Mamie Alice ! sexclama Martin. Qui ta permis de garder un loup au village ?
Alice Stéphanie éclata en sanglots en découvrant la palissade réduite en miettes. Combien de fois déjà avait-elle rafistolé ce malheureux petit enclos, espérant bien quil tienne le temps quelle réunisse assez deuros de sa modeste retraite ? Mais non ! Cette fois, tout sest écroulé.
Voilà dix ans déjà quAlice tient la maison seule. Son cher mari, Pierre André, sest envolé pour le grand ailleurs. Un homme aux mains dor ! Du vivant de Pierre, Alice navait jamais eu à se tracasser. Ce type savait tout faire : menuisier, charpentier, bricoleur génial.
Pierre ne faisait jamais appel à un pro trop cher, trop bruyant ! On le respectait dans tout le village pour sa gentillesse et son honnêteté : personne négale la pâte de Pierre. Ils ont partagé quarante ans de bonheur, manqué le jubilé dun jour, à peine. Maison impeccable, jardin en pleine forme, bêtes bichonnées tout était le fruit de leurs efforts communs.
Le couple na eu quun fils, Émile, leur fierté. Dès tout petit, il travaillait pas besoin de se répéter ! Quand maman rentrait fourbue de lexploitation, Émile avait déjà rentré le bois, puisé leau, allumé le feu et abreuvé les vaches.
Pierre, de retour du labeur, se lavait les mains puis filait fumer dans lentrée, le temps quAlice prépare le dîner. Le soir, tous réunis autour de la table, chacun racontait ses bribes daventure. Cétait la belle vie.
Le temps passait irréversiblement, comme les trains en grève. Émile grandit, part étudier à Paris, se marie à une citadine pure jus nommée Lucette. Ils sinstallent dans la capitale, bien évidemment. Au début, Émile revenait voir ses parents pendant ses vacances, mais Lucette le persuada vite que les voyages en Grèce, Espagne, Bali, nattendaient pas. Pierre André ne comprenait pas :
Où notre Émile a-t-il pu sépuiser autant ? Cest Lucette qui lui embrouille la tête ! Pourquoi faut-il voyager comme ça ?
Ça râlait un peu, ça pleurait aussi. Et que pouvaient-ils faire ? Vivre, attendre au moins une carte postale. Mais un jour, Pierre tomba malade. Il ne mangeait plus, blanchissait chaque jour. Les médecins conseillaient des médicaments et, faute de mieux, le renvoyèrent finir ses jours à la maison. Au printemps, alors que les merles chantaient à sen casser la voix, Pierre sest éteint.
Émile est arrivé pour lenterrement larmes et regrets en bandoulière, se jurant quil aurait dû venir plus tôt. Une semaine plus tard, il repartait à Paris. En dix ans, trois courtes lettres à sa mère, pas plus. Et Alice resta seule. Elle vendit la vache et les moutons aux voisins.
À quoi bon garder des bêtes ? La Marguerite traînait longtemps devant la maison, comme si elle voulait consoler la vieille. Alice se calfeutrait dans la dernière chambre, se bouchait les oreilles et pleurait.
Sans les bras dun homme, tout se déglinguait. Le toit fuyait, lescalier craquait, la cave prenait leau Alice donnait tout ce quelle pouvait. Elle économisait sou après sou pour le bricoleur du coin, et parfois tentait seule elle a grandi dans la campagne, elle connaît la musique !
Elle vivait difficilement, tirant le diable par la queue, quand la malchance frappa à nouveau. Son œil tomba en capilotade, alors quelle navait jamais eu de problème. Un jour, à la supérette, elle ne réussit plus à lire les prix. Quelques mois plus tard, elle distinguait à peine lenseigne du magasin.
Linfirmière du village est passée, a jeté un œil et insisté pour lhôpital :
Alice Stéphanie, vous voulez vraiment devenir aveugle ? Une petite opération, et zou, votre vue revient !
Mais la mamie craignait le bistouri et a refusé dy aller. Un an plus tard, la lumière, elle ne la voyait plus du tout. Mais pas de grande détresse non plus
Bah, la lumière, à quoi bon ? La télé, moi, je lécoute. Le speaker lit les news, cest suffisant. Et la maison, je navigue en pilote automatique.
Parfois, la dame sinquiétait un peu. Le nombre de gens douteux avait augmenté au village. Des bandits visitent les maisons désertes, piquant tout ce qui traîne. Alice aurait bien aimé un bon chien, qui ferait fuir les visiteurs avec des aboiements féroces et une carrure effrayante.
Elle demanda à Simon, le chasseur :
Tu ne connais pas de garde-chasse avec des ptits chiots ? Un seul, même riquiqui, je me débrouillerai
Simon, un chasseur local, leva les yeux vers elle, perplexe.
Mamie Alice, les chiots de husky, cest pour le bois ! Je peux te dégoter un berger allemand de la ville.
Un berger allemand ? Ça coûte sûrement un bras
Pas plus quun bon apéro, Mamie Alice.
Bon, alors va pour le chien !
Alice fit les comptes : assez pour un bon chien. Mais Simon, peu fiable, procrastinait à merveille. Elle le disputait pour ses fausses promesses, tout en le plaignant : un homme tout seul, sans femme ni marmaille. Il avait pour unique compagne la bouteille.
Simon avait lâge dÉmile, mais na jamais quitté sa campagne. Les villes, trop de tracas ! Sa passion, cest la chasse. Capable de disparaître dans la forêt plusieurs jours.
Quand la chasse sarrêtait, Simon bricolait chez les gens, retournait le potager, réparait la vieille tondeuse. Largent gagné chez les mamies solitaires, il le buvait aussi sec.
Au sortir dun de ses déboires, Simon partait se cacher dans les bois, mal en point, honteux. Mais revenait après quelques jours, les bras chargés de champignons, baies, truites, pignes de pin. Il revendait tout pour trois fois rien, puis filait racheter de quoi arroser ses soirées. Il aidait aussi Alice, rémunération bienvenue. Et à présent que la palissade était à terre, Alice dut encore faire appel à lui.
Avec le chien, faudra patienter ! soupira Alice Stéphanie. Faut payer Simon pour la barrière, largent fond comme neige au soleil.
Simon arriva les mains pas si vides. Son sac, en plus des outils, remuait tout seul. Il sourit et appela la mamie.
Approchez, voyez donc ce que je vous ai rapporté !
La vieille sapprocha et toucha un petit museau tout doux.
Simon, tu mas ramassé un chiot, alors ?
Le top du top, un vrai berger. Un champion, mamie !
Le chiot se tortillait, tentant de sortir du sac. Alice paniqua :
Simon, jai tout juste de quoi te payer juste pour la palissade !
Je ne vais pas le ramener, quand même ! Tu devines, combien deuros jai lâché pour ce chien ?
Et voilà, la mamie dut foncer à la supérette, demander à la vendeuse cinq bouteilles de gnôle à crédit, le prénom inscrit sur le carnet des dettes.
En fin de journée, Simon acheva la palissade. Alice lui fit un festin, un petit coup de gnôle inclus. Simon, heureux comme un Pape, se lança dans des explications à la table, pointant du doigt le chiot recroquevillé près du poêle.
Faut lui donner à manger deux fois par jour, et penser à une chaîne solide il sera costaud ! Je my connais en chiens, tu sais.
Et voilà comment un nouveau locataire fit son apparition chez Alice Médor. Rapidement, Médor et la vieille devinrent inséparables. À chaque repas, Médor trépignait, prêt à lui lécher le nez. Sauf que Médor grandissait, énorme comme une vache, sans jamais aboyer. Ça désolait Alice Stéphanie.
Simon ! Ah, coquin ! Tu mas vendu un muet !
Mais bon, comment chasser une telle boule damour ? Même sans aboiement, Médor imposait ; les chiens du quartier nosaient plus broncher, ce molosse leur clouait le bec. En trois mois, le chien était aussi haut que la maîtresse.
Un jour, Martin, le chasseur du coin, descendit au village pour acheter du sel, des allumettes et trois saucissons (normal). Lhiver approchait, haut-lieu des chasses interminables. En passant devant chez Alice, Martin resta figé en voyant Médor.
Mamie Alice ! sécria-t-il. Qui ta permis de garder un loup ici ?
Alice se tapa la poitrine, alarmée.
Mais quelle gourde je suis ! Ce gredin de Simon ma dupée ! Il disait quil était pur berger
Martin lui conseilla sérieusement :
Il faut le relâcher dans la forêt, mamie. Cest trop dangereux sinon.
Les larmes montèrent aux yeux dAlice. Quelle peine de se séparer de Médor ! Gentil, doux, juste un loup ! Mais dernièrement, le bestiau semblait nerveux, tirait la chaîne, réclamait sa liberté. Les gens du village en avaient peur. Il fallait choisir.
Martin emmena la bête dans la forêt. Médor remua la queue, puis disparut entre les arbres. On ne le revit plus.
Alice pleura son compagnon, pestant contre linfernal Simon. Celui-ci, tout penaud, regrettait le malentendu, bien décidé à aider. Il faut dire que lors dune chasse, il était tombé sur des traces dours, avait entendu des glapissements plaintifs. Près dune tanière, la mère loup gisait, morte, entourée de ses petits massacrés suite à une rencontre avec un gros balourd dours. Un louveteau, planqué dans le terrier, avait survécu.
Simon, pris de pitié, lavait emporté, puis pensé le confier à Alice, persuadé que le loup partirait du village dès lâge venu. Promis, il ramènerait un vrai bon chien la prochaine fois ! Mais Martin a tout chamboulé.
Simon gravitait, honteux, autour de la maison, lhiver battait son plein. Alice faisait craquer ses bûches pour ne pas geler. Soudain, un coup à la porte. La vieille se hâta douvrir. Un homme attendait sur le seuil.
Bonsoir, mamie. Je peux dormir ici ? Jallais à la commune voisine, je me suis perdu.
Tu tappelles comment, mon grand ? Ma vue est mauvaise.
Boris.
Alice fronça ses sourcils.
Je crois pas quon ait des Boris chez nous
Jai acheté la maison récemment, mamie. Jvoulais visiter, mais ma voiture est plantée. Obligé de venir à pied avec cette tempête !
Tu as acheté la baraque du vieux Daniel ?
Lhomme acquiesça.
Cest ça.
Alice invita le gaillard à lintérieur, mit la bouilloire sur le feu. Sans se douter quil louchait déjà sur son vieux meuble, là où les villageois cachent largent et les bijoux.
Tandis que la vieille touille la soupe, Boris farfouille dans le placard. Le bruit la fit tressaillir.
Quest-ce que tu fais là, Boris ?
Je vous aide ! Avec la réforme monétaire, il faut brûler les vieux billets !
Alice fronça :
Mensonge ! Aucune réforme ! Qui es-tu ?
Lhomme sortit un couteau, le pressa sous son menton.
Silence mamie, file billets, or, nourriture !
Alice se figea. Un voleur, en cavale ! Elle se crut perdue Mais soudain, la porte souvrit à la volée. Un énorme loup surgit et bondit sur le gredin. Boris hurla, son écharpe épaisse le sauva des crocs. Il dégaina le couteau, planta lanimal à lépaule. Médor bondit sur le côté. Le bandit profita pour senfuir.
À ce moment précis, Simon arrivait pour sexcuser. Près du portail, il vit un type détaler, couteau à la main, en marmonnant. Simon se précipita vers Alice, et trouva Médor, ensanglanté, allongé sur le sol. Il comprit tout et courut prévenir le gendarme du coin.
On arrêta le voleur, qui reprit du service chez les matons.
Médor devint la star du village. On lui amenait à manger, on le saluait. Plus de chaîne il restait libre, mais revenait toujours chez Alice, surtout avec Simon, après la chasse.
Un jour, un beau 4×4 noir se gara devant la maison. Dehors, quelquun fendait du bois, cétait Émile, le fils prodigue. En voyant Simon, il accourut pour une accolade XXL.
Le soir, tout le monde était autour de la table, Alice radieuse. Émile parvint à convaincre sa mère daller à la clinique en ville, pour une opération qui lui rendrait la vue.
Il le faut, maman soupira Alice. En été, petit-fils arrive, jaimerais bien le voir. Simon, tu surveilles la maison et Médor ?
Simon acquiesça. Médor sinstalla près du poêle, la tête posée sur ses pattes, ravi. Sa place était là, parmi les siens.
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