GRAND-MÈRE, LANGE GARDIEN
Claire navait aucun souvenir de ses parents. Son père avait quitté sa mère alors quelle attendait Claire, et elle navait plus jamais entendu parler de lui. Sa maman disparut alors que Claire navait quun an, emportée soudainement par un cancer fulgurant.
Cest sa grand-mère maternelle, Mamie Hélène, qui léleva. Veuve très jeune, Hélène avait consacré toute sa vie à sa fille, puis à sa petite-fille. Dès les premiers jours, un lien spirituel fort sinstalla entre Claire et sa mamie. Mamie Hélène comprenait immédiatement ce que voulait sa petite Claire, et jamais il ny avait de malentendu entre elles.
Mamie Hélène était aimée de tous : du voisinage aux enseignants de lécole. Aux réunions parents-profs, elle arrivait souvent avec un panier de chouquettes ou de madeleines : « Ce nest pas sérieux de discuter lestomac vide, tout le monde rentre du travail, fatigué » disait-elle en souriant. Jamais un mot plus haut que lautre, jamais un ragot. On venait souvent lui demander conseil. Claire mesurait sa chance davoir une grand-mère pareille.
Quant à lamour, Claire navait jamais eu le temps de sy attarder. École, fac, boulot, elle courait sans cesse. Elle avait bien eu quelques histoires, mais rien dimportant, jamais le bon. Mamie Hélène sen inquiétait sans cesse.
Alors, ma petite Camille, tu nas donc trouvé personne ? Avec ta beauté et ton intelligence, je ne comprends pas ! il doit bien y avoir à Paris quelque garçon digne de toi ! ajoutait Mamie Hélène en soupirant. Claire riait, mais au fond delle-même, elle sentait quil serait temps, à bientôt trente ans, de songer sérieusement à fonder une famille.
Le choc fut terrible quand sa grand-mère séteignit brusquement, sans souffrir, paisiblement dans son sommeil. Claire errait, hébétée, ne pouvant croire à ce vide brutal. Elle continuait daller au travail, au marché, mais tout était devenu machinal. Chez elle, il ne restait plus que Minette, la chatte qui la regardait de ses yeux ronds. Une solitude glacée sétait installée.
Un soir, dans un RER bondé, alors quelle lisait un roman de Françoise Sagan, un homme élégant dune quarantaine dannées, sobrement vêtu, sassit en face delle. Il la fixa longuement, mais le regard de cet inconnu avait quelque chose de réconfortant. Il engagea la conversation sur le livre, sujet qui passionnait Claire et dont elle pouvait parler des heures. « Cest presque une scène de film » songea-t-elle, amusée. Lheure de descendre arriva trop vite ; elle navait aucune envie de rentrer se retrouver seule. Paul cétait son prénom lui proposa de continuer leur discussion autour dun café. Claire accepta avec joie.
À partir de ce jour, leur histoire prit un tournant inattendu et vertigineux. Chaque jour, ils échangeaient messages et coups de téléphone, même si Paul était souvent absorbé par son travail et mystérieux sur son passé. Claire ne lui posait pas de questions, savourant simplement le bonheur daimer et dêtre aimée, pour la première fois.
Bientôt, Paul linvita dans un restaurant chic du quartier Latin, lui laissant entendre que ce serait une soirée spéciale. Claire compris quil voulait la demander en mariage. Elle exultait. Enfin, sa vie allait ressembler à celle des autres ; un mari, des enfants… Cétait tout ce quelle avait toujours désiré. Seule labsence de mamie Hélène la peinait.
Allongée sur le canapé ce soir-là, Claire cherchait la robe parfaite sur une application de shopping. Elle finit par sendormir, téléphone à la main, les yeux fatigués par le défilement sans fin des tenues.
Dans son rêve, Mamie Hélène entra dans la pièce, vêtue de sa robe à fleurs préférée, et sassit doucement à côté delle, la caressant tendrement. Claire écarquilla les yeux, bouleversée de bonheur.
Mamie, tu nes plus là pourtant, comment tu as fait pour venir ?
Ma petite Camille, je ne suis jamais très loin, tu sais. Je veille sur toi, jentends tout, je vois tout, même si tu ne me vois pas. Écoute-moi : népouse pas cet homme, il nest pas celui quil prétend être. Fais confiance à ta grand-mère, ma chérie.
Puis, soudain, sa grand-mère disparut, comme emportée par un souffle.
Claire se réveilla en sursaut, incapable de reprendre ses esprits. Elle venait vraiment de voir sa mamie. Mais ce nétait quun rêve se répéta-t-elle. Pourtant, une inquiétude persistante sétait glissée en elle. Pourquoi mamie lui avait-elle dit cela ? Elle ne connaissait pas Paul… Troublée, Claire finit par se rendormir.
Le samedi tant attendu arriva. Sans avoir trouvé de tenue nouvelle, Claire se rendit au restaurant vêtue dune simple robe noire. Paul remarqua immédiatement son humeur maussade.
Tout va bien, mon amour ?
Oui, tout va bien, répondit Claire, se forçant à sourire.
Tout au long du dîner, Paul tenta de la divertir, lançant blagues sur blagues pour la dérider. Au moment du dessert, il se leva solennellement, sagenouilla devant Claire et lui tendit un écrin contenant une bague.
Claire sentit la tête lui tourner, un souffle étrange bourdonnait dans ses oreilles, et soudain, derrière la vitre, elle aperçut sa grand-mère. Son regard grave semblait la supplier. Elle comprit. Pardonne-moi, Paul je ne peux pas dit-elle, la voix tremblante.
Mais pourquoi ? Quest-ce que jai fait de mal ? sécria-t-il, décontenancé.
Rien du tout. Mais jai toujours suivi les conseils de ma grand-mère.
Et elle quitta précipitamment la salle. Il la rattrapa dans la rue, hors de lui :
Ah, tu refuses, cest ça ? Reste donc avec ta fichue Minette ! De toute façon, qui voudrait de toi, pauv fille ?!
Il partit en la laissant bouleversée. Était-ce donc ce soi-disant homme cultivé et attentionné ? Voilà la famille rêvée… envolée.
Le lendemain, Claire alla voir Antoine, un ancien camarade du lycée devenu commandant de police au commissariat du 5e arrondissement. Elle lui demanda de se renseigner sur Paul, apportant une photo et quelques info.
Deux jours plus tard, Antoine lappela.
Claire écoute, cette histoire aurait pu très mal tourner. Tu tes évitée un désastre. Ton Paul, cest un escroc. Il séduit des femmes seules, les épouse, leur fait signer des procurations, prend des crédits à leurs noms pour son soi-disant business, puis les met à la porte et divorce. Il est sous enquête dans plusieurs affaires. Tas eu chaud, tu sais !
Claire en resta clouée. Mais comment, alors, sa mamie avait-elle pu deviner le danger ? Peut-être que les êtres aimés veillent vraiment sur nous, quelque part…
Après avoir acheté du pain, quelques légumes et des croquettes pour Minette, elle rentra chez elle, le cœur enfin tranquille. Elle se sentait moins seule, comme si Mamie Hélène flottait, invisible, tout près delle.
On dit parfois que les âmes de ceux quon aime deviennent nos anges gardiens, veillant sur nous dans lombre Claire voulait y croire, maintenant plus que jamais.