.

Vous vivez ici depuis longtemps ?

Vingt-cinq ans. Avant, on était deux. On a divorcé lan dernier. Maintenant, cest juste moi et le chat. Il sappelle Gustave, dailleurs.

Gustave lèche le bout de sa patte, stoppe, puis se recouche, indifférent.

Vous en avez souffert ?

Au début, oui. Mais ensuite Vous savez, comme quand on enlève des chaussures trop serrées, on sent soudain quon avait oublié la douleur, on sy était juste fait. Voilà.

Alexandre regardait dehors, un grand platane dénudé, les dernières feuilles jaunes accrochées.

Vous êtes ingénieur ? demande Valentine.

Oui, à Schneider.

Cest intéressant ?

Cest un boulot Je préférais bricoler seule chez moi. Avant, jadorais démonter, réparer. Et pêcher.

Pêcher ? Racontez.

Il hésita, surpris quon lui demande. Dhabitude, Claire éludait la conversation : « Attendre, ce nest pas passionnant ». Mais Valentine écoutait vraiment.

Je partais chaque été. Mon père memmenait. On partait à laube. Lodeur de leau tôt le matin, le silence, juste le clapotis Jy pense souvent.

Valentine avait la tête appuyée sur la main, attentive.

Avec François, une fois sur la Marne, on croyait avoir sorti un tronc ; cétait une carpe formidable.

Il parlait, parlait, puis, relevant les yeux vers lhorloge, constata quil était là depuis plus de deux heures. Il était presque vingt et une heures.

Mince, je dois filer.

Oui, filez. Merci pour le chevalet. Et pour la pêche.

Pour la pêche ?

Merci davoir raconté. Je vois la rivière.

Sur le chemin du métro, il songea : qui lavait ainsi écouté, vraiment écouté, pour la dernière fois ?

***

Claire lattendait dans la cuisine, le dîner froid recouvert dune assiette. Son visage annonçait une longue discussion.

Où étais-tu ?

Jai vu lannonce, pour le tourne-disque. Une artiste ma demandé daider avec un chevalet. Jai pris du temps.

Tu nas pas prévenu.

Je ne pensais pas rester si tard.

Je tattendais pour dix-neuf heures. Javais fait des rôtis. Ils ont séché à force dêtre réchauffés.

Alexandre regarda la table, puis Claire.

Désolé pour les rôtis.

Ce nest pas les rôtis ! Cest notre entente. Tu sors, tu préviens, question de respect.

Tu as raison, je ny ai pas pensé.

Tu ny penses jamais ! Tu ne tiens pas compte du foyer ni de moi. Rappelle-toi, mardi dernier, je tai noté « fromage à 5% », tu as pris du 9%, jai dû jeter.

Il suspendit sa veste, calme extérieurement, serré à lintérieur.

Jai mangé là-bas. Il y avait des chaussons.

Des chaussons.

Oui.

Tu vas pour un Thomson et tu reviens à vingt et une heures avec des chaussons. Tu entends comme ça sonne ?

Jai aidé quelquun, bu un thé. Cest une femme seule, artiste, divorcée dil y a un an.

Tu tes renseigné, on dirait.

On a discuté autour dun thé, Claire. Juste parlé.

Claire rangea lassiette au frigo, gestes nets.

Tu te réchaufferas, si tu veux. Bonne nuit.

Elle quitta la cuisine. Alexandre resta assis, dans le silence. Dehors, la pluie tombait. Alexandre se disait que la pluie, non plus, ne suit pas dhoraires.

***

Il y eut dautres visites. Il amena le Thomson, Valentine y jeta un œil, le garda deux jours. Quand il revint, lappareil remarchait : juste un problème de moteur, elle avait un copain qui sen occupait. Ils prirent le thé, cette fois avec un clafoutis aux cerises quil avait acheté.

Il revint « juste pour vérifier le boulon ». Elle sétait trompée : pris un M4 au lieu dun M6. Ils en rirent tous les deux. Il rapporta le bon boulon, « au cas où ».

Il ne disait pas tout à Claire. Parfois, il précisait quil allait « à latelier », sans plus. Claire ne posait pas trop de questions, ou ne voulait pas savoir.

Un jour, il rentra encore tard : ils feuilletaient un livre de Cézanne, Valentine lui parlait de lumière en peinture, le temps sévanouit. Alexandre écoutait, fasciné, nayant jamais vu la lumière comme cela auparavant.

Claire lattendait.

Les rôtis…

Claire, écoute…

Elle le fixa dun œil nouveau, non colère, mais inquiet. Un véritable souci.

Alex, que se passe-t-il ?

Rien. Je vois une amie, on discute, je laide parfois. Cest tout.

Tu réalises ce que tu dis ?

Oui. Il ny a rien de il hésita rien de ce genre-là. On parle.

Trente ans quon est ensemble, Alex. Trente ans à tenir cette maison, ta santé, le budget. Je travaille comme chef comptable chez EDF, jassure tout. Je pense à nous deux.

Je sais, Claire.

Alors pourquoi préfères-tu être chez une artiste quà la maison ?

Il navait pas de réponse. Ou si, mais trop dure à dire.

***

Il partit un vendredi soir. Remplit un sac deux chemises, son rasoir, un livre à relire. Claire, dans lembrasure de la porte, le regardait.

Où vas-tu ?

Jai besoin dêtre seul. Pour réfléchir.

Alex, cest idiot.

Peut-être, mais jy vais.

Tu vas chez elle.

Non, réfléchir.

Alex !

Il ferma son sac, se retourna. Claire, mains croisées, robe de chambre impeccable, silhouette droite, semblait démunie. Non fâchée, non froide : perdue, comme si aucun outil nétait plus efficace.

Jappellerai, dit-il.

Et il partit.

***

Valentine ne posa pas de questions. Quand il demanda sil pouvait dormir là quelques jours, elle répondit simplement : « Bien sûr, le canapé est libre, viens ».

Il dormait sur le divan, au milieu des toiles. Gustave venait se coucher à ses pieds. Valentine faisait du café à la petite cafetière turque, avec du cardamome. Au petit matin, ils restaient là à écouter la radio, parlant du temps, du café, du chat ayant encore grignoté une plante.

Claire appelait. Dabord toutes les heures, puis moins. Il ne répondait pas toujours, mais quand il le faisait, elle sinquiétait :

Alex, ta pilule pour la tension, tu las prise ? Elle est avec toi ?

Oui, Claire.

Ta veste chaude ? Il va geler cette semaine.

Je lai.

Mardi prochain, tas ton rendez-vous chez le médecin à seize heures. Noublie pas. Jai pris le RV en janvier déjà.

Je noublie pas.

Tu ne peux pas rentrer ? Quest-ce qui te manque ici ?

Il restait muet.

Claire, je rappellerai.

Il reçut un message de la meilleure amie de Claire : « Vous vous rendez compte ? Claire nest pas bien ». Suivi dun coup de fil de son chef, dun SMS du cousin de Claire. Elle mobilisait tout le monde, comme toujours.

Valentine demanda un soir :

Comment tu vas ?

Étrange, répondit-il. Cest parfois effrayant. Peu habituel.

Rien danormal.

Tu sais, ce matin, je me suis levé sans savoir quoi mettre. Jai choisi une chemise, celle qui me plaisait. Pas la bleue claire ou la grise, mais la bleu foncé. Et je me suis rendu compte que je faisais ce choix pour la première fois depuis vingt ans.

Cest elle qui décidait ?

Elle préparait chaque soir. Elle disait sinon que je mhabillerais mal ou pas en accord. Je my étais fait.

Valentine resta silencieuse.

Elle maime, tu sais. Je comprends ça. Elle maime à sa manière.

Je te crois.

Mais à côté delle, jai disparu. Je me suis effacé. Devenu partie intégrante de son planning.

***

Claire vint un dimanche. Elle avait trouvé ladresse dans les relevés dappels, elle savait toujours trouver ce quil fallait. Alexandre ouvrit, ils se dévisagèrent.

Je peux entrer ?

Il seffaça.

Claire examina lentrée. Un peu dégoût, ou une pointe de malaise : les bottines de Valentine de travers, une vieille parka tachée de peinture, coin de toile visible dans la pièce à côté.

Valentine sortit de la cuisine. Elles se saluèrent brièvement.

Claire se tourna vers Alexandre.

Ça va ?

Oui.

Tu prends tes cachets ?

Claire…

Je demande seulement.

Dans la cuisine, Alexandre coupait une salade, les concombres en morceaux irréguliers. Claire en eut le souffle coupé : il faut couper droit, pensa-t-elle.

Claire, il ne fallait pas venir.

Alex, je tai consacré ma vie, dit-elle, émue. Trente ans. Tu comprends que tout ce que jai fait, cétait pour toi ?

Oui.

Alors pourquoi ?

Valentine dit doucement de la porte :

Claire, puis-je dire quelque chose ? Pas comme ennemie, juste comme personne extérieure.

Je vous écoute.

Prendre soin de quelquun, cest le rendre heureux à vos côtés. Si quelquun suffoque près de vous, ce nest plus du soin : vous lempêchiez de respirer, Claire.

Long silence.

Vous ne connaissez pas notre vie.

Non, mais cest ce que je vois.

Alexandre prit la main de Claire. Elle ne la retira pas.

Claire, je demande le divorce. Jai pris ma décision. Ce nest pas par manque damour. Je ne peux plus.

Claire regarda leurs mains enlacées, les défit doucement, prit son sac, droite, sortit.

N’oublie pas tes cachets. Ils sont dans la boîte bleue, tiroir en haut à droite.

Et ferma la porte.

***

La procédure dura six mois. Lappartement restait à Claire, sans discussion. Alexandre prit une petite chambre dans le même quartier que Valentine, impasse voisine. Un drôle de hasard.

La vie reprenait, lentement, comme une vieille maison quon restaure pierre par pierre.

Les premiers mois, il fit des choses étranges : acheta au marché ce qui lui plaisait, non ce qui était « correct ». Parfois, il mangeait debout devant le frigo, piquant dans le tupperware. Se couchait non à vingt-deux heures, mais à minuit. Un soir, il regarda un vieux film jusquà la fin, pour la première fois depuis vingt ans et éprouva une sorte de joie enfantine.

Avec Valentine, rien ne fut précipité. Ils savaient quils se plaisaient, mais prenaient leur temps. Comme si l’importance les rendait prudents.

Au printemps, ils partirent pêcher.

Alexandre loua les cannes, Valentine dans sa vieille 205 rouge les mena jusquà un petit étang près de Rambouillet. Valentine, novice, lavoua spontanément.

Ils sassirent au bord de leau. La matinée était froide, lherbe trempée, Alexandre réalisa quil avait oublié le thermos. Il sen aperçut en fouillant pour le café.

Jai oublié le thermos. Zut.

Tant pis, dit Valentine. Regarde la brume sur leau.

Et il contempla la brume, blanche, vaporeuse, suspendue sur leau. Le soleil juste levant donnait une lumière rose et oblique.

Cest beau, chuchota Valentine.

Oui très.

Il tira une perche hors de leau, vive, pas bien grosse. Valentine éclata de rire.

Relâche-la, elle est minuscule !

Il relâcha.

Ils rentrèrent bredouilles, couverts de boue : Alexandre avait glissé, entrainant Valentine, et tous deux riant à en réveiller les oiseaux.

Sa veste était fichue.

Ce nest rien, rit Valentine. Quelle matinée !

Il lobserva : sa manche sale, son visage hilare, ses cheveux fous. Ça, cétait la vie. Pas un planning. Veste sale, brouillard rose.

***

Ils se sont mariés lautomne suivant, un an et demi après son départ. Petit mariage, juste deux amis, François du bureau, lamie Irène qui faisait office de photographe, et Gustave, trônant indifférent sur le radiateur.

La vie avec Valentine était intense, un peu dérangée. Elle dilapidait la moitié de leur budget en pinceaux et toiles, oubliant le pain. Lui pouvait démonter un vieux poste radio chiné, envahissant la cuisine de pièces. Elle égarait les clés régulièrement. Lui en oubliait de couper leau.

Ils se chamaillaient, sérieusement parfois à propos de largent, de ses pinceaux qui séchaient et se perdaient, de ses outils partout, jusque dans le frigo où elle trouva une clé anglaise. Il nen souvenait absolument pas.

Mais ils ne dressaient pas des listes de torts. Ils sénervaient, se taisaient, puis lun mettait la bouilloire, geste qui disait : cest bon, on passe à autre chose. Lautre arrivait, et ils buvaient leur café.

***

Claire apprit leur mariage par son amie Sophie. Sophie savait tout, surtout ce quil fallait partager.

Au début, Claire vécut en pilote automatique. Appartement impeccable. Dîner à lheure. Elle travaillait encore à EDF, clôturant les rapports, prenant les appels.

Mais le soir, lappartement semblait trop vaste, silencieux. Elle se retrouvait devant deux tasses à thé sorties machinalement. Elle rangeait la deuxième. Étrangement douloureux.

Au travail, sa chef, Madame Moreau, femme dune cinquantaine dannées, la retint un soir.

Claire, quest-ce qui ne va pas ?

Tout va bien.

Depuis deux mois, ce nest pas vrai. Je le vois.

Cest personnel.

Votre mari est parti ?

Claire la fixa.

Comment le savez-vous ?

Je ne sais pas, je le sens. Je suis passée par là, il y a dix ans. Écoutez-moi : ne commencez pas par laver à fond votre appartement. Commencez par vos sentiments. Parlez à quelquun, un pro, pas une amie.

Claire faillit protester, mais se tut.

***

Elle chercha une psychologue sur internet. Une femme dune quarantaine dannées, petit cabinet à Place dItalie. Les trois premières séances, Claire répondit à peine. Elle se sentait mise à nu.

Au quatrième, la psychologue demanda :

Claire, quand avez-vous eu peur pour vous, vraiment peur ?

Claire réfléchit longuement.

Quand jai vu sa valise. Quil partait, que je ne pouvais rien faire. Que je ne contrôlais plus rien.

Pourquoi fallait-il tout contrôler ?

Nouveau silence. Dehors il neigeait.

Parce que sinon tout sécroulait. Ma mère disait toujours : « Claire, il faut tout maîtriser, sinon les hommes partent ». Elle vivait comme ça. Son mari, mon père, est pourtant parti. Elle na jamais lâché prise.

Le silence du cabinet était doux, rien à voir avec celui de la maison.

Donc vous avez craint toute votre vie que tout lâcher serait perdre ?

Oui.

Et finalement ?

Quand on serre trop fort, on perd aussi.

Cétait dur à dire. Mais elle sentit un soulagement à lénoncer.

***

Une amie, Sophie, lui proposa lEspace Créatif du 14ème : « Viens, y a une expo daquarellistes, cest joli et le public sympa ». Un dimanche, elle y alla, étouffée par lappartement.

Exposition réussie. Claire, peu connaisseuse, fut séduite par la pureté des aquarelles. Elle sarrêta devant un paysage de rivière. Un homme, un peu plus âgé quelle, au regard doux, se posta à côté.

Intéressant, dit-il, cest le coin non peint au bord. Vous voyez ? Ce blanc qui reste fait toute la lumière.

Claire découvrit lendroit du regard.

Je navais jamais vu.

Beaucoup ne remarquent pas. Je mappelle Henri.

Claire.

Maladroit, en quittant, il accrocha la poignée avec sa veste. Elle souvrit. Henri, désarmé, tenta sans succès de la refermer.

Sans réfléchir, Claire lui tendit la main.

Laissez, je vais le faire.

Elle réajusta la fermeture, la referma adroitement. Elle sourit, sans trop savoir pourquoi.

Merci, dit-il, admiratif. Jy bataillais depuis un mois.

Il vous en faudrait une neuve.

Oui Je repousse. Les magasins, cest pas mon truc.

Ils bavardèrent un peu, il enseignait la guitare à lEspace. Proposait quelle repasse, dimanche prochain, il y serait.

Elle nengagea rien, mais, dimanche suivant, elle revint.

***

Avec Henri, tout était différent. Veuf, sa femme décédée trois ans plus tôt. Il vivait seul, buvait du thé, jouait de la guitare, oubliait parfois le jour, pouvait perdre une heure à parler dun arbre. Parfois, il oubliait tout à fait la logique.

Au début, Claire tenta dorganiser Henri : dacheter un agenda, rangeait son frigo, déplaçait les bocaux.

Il lui prit la main gentiment :

Claire, moi, jaime mon désordre. Vraiment.

Elle regarda le placard, puis sa main. Il navait aucune colère. Juste ce calme.

Désolée, mauvaise habitude.

Pas mauvaise. Mais cest ma cuisine.

Ta cuisine, admit-elle.

Elle retint son geste, de plus en plus souvent.

Sa psychologue lui avait dit :

On ne contrôle pas les autres, Claire. On se contrôle, soi. Et cest bien plus intéressant.

Claire y pensait, souvent.

Elle se mit à cuisiner, notamment la pâtisserie. Dhabitude, elle suivait la recette à la lettre. Mais après quon lui donna la recette du gâteau aux pommes avec « cannelle selon le goût », elle hésita, mit de la cannelle, beaucoup, trop peut-être. Mais le parfum lui plut tant quelle mangea la moitié du gâteau chaud, debout.

Tu cuisines ? sétonna Sophie.

Japprends ! Ce nest pas toujours réussi. Mais cest amusant.

Sophie la contemplait :

Claire, tu es différente.

Je crois.

En bien !

Claire ne répondit pas. Mais, en sortant dans la rue, elle saperçut quelle souriait. Sans raison particulière, à un Paris doctobre.

***

Ils se sont revus par hasard, deux ans après. Dans le bois de Boulogne. Alexandre, avec Valentine, se dirigeait vers la Seine. Claire, assise sur un banc, lisait, attendant Henri parti chercher des cafés.

Elle vit Alexandre. Il portait la chemise bleu marine davant. Valentine, à son bras, riait.

Claire ferma son livre.

Alexandre la remarqua, sarrêta. Il sapprocha.

Bonjour, Claire.

Bonjour, Alex.

Valentine, en retrait, laissa lespace. Claire le nota.

Tu as bonne mine, dit-il. Et cétait sincère.

Toi aussi.

Silence. Octobre, et les feuilles jaunes partout.

Comment vas-tu ? demanda-t-elle.

Bien. On part en voyage avec Valentine le mois prochain, sans programme, voir la France, flâner.

Où ?

On ne sait pas. Cest tout lintérêt, sourit-il.

Elle hocha la tête, observa Valentine, à lécart, intéressée par un arbre.

Et toi ? poursuivit Alexandre.

Ça va. Japprends à faire des gâteaux. Ça te fait rire ?

Pas du tout.

Ils ne sont pas toujours beaux. Lautre jour, jai mis trop de levure, le gâteau sest effondré. Mais on la mangé.

Tant mieux.

Je suis avec Henri, un ami musicien. Assez distrait elle sarrêta . Japprends à ne pas tout corriger.

Alexandre la regarda.

Cest difficile pour toi.

Difficile mais passionnant.

Henri arriva, deux cafés, un sac en papier avec deux croissants, un au pavot, un à la cannelle.

Claire ! Jai pris les deux sortes, je ne savais pas ce que tu préférais !

Elle rit, doucement, sans retenue.

Alexandre la contemplait.

Tu souris !

Oui, répondit-elle. Surprise elle-même.

Valentine les rejoignit.

On va vous laisser, dit-elle doucement, pas la peine de déranger.

Tout va très bien, répondit Claire, et cétait vrai.

Ils se quittèrent sans regrets, sans non-dits. Alexandre salua, elle sourit. Valentine fit un geste franc, chaleureux.

Claire les suivit des yeux, bras dessus, bras dessous sur lallée. Il dit quelque chose, elle rit.

Henri sassit à côté, lui tendit les deux croissants.

Prends, choisis.

Elle prit celui à la cannelle, y mordit. Encore tiède, il seffritait.

Le parc bruissait de feuilles mortes, des enfants criaient au loin. Les nuages passaient lentement.

Claire, sur son banc, dégustait son croissant, pensant : jaurais pu ne jamais découvrir ce que cest daimer sans vouloir tout diriger. Je ne laurais jamais su sil nétait pas parti ce jour-là.

Henri, à côté, découvrit quil avait pris au pavot pour lui, mais détestait ça.

Tu veux ? proposa-t-il.

Elle le prit.

Oui, je veux bien.

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