Le mari du week-end
La boulette reposait exactement au centre de lassiette, comme une petite île entourée de porcelaine. Étienne la contemplait, son estomac grognant de manière étrange, comme un chat dans la brume.
Chantal, je peux prendre une tartine, tu crois ? Jai faim.
Étienne, le dîner est dans vingt minutes. Si tu manges maintenant, tout va refroidir.
Je tassure, juste une bouchée.
Mais enfin, tu ne peux pas attendre ? Jai minuté tout exprès. Les pommes de terre seront prêtes à dix-neuf heures quinze, le poulet à dix-neuf heures vingt. Si tu te coupes lappétit, tu ne mangeras rien après.
Étienne soupira doucement et sinstalla à table, les épaules voletantes, digne dune canne déplumée. Chantal, plantée devant le frigo, alignait les courses comme dimprobables soldats : lait dans le coin droit du deuxième étage, camembert dans le tiroir du bas, yaourts classés du plus ancien au plus frais. Rien ne débordait, tout entrait dans lordre rigoureux du froid.
Je peux au moins me servir du thé ?
Vas-y. Mais une seule cuillère de sucre.
Chantal, enfin, je suis un homme fait.
Tu risques le diabète, ton père la eu, ton grand-père aussi. Une seule cuillère.
Étienne se pencha vers la bouilloire, mais déjà Chantal semparait de son mug, versait le thé, mesurait avec mathématiques une minuscule cuillère de sucre, déposait le tout devant lui.
Tiens, bois.
Étienne porta le mug à ses lèvres, leva les yeux vers son dos imperturbable. Très peu de sucre. Le thé goûtait leau de pluie. Il ne dit rien.
La nuit gouttait déjà sur Montreuil, automne rapide ; là où les immeubles se blottissaient comme des boîtes dallumettes, la noirceur tombait plus vite quailleurs. Les lampadaires du parking brillaient dociles, les voitures salignaient dans leur routine. Rien ne semblait bouger.
Ils avaient cinquante-sept et cinquante-cinq ans. Trente ans de vie commune. Un appartement propre comme une salle dopération, silencieux comme une cathédrale la nuit.
***
Le samedi débutait toujours à huit heures, jamais autrement. Pas à cause dune obligation, mais parce quà huit débutait la liste des choses à faire, méticuleusement tracée en lettres penchées dans un vieux carnet par Chantal la veille au soir.
Huit heures. Petit-déjeuner.
Huit heures trente. Ménage humide.
Dix heures. Courses. Au Monoprix Jean-Jaurès, puis la droguerie à part.
Midi. Déjeuner.
Treize heures. Pause, une heure.
Quatorze heures. Visite à Tante Denise.
Dix-sept heures. Retour à la maison.
Dix-sept heures trente. Dîner.
Dix-huit heures trente. Télé ou livre.
Vingt-deux heures. Dodo.
Étienne connaissait cette litanie par cœur, non pas quil la lise, mais parce quelle ne bougeait pas depuis quinze ans. La seule chose qui variait : le nom du magasin ou lheure des visites familiales.
Il poussait la serpillière, de la porte à la fenêtre, rêvant à la pêche. Sans projet, juste une caresse de souvenir. Huit ans quil nétait pas allé taquiner la carpe. La dernière fois, cétait avec Gérard du bureau, sur la Marne, trois perches et un gardon misérable. Ils avaient fait cuire la soupe de poisson sur un réchaud cabossé, ri à en faire fuir les cygnes. Le temps seffilochait entre deux gorgées de rosé.
Il était rentré tard, fort tard. Chantal ne dormait pas. Son visage, glacé comme la porcelaine, attendait.
Tu sais quelle heure il est ?
Je sais, Chantal, on a bavardé un peu trop.
Huit appels manqués, Étienne, et ton dîner dans le frigo. Il est plus bon maintenant.
Pardon.
Tu te rends compte de mon inquiétude ?
Jme repens, Chantal.
Après cela, il nétait plus jamais retourné à la pêche. Pas quelle lait interdit, non, simplement, les circonstances, les corvées, les trucs importants, les calendriers, puis il na plus proposé. Plus simple de ne plus proposer du tout.
Étienne, tu rinces bien la serpillière ? Si elle est trop sèche, tu vas laisser des traces !
Il essora la serpillière dans la bassine, exactement comme elle montrait, même sil ny voyait aucune différence. Le sol brillait daustérité. Chantal était fière de son royaume : « Chez moi, on pourrait manger par terre », disait-elle parfois au téléphone. Étienne, couché sur son lit, songeait que même parfaitement propre, jamais il ne mangerait au sol.
Courses expédiées, déjeuner exécuté, visite chez tante Denise accomplie. Tante Denise avait servi des chaussons aux pommes de terre un peu trop brûlés dessous, et Chantal, dune voix doucereuse mais calculée pour être entendue, lança : « Denise, ton four chauffe de travers, non ? ». Étienne, lui, dévora trois chaussons et jugea le goût sublime justement à cause du brûlé.
Ils rentrèrent à dix-sept heures vingt. Dix minutes davance.
Chantal rangea les sacs, mit la bouilloire, sortit du frigo un gâteau de semoule coupé à la perfection en six parts symétriques.
Étienne sassit, fixa le gâteau. Un sentiment étrange le traversa, vague panique. Pas à cause du gâteau, mais du tout. Demain il saurait ce qui se passerait. Et la semaine daprès. Et lan daprès, sûrement le même gâteau.
Il but, mangea, alla regarder la télévision.
***
Laspirateur tomba en rade un mercredi soir. Il ne voulait plus rien avaler. Étienne, fort de vingt-deux années comme technicien ajusteur à lusine Renault, démontra le problème sur la table de la cuisine : filtre obstrué, fixation cassée. Un jeu denfants.
Chantal entra, le fixant dans lencadrement.
Quest-ce que tu fais ?
Je le répare. Cest le filtre qui coince, la brosse aussi.
Étienne, appelle un réparateur. Laisse, sil te plaît.
Chantal, je sais faire. Cest facile.
Tu as déjà « réparé » deux fers à repasser. Le premier na plus jamais chauffé, le deuxième, suite à ton bricolage, na chauffé que dun côté.
Cest pas pareil. Là, je peux réparer, je vois.
Étienne.
Je suis ingénieur, Chantal.
À lusine, pas à la maison. Ça coûte plus cher de tobstiner à réparer.
Au fond de lui, quelque chose bougea, imperceptible, comme une pierre ancienne retournée dans la vase. Il regarda laspirateur éventré, ses paumes ridées, le visage paisible, sûr de Chantal.
Je le réparerai, Chantal.
Étienne
Je. Le. Réparerai.
Elle haussa les épaules, sortit de la cuisine en silence.
Il mit une heure, laspirateur ronronna, plus puissant quavant. Il fit tourner la machine un moment pour écouter le son régulier.
Chantal passa à côté, acquiesça, ne dit rien.
Il aurait aimé, juste une fois : « Bravo ».
***
Il découvrit lannonce sur un panneau près du métro. « Réparation vieux appareils, électrophones, chevalets, tout truc cabossé. À voir sur place, passez. » Ladresse, le numéro : quelque chose se remua. Son électrophone, un vieux Pathé acheté avant le mariage, dormait dans lentrée. Chantal voulait le jeter. « Ça prend la poussière. » Étienne promettait « plus tard » et remettait la boîte dans la penderie.
Il nota ladresse : au fin fond du onzième, rue de la Forge. Un immeuble effrité, immense porte en bois, atmosphère de grenier.
Troisième étage. Il sonna longtemps. Des bruits, des pas, un fracas, enfin la porte souvrit.
Une femme, cheveux châtains en chignon mal fichu, robe de lin couverte de taches bleu outremer, sourire désordonné, la joue constellée de jaune. Presque son âge.
Vous venez pour lannonce ?
Oui. Je cherche à faire réparer
Entrez donc. Je suis Valentine. Attention, évitez le chevalet dans lentrée.
Il entra, sarrêta, happé par la pièce. Cétait un capharnaüm dartiste ; toiles posées, en cours, superposées, débordant de taches, pinceaux dans des pots, tubes dhuile abandonnés, journaux peints aux pieds, chat roux posé sur le divan le regard dun roi.
Odeur de térébenthine, huile de lin, de café, et autre chose impossible à nommer. Peut-être la vie.
Désolée pour le bazar, souffla Valentine. Site en chantier.
Ce nest rien. Vraiment.
Quest-ce qui déconne ?
Un vieux Pathé, il ne tourne plus. Jai tenté de louvrir, suspecté le moteur.
Un Pathé ! Je my connais. La pile est morte dans la télécommande ?
Cest mécanique Non, il faut voir dedans.
Valentine fit mine de réfléchir.
Vous ne lavez pas apporté ?
Non, je voulais déjà voir.
Ah, joublie toujours mon téléphone Il était sous le canapé. Amenez-le. Tant que vous êtes là, vous pourriez maider ? Je vous fais un prix, promis.
***
Le chevalet de Valentine nen pouvait plus, rongé par les ans, le bois jambes molles et la pièce qui tenait la toile lâchait.
Vous voyez ? fit-elle, le boulon sest barré, jai essayé une vis, mais elle flotte.
Étienne examina. Demanda un tournevis. Valentine revint avec trois, visiblement sans savoir lequel irait. Il en choisit un, enveloppa la vis de scotch, resserra. Le chevalet tint.
Faudrait un vrai boulon, M6, en quincaillerie. Avec un écrou, cest plus fort.
M6 Laissez-moi le noter.
Elle prit un pinceau, gribouilla sur le journal posé au sol : « M6 + écrou !! »
Étienne éclata de rire, sans lavoir prémédité.
Vous jetterez le journal et oublierez !
Non, sur le frigo ! Venez boire un thé, ça vous sauvera.
Il eut envie de dire que non, quil devait partir et
Avec plaisir.
***
Ils burent du thé dans la cuisine aux pots de basilic et dherbes diverses sur lappui de la fenêtre. Les chaussons au chou, de la veille, à même lassiette. Un peu détrempés, délicieusement bons, goût denfance.
Cest bon, dit-il.
Sérieux ? Je rate toujours. Cest ma fille qui ma montré avant de partir. Elle est à Lyon en histoire de lart. Vingt-deux ans, plus mature que moi
Vous vivez là depuis longtemps ?
Vingt-cinq ans. Jétais en couple, mais on a divorcé lan dernier. Maintenant, cest moi et Félix cest le chat.
Félix leva la tête, indifférent.
La séparation a été dure ?
Oh, oui, mais Vous savez, comme enlever des chaussures trop petites qui vous coupaient le pied sans même sen rendre compte.
Étienne regarda dehors, un grand platane dénudé avec trois feuilles jaunes.
Vous êtes ingénieur ?
Oui, chez Renault.
Cest motivant ?
Le travail Cest du travail. Jaimais démonter, bricoler, et la pêche aussi.
La pêche ? Racontez.
Étonné : dhabitude, on coupe la conversation. Chantal disait : « Pêcher, cest nager dans lennui. »
Avec mon père, on y allait à laube, senteur de rivière, la brume sur leau, le silence une paix immense.
Valentine lécoutait, appuyée sur sa main, vraiment présente.
Avec un ami, Gérard, on a attrapé un brochet un jour, on croyait une branche.
Les mots coulaient, le temps aussi. Presque neuf heures quand il consulta sa montre.
Mon dieu, il faut que je rentre.
Allez-y. Merci pour le chevalet. Et la pêche.
La pêche ?
Merci davoir raconté. Je la voyais.
Sur le chemin du métro, Étienne se surprit à chercher, dans sa mémoire, la dernière fois quon lavait laissé parler ainsi.
***
Chantal attendait dans la cuisine, un plat recouvert dune assiette. Son visage, sévère, annonçait les interrogatoires.
Où étais-tu ?
Je suis passé chez celle qui répare les appareils, une artiste, jai aidé pour son chevalet, ça a pris du temps.
Tu nas pas prévenu.
Jai pas cru rester si tard.
Je tattendais pour sept heures. Les boulettes sont sèches, je les ai réchauffées deux fois.
Il fixa le plat.
Désolé pour le repas.
Ce nest pas ça ! On a un accord : tu pars, tu dis où ! Cest une question de respect.
Jai compris. Jy ai pas pensé.
Tu ny penses jamais. Tu te souviens du fromage lundi ? Tu prends lallégé alors que jai noté demi-écrémé, jai dû jeter !
Il retira son manteau, son cœur pesant dans ses mains calmes.
J’ai mangé là-bas, chez Valentine. Des chaussons.
Des chaussons.
Oui.
Étienne, tu pars pour une platine Pathé et tu reviens à vingt et une heures en ayant mangé chez une inconnue. Tu te rends compte ?
Elle avait besoin daide, jai bu un thé, voilà tout. Cest une femme seule, une artiste.
Elle sappelle comment ?
Valentine. Cinquante-quatre ans, prof à la Maison des arts, divorcée depuis un an.
Tu connais sa vie.
On a parlé, rien de plus, Chantal.
Chantal rangea le plat, gestes mécaniques.
Tu te réchaufferas si tu veux. Je vais me coucher.
Elle quitta la cuisine. Étienne sassit, écouta la pluie heurter le carreau, songeur. La pluie, elle, ne suit jamais les horaires.
***
Les visites devinrent rituelles. Il ramena la platine, Valentine y jeta un œil, la confia à un ami réparateur. Quand il revint, Valentine servit du thé, Étienne un flan cerise de la pâtisserie du coin.
Parfois il venait sans raison, prétextant un boulon M6, quelle avait acheté M4. Ils en rirent longtemps. Il linstalla lui-même.
Il « oubliait » den parler à Chantal. Ou bien il disait « chez la réparatrice », sans plus.
Parfois il rentrait tard. Une fois, ils décortiquaient lœuvre de Cézanne dans un livre dart, Valentine expliquait la façon de peindre la lumière, Étienne se découvrait avide dapprendre. À la maison, Chantal lattendait.
Les boulettes…
Chantal, écoute…
Elle le regarda différemment : non plus irritée, mais inquiète. Vraiment inquiète.
Étienne, que se passe-t-il ?
Rien. Je vais chez une amie, on converse, je rends quelques services. Cest tout.
Tu comprends ce que tu dis ?
Oui. Il ny a rien de ce à quoi tu penses.
Trente ans que je porte ce foyer, que je cuisine, que je veille sur toi et notre budget, que je gère mon boulot de chef-comptable chez« Paris Constructions » Je pense à nous deux.
Je sais, Chantal.
Alors pourquoi passer ton temps chez cette artiste au lieu dêtre ici ?
Il ne trouva pas de réponse. Sinon celle qui aurait été trop brutale.
***
Il partit un vendredi soir. Juste une valise : deux chemises, un rasoir, un vieux roman. Chantal, droite dans sa robe de chambre impeccable, regardait, désarmée.
Où vas-tu ?
Jai besoin de réfléchir, dêtre seul.
Cest idiot.
Peut-être. Jy vais.
Chez elle ?
Pour réfléchir.
Étienne !
Il ferma sa valise. Se retourna.
Je tappelle.
Et il partit.
***
Valentine ne demanda rien. Lorsquil la pria de lhéberger quelques jours, elle répondit : « Viens, le canapé tattend ».
Il dormait au salon, entouré de toiles. Félix grimpait la nuit, venait ronronner contre ses pieds. Au matin, Valentine préparait du café turc au cardamome, ils sasseyaient sur le petit rebord de fenêtre et écoutaient la radio. Rien durgent.
Chantal appelait, dabord toutes les heures, de moins en moins. Étienne, parfois, répondait.
Tu as pris ton médicament ?
Oui, Chantal.
Tu as ta veste chaude ? Ils annoncent moins cinq cette semaine.
Oui.
Tu sais que tu as un rendez-vous chez le généraliste dans deux jours à seize heures. Je l’ai calé en janvier.
Oui.
Étienne, tu pourrais vraiment rentrer ? Quest-ce qui te manque ici ?
Il hésitait longtemps.
Chantal, je tappelle.
Puis un message de Simone, la meilleure amie : « Étienne, es-tu devenu fou ? Chantal nest pas dans son état ». Le patron, M. Delhomme, lappela aussi : « Étienne, quest-ce qui vous arrive ? Chantal ma contacté » Son cousin germain, quil voyait seulement à Noël, envoya un SMS.
Chantal mobilisait tout le monde, comme dhabitude. Organisée, efficace dans la crise, elle montait une armée de soutien pour récupérer Étienne.
Comment tu te sens ? demanda Valentine un soir.
Bizarre. Effrayé même. Je ne sais pas choisir une chemise au réveil jai mis la bleue, pas la blanche. Ça faisait vingt ans que je ne choisissais plus rien.
Cest elle qui choisissait ?
Elle préparait chaque soir, disait : tu fais nimporte quoi sinon. Jai pris lhabitude.
Valentine ne disait rien.
Elle maime, tu sais. Je le sens. Mais, près delle, jai disparu. Je suis devenu une case dans son tableau Excel.
***
Chantal débarqua un dimanche. Elle avait déniché ladresse rapidement. Étienne ouvrit, ils se dévisagèrent.
Je peux entrer ?
Il sécarta.
Chantal jeta un œil dans lappartement. Sur la moquette, des bottes tombaient de travers, une écharpe bariolée accrochait le mur, une veste maculée de peinture pendouillait, bout dune toile entrevu.
Valentine sortit de la cuisine. Elles se mesurèrent.
Bonjour, fit Chantal.
Bonjour, murmura Valentine.
Chantal se tourna vers Étienne.
Tu vas bien ?
Oui.
Tu prends ton traitement ?
Chantal
Je demande, cest tout.
Au seuil de la cuisine, Étienne découpait des concombres dans un bol, de travers, anarchiques. Chantal sentit un frémissement dangoisse : les concombres devraient être droits.
Chantal, tu naurais pas dû venir.
Étienne, jai tout donné pour toi. Toute ma vie. Tu comprends que tout ce que jai fait, cétait pour toi ?
Je comprends.
Alors pourquoi ?
Valentine, doucement :
Chantal, puis-je dire quelque chose ? Pas en ennemie, mais en témoin.
Dites.
La vraie sollicitude, cest donner de lespace pour respirer. Si on étouffe, ce nest plus de la bienveillance. Il ny avait plus dair entre vous, Chantal.
Long silence.
Vous ne connaissez pas notre vie, dit Chantal, la voix cassée.
Non, admit Valentine.
Étienne prit la main de Chantal ; elle ne la retira pas.
Chantal, je veux divorcer. Je tai aimée. Mais je ne peux plus ainsi.
Chantal zieuta la main, la lâcha doucement, prit son sac. Silhouette droite, geste net.
Noublie pas tes médicaments, cest dans la boîte bleue, tiroir en haut à droite.
La porte se referma.
***
Il fallut six mois pour divorcer. Il laissa lappartement à Chantal, sinstalla dans une chambre meublée du même quartier, voisine de chez Valentine. Ça le faisait rire, parfois.
Il redécouvrit le monde : acheter le pain quil veut, grignoter devant le frigo, se coucher à minuit, regarder un vieux film jusquà la fin juste parce quil en avait envie.
Avec Valentine, rien ne fut immédiat. Ils savaient ce quils ressentaient, mais prenaient leur temps. Comme si la minutie importait.
Au printemps, ils allèrent pêcher.
Étienne loua des cannes, Valentine emmena sa vieille R5 grinçante, jusquà une petite étendue deau près de Rambouillet. Valentine navait jamais pêché.
Tôt, lherbe froide, Étienne chercha le café dans le sac, se rendit compte quil avait oublié le thermos.
Pas grave, sécria Valentine. Regarde le brouillard sur leau.
Le brouillard était blanc, filant, comme un souffle. Soleil rose, lumière en biais.
Cest beau, hein ? murmura Valentine.
Incroyable.
Étienne hameçonna une perche minuscule. Valentine éclata dun rire denfant.
Remets-la à leau ! Elle est si petite.
Il la relâcha.
Ils rentrèrent sans poisson, couverts de boue : Étienne avait glissé sur la berge, entraînant Valentine, tous deux éclatant de rire à en effrayer les canards du coin.
Sa veste, fichue.
Rien de grave, rit Valentine, mais quelle matinée !
Il la contempla, la manche sale, le visage illuminé, les cheveux en bataille sortant du bonnet. Et pensa : la vie, cest ça. Pas un emploi du temps, juste la vie. Une veste sale et du brouillard.
***
Ils se marièrent à lautomne, un an et demi après. Petite fête : Gérard de lusine, Irène lamie de Valentine devenue photographe, Félix sur le rebord de la fenêtre, indifférent.
La vie avec Valentine était déroutante, vivante. Elle grillait la moitié du budget en peinture, oubliait le pain ; il démontait de vieilles radios sur la table de la cuisine, semant des vis. Elle perdait ses clés chaque semaine. Il oubliait de fermer le robinet.
Ils se disputaient, souvent à propos du ménage, des outils, des pinceaux qui séchaient partout, de ses outils « en attente » dans les placards les plus absurdes (un jour elle retrouva sa clé anglaise dans le frigo). Personne ne tenait la liste des torts. Il suffisait que lun mette la bouilloire à chauffer pour que lautre vienne aussi. Ce geste valait toutes les excuses.
***
Chantal apprit le mariage par Simone. Au début, elle vécut sur lélan : appartement nickel, dîner ponctuel, travail impeccable au cabinet de comptabilité.
Mais le soir, trop de silence. Elle mettait deux tasses à table par habitude, retirait lune, et cela faisait mal.
Sa patronne, Mme Bernard, intelligente et directe, larrêta un soir.
Chantal, quest-ce qui vous arrive ?
Tout va bien.
Non. Vous nallez pas bien. Je lai vécu. Un conseil : nattaquez pas votre deuil par la cuisine, mais par les sentiments. Voyez un spécialiste.
Chantal faillit protester. Se tut.
***
Chantal trouva sa psychologue sur Doctolib. Quarante-cinq ans, cabinet discret à Nation. Elle se sentait nue, au début, dans ce bureau.
À la quatrième séance, la psy demanda :
Quand avez-vous eu peur pour vous, pas pour lui ?
Long moment.
Quand il a fait sa valise. Quand je nai plus rien contrôlé.
Pourquoi ce besoin de contrôle ?
Dehors la neige grignotait la ville.
Parce que sinon tout sécroule. Ma mère répétait : « Chantal, contrôle, sinon les hommes partent. » Elle a voulu tout contrôler, mais mon père est parti pareil.
Le silence était paisible ici.
Vous avez toujours cru que si vous nétiez pas aux commandes, vous perdriez tout ?
Oui.
Et quavez-vous compris ?
Que si on tient trop fort, on perd quand même.
Le dire fit mal et du bien.
***
Sur un conseil de Simone, Chantal visita une exposition daquarelles à la Maison de la Culture. Cétait dimanche, la solitude pesait. Les tableaux étaient légers, traversés de lumière ; elle sentit la clarté du papier sous la couleur.
Près dun paysage fluvial, un homme dune soixantaine dannées, sympathique, la fit remarquer :
Regardez ce coin, là. Lartiste a laissé le papier blanc cest ça la magie du tableau.
Chantal plissa les yeux.
Je ny avais pas fait attention.
Beaucoup ne voient pas. Je mappelle André.
Chantal.
Il se battait avec sa veste, fermeture coincée ; Chantal, instinctivement, laida, trouva la panne, la referma.
Merci, souffla-t-il, comme si elle avait réparé sa vie. Je devrais en acheter une autre, mais je déteste faire les boutiques.
Peut-être quil vous en faut une neuve.
Ils demeurèrent à bavarder dehors. André enseignait la guitare là-même, décalé, philosophe, buveur de thé.
Si le cœur vous dit, repassez dimanche, je serai là.
Elle ne promit rien mais revint la semaine suivante.
***
Avec André, tout était étrange. Veuf depuis trois ans, distrait, thé fumant à toute heure, il se perdait dans les détails les plus menus, aimait parler des arbres déformés des vieux faubourgs.
Chantal sentit ses vieux réflexes revenir : elle proposa un agenda, organisa le frigo, s’apprêta à ranger ses bocaux.
Il posa doucement sa main sur la sienne.
Chantal, jaime les choses à leur place, la mienne.
Elle reconnut cette main douce, non pas agacée comme Étienne, mais paisible.
Excuse-moi, vilaine habitude.
Pas vilaine. Mais ici, cest chez moi.
Daccord.
Ce fut timide et marquant. Elle sut sarrêter, respira.
La psychologue lui avait dit un jour :
Vous ne contrôlerez jamais lautre. Juste vous-même. Cest bien plus intéressant.
Elle y pensa longtemps.
Elle se mit à pâtisser. Avant, elle suivait les recettes à la lettre. Une fois, Simone lui donna une recette de tarte aux pommes, ajoutant : « Mets de la cannelle à ton goût. » Elle hésita, puis versa beaucoup, peut-être trop. La tarte avait de lamertume, mais le parfum la ramena à la joie brutale denfance.
Tu tes mise à la pâtisserie ? sétonna Simone.
Japprends. Cest parfois raté, mais drôle.
Simone la fixa.
Tu as changé, Chantal.
Sans doute.
En quittant Simone, elle remarqua quelle souriait toute seule aux pavés mouillés sous les marronniers.
***
Ils se retrouvèrent deux ans plus tard. Par hasard, parc André-Citroën. Étienne et Valentine descendaient vers la Seine. Chantal lisait sur un banc, attendant André, parti chercher du café.
Elle le vit en premier. Il portait une chemise bleu nuit, Valentine, en manteau long, disait quelque chose et il riait.
Chantal ferma son livre.
Étienne la repéra, sarrêta. Ils se saluèrent.
Chantal. Salut.
Salut, Étienne.
Valentine sécarta, la laissa vivre la scène.
Tu as bonne mine, fit Étienne, sincère. Chantal, adoucie, le crut. Il avait changé aussi.
Toi aussi.
Silence, le bocage doctobre semait des feuilles jaunes.
Et toi ? demanda-t-elle.
Bien. Avec Valentine, on part le mois prochain, en voiture, au hasard, voir la France profonde. Pas de plan.
Et tu sais où ?
Non. Cest ça le projet.
Elle pensa à Valentine qui contemplait un platane de côté.
Et toi ?
Bien. Je japprends à faire des tartes. Ce nest pas toujours réussi. Ma dernière a gonflé au point déclater, mais on la mangée.
Tant mieux.
Je suis avec André un prof discret. Japprends à ne pas tout corriger autour de moi.
Étienne la considéra.
Ça doit te coûter.
Oui. Mais cest passionnant.
André arriva avec deux gobelets et trois sachets de viennoiseries.
Chantal ! Jai pris croissant aux amandes et pain au chocolat, impossible de choisir !
Elle éclata dun rire léger.
Étienne lui dit :
Tu ris.
Oui, répondit-elle, étonnée delle-même.
Valentine sapprocha.
On va y aller, murmura-t-elle, je ne veux déranger personne.
Pas de souci, répondit Chantal. Et cétait vrai.
Ils se quittèrent sans fardeau ni rancune ; un hochement de tête, un sourire effacé. Valentine salua dun geste enveloppant, sans triomphe ni amertume.
Chantal regarda le couple suivre lallée. Il dit quelque chose, elle rit, passa son bras sous le sien.
André lui tendit les deux viennoiseries.
Allez, choisis.
Elle prit le croissant aux amandes. Un peu tiède, friable.
Le parc bruissait dautomne, les enfants criaient au loin, les nuages se promenaient sans hâte au-dessus de la Seine.
Chantal mangea son croissant, songeant : jaurais pu ne jamais savoir quaimer nétait pas gouverner. Si seulement il nétait pas parti
Assis à côté delle, André saperçut quil avait pris un pain aux raisins, quil naimait pas.
Tu veux ? proposa-t-il, penaud.
Elle accepta, croquant dans la nouvelle douceur.
Oui, merci.