Mamie à louer pour une heure

Mamie à lheure

Monsieur Pierre Vaillant, excusez-moi, mais je dois partir un peu plus tôt aujourdhui, cest possible ? Mon fils est malade

Marion posa les dossiers préparés et la liste des rendez-vous pour le lendemain sur le bureau. Il restait encore une heure avant la fin de la journée, mais la crèche avait déjà appelé deux fois. Elle décida de tenter sa chance. Elle noccupait son poste de secrétaire dans cette entreprise de construction que depuis peu et nen revenait toujours davoir été embauchée, avec son inexpérience et labsence de prérequis esthétiques mentionnés dans lannonce. En se voyant devant la glace avant lentretien, Marion secoua la tête.

Bon, cest sûr, ça nétait pas pour moi ce genre de critère…

Son gilet usé, quelle gardait précieusement, faisait encore illusion, mais la jupe laissait à désirer. Cétait sa mère qui lavait cousue, choisissant soigneusement le tissu et y passant de longues soirées à la machine, hésitant à chaque nouvelle couture.

Elle ne sera pas pire quune jupe achetée !

Maman, cest du fait main ! Bien sûr quelle est très belle ! répondit Marion sans y croire tout à fait, mais elle savait combien cela comptait pour sa mère.

Dans leur famille, largent pour les vêtements ne courait pas les rues. Marion se souvenait du temps où son père était encore là ; les vêtements nétaient pas une question. Mais après son départ, tout avait changé. Avec le maigre salaire daide-soignante de sa mère, il fallait compter. Elles se débrouillaient tant bien que mal jusquà ce que la grand-mère tombe malade. Les relations entre sa mère, Chantal, et sa belle-mère étaient pour le moins tendues.

Chantal ! Tu ne connais rien à la famille. Ce nest pas surprenant vu doù tu viens, mais à présent, tu fais partie de la nôtre. Il faut thabituer, dans notre famille, on prend soin les uns des autres.

Marion était trop jeune alors pour tout comprendre. Les grands mots avaient de la prestance, mais elle a vite compris quils nengageaient quun côté. Cétait à sa mère de tout donner, soins, argent, tandis que sa grand-mère se contentait de recevoir. Infinis reproches et critiques tombaient sans fin sur Chantal.

Maman ! Pourquoi tu ne réponds pas ? râlait Marion, adolescente, après une nouvelle litanie de sa grand-mère. Sa mère lemmenait rarement lors de ses visites, mais il arrivait que la vieille dame exige la présence de sa petite-fille.

Parce que, Marion, je sais quelle na pas raison. Et puis, elle est malade et seule. Il ne lui reste que nous deux. Sa sœur ne lui parle plus, ses neveux non plus. Chantal pliait le linge, méthodique. Et puis jai promis à ton père de ne jamais labandonner. Il fallait tenir parole.

Marion fulminait parfois, tentée de tout dire à sa grand-mère, mais Chantal la calmait toujours, jetant un regard doux et ferme.

À quoi bon ? N’absorbe pas tout ça, ce n’est pas le plus important. Sois toi-même. Et retiens bien : tout ce qui lui appartient est à elle, ce ne sera jamais à nous. Il ne faut pas sy attacher, même en pensée. Ou un jour, tu ne ty retrouveras plus.

Ce que sa mère voulait dire, Marion ne le comprit quau décès de sa grand-mère. Le testament et une lettre dadieu reposaient dans son chevet. Chantal, en découvrant le contenu, serra les feuilles et sen détourna.

On y va.

Où ? demanda Marion, décontenancée.

Il ny a plus rien à faire ici. Jai rempli ma promesse.

Marion ninsista pas. Plus tard, elle apprit que sa grand-mère avait tout légué à ses neveux. Ce qui était écrit dans la lettre, Chantal ne le révéla jamais tout à fait. Une fois, seulement, elle souffla :

Elle men voulait parce que tu lui ressemblais trop, pas assez à ton père, comme une étrangère dans la famille…

Est-ce vrai ? Je ne ressemble pas à papa ?

Au contraire, tu es son portrait. Et surtout de caractère. Prends ce quil y a de bon dans cette famille, oublie le reste.

Marion ne discuta plus, se contentant dobserver le soulagement de sa mère à mesure quelle laissait le passé derrière elle.

Les années passaient. Marion eut son bac, entra à la fac ; cest alors que la fameuse jupe fut confectionnée. Avec elle, elle passa les examens, suivit les cours, travailla, fit la connaissance de celui qui devint le père de son fils. Cette jupe était porte-bonheur. Ainsi, elle la mit pour lentretien dembauche, nayant rien dautre à se mettre.

On se moqua delle à son arrivée aux ressources humaines, mais elle se redressa en pensant aux leçons de Chantal.

Mademoiselle, sans expérience, avec un petit garçon et vous étiez où avant ?

Jenseignais à la fac.

Et pourquoi changer de voie ?

Jai envie dessayer autre chose, répondit Marion, les jambes tremblantes. Elle pensait être recalée, mais à sa surprise, la cheffe du personnel lui proposa un poste, avec période dessai.

Dans les bureaux, on chuchota :

Pourquoi Pierre Vaillant voudrait de cette femme ?

Parce quil aime les femmes intelligentes ! On verra bien. Avec un peu de mise en valeur, elle va étonner tout le monde

Avec le patron, le courant est vite passé. Voyant Marion déchiffrer la notice de la nouvelle machine à café, Pierre Vaillant rit :

Première fois que je vois une femme lire tout le manuel avant de toucher les boutons ! On va bien sentendre.

Les tâches nétaient pas si difficiles. Marion avait une mémoire remarquable et une rigueur de mathématicienne. On finit par comprendre que cétait une perle rare. Elle savait retrouver qui vous vouliez, caler les rendez-vous pour le confort de tous. Un bémol : elle devait parfois manquer à cause de son fils malade.

Marion, je comprends, mais ça devient récurrent. Je vais finir par ne plus avoir de secrétaire soupira Pierre.

Je sais Pardonnez-moi, je vais trouver une solution. Ce nest pas votre problème.

Sans famille, ni amis proches, la situation pesait. Le soir, Marion récupéra Paul à la crèche, passa à la pharmacie, puis laissa éclater ses angoisses en refermant la porte.

Pourquoi est-ce que je dois tout porter seule ? Pourquoi cest aussi difficile ?

Mais elle connaissait la réponse. Sa mère lavait prévenue :

Il y aura peu de gens bons dans ta vie, et ces rencontres seront précieuses. Surtout, ne les rate pas.

Et sil ny en a vraiment pas ?

Ça narrive pas, Marion ! Tu es matheuse, calcule la probabilité.

Chantal riait : On nest pas tous méchants, sinon le monde navancerait pas !

En repensant à ces mots, Marion regretta encore de sêtre laissée envahir par Igor, le père de Paul. Il était brillant, fougueux, ambitieux… mais léquilibre entre vie et travail, familier à Marion, était étranger à Igor. Lui, cétait ici et maintenant. Quand il reçut une offre à létranger, il accepta, sans état dâme, une semaine après lui avoir proposé de faire leur vie ensemble.

On attendra deux ou trois ans, ça passera vite.

Igor je nai pas ce temps-là. Jattends un enfant…

Face au silence dIgor, Marion comprit. Elle ninsista pas.

Paul naquit un mois après la mort de Chantal, foudroyée par une crise cardiaque. Marion mena lenterrement, se jurant de ne pas pleurer.

Après, maman, après Jai Paul à venir au monde.

Mais après, aucune larme ne sortit. Paul était fragile et il fallait tenir. Marion se vida de toute énergie, répétant sans fin lessives, repas, promenades, couchers. Elle quitta la fac, ne supportant plus le regard pesant des collègues.

Excuse-moi, maman Je suis trop sensible. Est-ce ma faute ? Jai donné naissance, mais pas su retenir Igor ?

Mais elle savait ce que Chantal aurait répondu : avancer, toujours avancer.

Dès quelle en eut loccasion, Paul entra en crèche. Mais il tomba souvent malade. Marion, ne trouvant rien dautre, fit des ménages dans un institut de beauté à côté, tout en rêvant dun avenir possible.

Un soir, alors que Paul dormait fiévreux, Marion entendit toquer doucement. Cétait léquivalent dune pluie dété.

Sur le seuil se tenait Madame Clavel, une voisine du même pâté de maisons. Marion la connaissait à peine.

Bonsoir, Marion ! Excuse-moi de te déranger. Je peux entrer ?

Perplexe, Marion sécarta pour laisser passer la vieille dame, qui se dirigea vers la cuisine.

Tu cherches une mamie pour une heure ou deux ?

Quoi ?

Une mamie sur appel. Pour tenir compagnie au petit, quand il est malade. Si tu veux, je suis là. Ça tintéresse ?

Marion hésita elle ne connaissait pas vraiment Madame Clavel.

Comment avez-vous su que je cherchais quelquun ?

Nadège (sa voisine) me la dit tout à lheure.

Je comprends Mais vous savez

Demande-moi ce que tu veux, Marion. Je comprends ! Si tu veux, je te raconte ma vie, et tu verras si ça te convient.

Marion sinstalla face à la voisine, posa une tasse de thé et un saladier de biscuits.

Racontez-moi, alors.

Lhistoire de Madame Clavel était simple. Née à Lyon, ses parents ouvriers, elle avait travaillé en usine, épousé Roger, eu deux fils, élevés tant bien que mal. Roger partit trop tôt. Les enfants, partis ailleurs, avaient construit leur vie et leurs enfants ne voyaient guère leur grand-mère. Les belles-filles avaient leur propre famille à disposition. Elle shabituait à la solitude, alors que, dans la cour, les enfants lui faisaient mal au cœur. Nadège lui avait soufflé lidée de proposer ses services.

Je nen demande pas beaucoup, Marion. Pense-y, et donne-moi ta réponse demain.

Seule, Marion réfléchi longtemps.

Quen aurais-tu pensé, maman ? Est-ce une bonne idée ? Jai peur

Au matin, la peur sestompa et Marion accepta. Voilà comment débuta leur collaboration, comme disait Madame Clavel.

On est collègues, toutes les deux. Chacune son métier. Et tout le monde y gagne. Toi, la tranquillité, moi, une petite rallonge.

Vos enfants vous aident ?

Parfois, mais je ne veux pas trop leur demander. Ils ont leur vie. Je me débrouille.

Avec le temps, Marion vit que Paul sattachait à Madame Clavel. Dès le premier jour, la vieille dame posa la main sur son front :

Ça ne va pas, mon loulou ? Je vais aller te préparer une tisane au miel, et te raconter une histoire.

Mais je nai pas de miel

Ne tinquiète pas, jai le nécessaire. Tu peux aller travailler tranquille.

En quelques mois, Paul savait lire, jouait à la marelle, aux échecs que Madame Clavel lui apprit. Elle lemmenait même aux séances de natation.

Je naurais jamais pu moffrir ça à Paul, confia Marion à Nadège. Cest inestimable.

Avec le temps, Paul entra en CP. Laide de Madame Clavel se fit plus rare, mais Marion et elle étaient devenues irremplaçables lune dans la vie de lautre.

Un matin, Pierre Vaillant dit à Marion :

Avec votre diplôme, vous pouvez viser beaucoup plus haut. Vous ny avez jamais songé ? On vous financera une formation ensuite, jajusterai votre poste !

La vie prit un tour différent. Marion gagna en confiance, sa situation matérielle saméliora. Paul grandit, elle respira mieux, et Madame Clavel était ravie pour elle.

Les relations dépassaient depuis longtemps la simple employée-employeur. Mais le jour où Madame Clavel disparut, Marion fut folle dinquiétude.

Nadège, tu ne sais pas où elle est ? Elle na rien dit…

Tu as appelé les hôpitaux ?

Impossible de déposer un avis de recherche, je ne suis pas de sa famille.

Et ses enfants ?

Ils ne savent rien. Ils ne viennent jamais.

Reste plus quà chercher toi-même

Marion multiplia les démarches, jusquà ce quenfin, à lhôpital, une infirmière lui apprenne :

Elle a été admise sans papiers, conscience revenue au bout de deux jours, mais elle ne se rappelle de rien.

Marion sentit son cœur se serrer en voyant Madame Clavel, si petite dans son lit.

Pourquoi personne ne ma rien dit ? Elle était toute seule !

Accident de la route, peut-être perte de mémoire passagère. Et vous êtes ?

Sa fille.

Elle fit transférer Madame Clavel dans une chambre confortable. Cette dernière, perdue, demanda :

Qui êtes-vous ?

Moi, cest Marion. On va soccuper de vous.

Les fils de Madame Clavel ne daignèrent pas venir, invoquant leur vie trop chargée. Marion soupira, songeant à ce que sa mère lui avait dit : Chacun pense à soi

Madame Clavel sortit de lhôpital une semaine plus tard.

Paul, Madame Clavel ne se souvient de rien, alors appelle-la comme toujours Mamie Claudine, et sois gentil, daccord ?

Elle va vivre ici maintenant ?

Oui.

Paul acquiesça, solennel.

Ce fut à lui, désormais, de la choyer. Il la faisait manger, installait ses cahiers près delle, et ensuite, ils jouaient ensemble.

On fait des échecs après les devoirs ? demandait-il.

Avec joie, mon petit.

Pour Madame Clavel, Paul était son petit-fils, Marion sa fille. La nature du lien importait peu ; seule comptait la chaleur revenue à la maison.

Six mois plus tard, le fils de Madame Clavel, Alexis, apparut. Marion rentrait du travail, le gâteau danniversaire de Paul sous le bras.

Vous êtes Marion ?

Oui.

Je suis Alexis, le fils de Claudine Clavel.

Enchantée. Vous voulez voir votre mère ?

Je peux ?

Depuis le temps, oui. Je nai rien à cacher, et ne vois pas dinconvénient à ce que vous récupériez ses papiers, son appartement, tout cela mais elle, je ne vous la rends pas. Elle est chez elle, ici !

Pourquoi ?

Si vous vouliez vraiment la récupérer, vous seriez venu plus tôt. Maintenant, il est trop tard.

Je comprends.

Paul les interrompit, curieux du gâteau.

Maman, on coupe le gâteau ?

Oui. Paul, cest Alexis, le fils de Mamie Claudine.

Madame Clavel ne le reconnut pas. Alexis prit conscience quil avait trop attendu. En vieillissant, la mémoire sestompe, les liens aussi.

On peut revenir la voir ?

Bien sûr. Cest votre mère, vous navez pas à demander. Seulement, soyez doux. Ici, elle est bien.

Marion ferma la porte derrière Alexis, songeant quil ne reviendrait sans doute pas de sitôt. Peu importait. Ils avaient construit leur famille autrement, en se donnant ce que le sang ne pouvait imposer.

Paul, mets la bouilloire ! On fête ton anniversaire, avec Mamie Claudine à la place dhonneur. Cest le meilleur des cadeaux.

La vie, parfois, donne des familles choisies plutôt que subies. Ce qui compte, ce nest pas toujours doù lon vient, mais la chaleur et la tendresse que lon saccorde, jour après jour.

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