Journal intime
Monsieur Pierre, excusez-moi, mais je dois vraiment partir plus tôt aujourdhui Vous me le permettez ? Mon fils est malade.
Jai posé sur le bureau les dossiers préparés et la liste des rendez-vous pour le lendemain. Il restait encore une heure avant la fin de ma journée, mais la crèche mavait déjà appelée à deux reprises et jai décidé de prendre mon courage à deux mains pour demander la permission de partir. Cela ne faisait pas longtemps que je travaillais dans cette entreprise de BTP à Lyon, et javais été engagée presque par miracle, avec mon expérience quasi nulle en secrétariat, et peu en accord avec « le profil recherché » que précisait lannonce. En me regardant dans la glace avant mon premier entretien, je secouais la tête en souriant tristement :
Eh bien On ne parlait sûrement pas de moi.
Mon vieux gilet tricoté à la main tenait encore le coup, mais la jupe que je portais, bien quissue du travail patient de maman sur sa machine à coudre, aurait eu du mal à séduire même les collectionneuses de vintage.
Ce sera aussi bien quune du commerce, jen suis sûre.
Mais bien sûr, maman, cest fait main, cest même mieux, tentais-je de la rassurer, tout en connaissant trop bien notre réalité.
Nous navions jamais eu dargent pour renouveler la garde-robe. Je me souvenais de lépoque où papa était vivant, où je pouvais choisir mes vêtements, insouciante. Après son décès, tout avait changé. Avec le maigre salaire dinfirmière de maman, on se limitait à lessentiel. On a tenu bon jusquà ce que ma grand-mère tombe malade. Et entre ma mère, Lydie, et sa belle-mère, lentente était loin dêtre paisible.
Lydie ! Tu nas pas le sens de la famille ! Malgré tes origines enfin, bref, maintenant tu fais partie des nôtres, alors habitue-toi à ce que la famille, cest avant tout des devoirs.
Petite, jécoutais ces sentences sans vraiment les saisir. Avec le temps, jai compris quil ny avait pas de réciprocité : maman donnait son temps, son argent, ses efforts… et ma grand-mère encaissait sans jamais offrir en retour, exagérant plutôt les reproches envers Lydie.
Maman, pourquoi tu ne te défends pas ? je minsurgeais plus tard. Plus je grandissais, moins je comprenais cette patience.
Parce que, ma puce, je sais quelle a tort. Et puis, elle est malade, seule Il ne reste plus que nous. Jai promis à ton père que je ne labandonnerais pas, alors je tiens ma parole.
Au fond, jen voulais à grand-mère, et je memportais souvent, mais Lydie me désarmait dun regard doux et ferme.
Pourquoi dépenser ton énergie là-dedans ? Ce nest pas à toi dendosser tout ça. Ce qui appartient à ta grand-mère, ce sera toujours à elle, jamais à nous ny pense même pas.
Maman avait raison, je lai pleinement réalisé après le décès de grand-mère. Le testament, puis la lettre dadieu laissée dans la table de nuit… Lydie, blême, a chiffonné les feuillets avant de les jeter.
On sen va, cest terminé.
Elle ne ma pas expliqué tout de suite. Ce nest que bien plus tard que jai découvert que tout avait été légué aux petits-cousins. Lydie lâcha finalement :
Elle les a choisis, car ils sont « du sang ». Voilà, Marie, nen parle plus. Ce nest pas un sujet pour nous. On avance.
Je naurais jamais eu laudace de demander davantage, et je sentais, malgré tout, la dignité tranquille de maman. Elle a toujours su ce qui comptait vraiment.
Les années ont passé. Jai eu mon bac, puis suis entrée à la fac de maths à Lyon. Cest à ce moment-là que maman ma cousu cette fameuse jupe celle qui ma portée jusque dans mon premier job denseignante vacataire, puis lors de mon entretien dans cette boîte du bâtiment. Elle était devenue mon porte-bonheur, à défaut davoir dautres tenues convenables.
Dans le service, jai vite senti des regards moqueurs mais, repensant aux paroles de Lydie, jai gardé la tête haute.
Comment avez-vous fait jusque-là ? Sans expérience, un petit garçon à charge ?
Jenseignais à luniversité Lyon 1.
Et pourquoi ce changement ?
Javais besoin dun nouveau départ.
Je sentais mes genoux trembler, convaincue quon ne me retiendrait pas. Mais contre toute attente, la responsable RH ma offert un poste de secrétaire, à lessai. Plusieurs collègues sinterrogeaient sur ce choix, mais le directeur, Monsieur Pierre Martin, samusait à me voir lire dabord le mode demploi de la machine à café :
Cest la première fois que je vois quelquun lire la notice plutôt que dappuyer sur tous les boutons ! On va bien sentendre.
Le poste sest avéré moins complexe que prévu ; Monsieur Martin avait lhabitude de tout gérer, mais il a vite compris que je mémorisais tout, organisais les plannings et les rendez-vous à la perfection. Mon seul accroc : mabsenter en urgence pour mon fils.
Marie, je comprends, mais ça devient fréquent. Je vais finir par me retrouver sans secrétaire, disait-il, un soupçon dagacement dans la voix.
Il ny avait personne pour prendre le relais. Maman nétait plus là, mes parents disparus, aucune famille. Quant à prendre une nounou Je navais pas les moyens. Jai promis de trouver une solution, espérant chaque fois ne pas perdre mon travail.
Je quittais lentreprise le cœur lourd, culpabilisant de rentrer pour mon petit Paul, seul à mattendre à la crèche, alors que la lessive, les repas, la fatigue et la solitude me submergeaient. Parfois, je me demandais : pourquoi tout est-il si compliqué ? Pourquoi suis-je si seule ?
Mais la réponse ma été donnée par maman, bien avant de partir :
On ne rencontre pas que des gens formidables. Et plus rares ils sont, plus ils comptent. Ce sont eux quil ne faut pas laisser filer.
Cest en repensant à ses paroles que je regrettais de ne pas avoir su détourner mon regard du charme dIgor, le père de Paul. Brillant chercheur, plein dambition et didées, soit tout ce qui me manquait. Mais nos envies différaient : lui ne pensait pas à lavenir, acceptant sans hésiter un poste à létranger, après mavoir fait sa demande quelques jours plus tôt.
Attendons quelques années, disait-il.
Igor, je ne peux pas attendre, jattends un enfant…
Tout sest arrêté alors. Je suis partie seule, sans jamais regarder en arrière.
Paul est né un mois après la mort de Lydie une crise cardiaque fulgurante. Je me suis interdite de pleurer, promettant de le faire plus tard. Mais le temps nest jamais revenu. Paul était un bébé fragile ; chaque jour était une lutte, entre soins, entretien du petit studio sur les quais du Rhône, nuits blanches.
Jai dû quitter mon poste à la fac, lasse des regards et des murmures. Par nécessité, je suis devenue femme de ménage non déclarée dans un salon de coiffure de mon quartier de la Croix-Rousse, le soir, en rêvant quun jour, jaurais de nouveau accès à un vrai emploi.
Ce sont ces pensées qui me hantaient alors que je courais récupérer Paul après lappel de la crèche. Je lai pris dans mes bras, puis fait un arrêt à la pharmacie près du lycée Ampère. Devant la porte de notre immeuble, jai salué notre voisine :
Salut, Nathalie !
Encore malade, ton petit ? a-t-elle jeté un coup dœil à Paul qui saccrochait à moi.
Je me suis aventurée dans lappartement en soupirant. Maman, tu me manques tant…
En posant Paul sur son lit, je lai couché et me suis installée dans la cuisine, en quête de petites annonces.
Cest alors que jai entendu frapper doucement. Je me suis approchée, surprise que la personne nutilise pas la sonnette.
Bonsoir, Marie !
Cétait Madame Claudie Lefèvre, la voisine du deuxième. Nous échangions à peine quelques mots dordinaire.
Tout va bien ? ai-je demandé.
Plus ou moins. Je peux entrer ou tu veux quon reste devant la porte ?
Oh, bien sûr, entrez.
Elle est allée droit à la cuisine, un brin autoritaire, sinstallant.
Tu cherches une mamie à lheure ?
Jai failli métouffer.
Une mamie à lheure, pour garder ton fils quand tu en as besoin.
La logique me surprenait, mais elle métait familière. Elle parlait comme maman.
Il men faudrait bien une, oui. Mais je ne vois pas comment trouver.
Plus besoin de chercher, je viens de moi-même ! Tu me prends pour garder Paul ?
Je nosais pas me lancer. À peine connaissais-je Claudie. Mais lidée était tentante.
Comment êtes-vous au courant ?
Nathalie ma soufflé le mot au marché, sourit Claudie.
Je comprends mais excusez-moi
Pose toutes les questions que tu veux. Cest normal. Viens, assieds-toi. Je te raconte ma vie, et tu verras si ça te convient.
Elle avait commencé simplement :
Née à Lyon, parents ouvriers, jai bossé chez Berliet, rencontré mon mari là-bas, eu deux fils. Mon mari est parti trop tôt, les garçons sont partis faire leur vie chacun dans sa région. Jai quatre petits-enfants, mais je les vois rarement. Les belles-filles préfèrent leur famille, je nai jamais vraiment pu profiter des petits. Regarder les enfants jouer dans la cour me fend le cœur Jaimerais en accompagner un, juste un, dans son quotidien. Nathalie ma parlé de toi, alors je me suis dit : pourquoi pas ? Je ne demanderai pas cher, tu réfléchis, et demain, tu dis.
Je ne savais quoi répondre. Dans ma tête, les paroles de maman. Était-ce une bonne ou une mauvaise idée ? La nuit fut longue, mais au matin, je savais que je devais saisir cette chance.
Claudie, je suis daccord.
Ainsi a débuté notre « collaboration », comme Claudie tenait à lappeler.
On travaille ensemble : toi au bureau, moi à la maison et tout le monde y gagne !
Vos enfants vous aident ?
Ils ont leur vie, leur budget. Je ne demande pas. Juste un coup de main quand je suis malade. Le reste, je peux le gagner moi-même.
Au début, jobservais, un peu sur la défensive, mais Paul sest attaché à elle dès le premier jour.
Viens, mon petit, tu es tout chaud. Un peu de tisane et une belle histoire, tu verras, tout ira mieux.
Mais j’ai pas de framboises pour la tisane…
Jai amené ce quil faut. Tu files au travail, laisse-nous gérer, ma belle.
En quelques mois, Paul savait lire ; il jouait aux échecs et nageait toutes les semaines.
Je naurais jamais pu Cest formidable. Merci, Nathalie, merci encore de mavoir aidée !
Quand ma Charlotte sera plus grande, tu verras, je te piquerai Claudie ! riait Nathalie.
Le temps passait. Paul grandit, entra en primaire. Laide de Claudie devint plus rare, mais elle était devenue indispensable. Nos liens dépassaient largement un arrangement pratique.
Marie, vous devriez songer à évoluer, me lança un jour Monsieur Martin. Avec votre cursus, vous pourriez viser un meilleur poste.
Je ny avais jamais pensé. Mais la société ma proposé une formation, et bientôt je suis passée au service contrôle de gestion. Largent nétait plus le souci principal, Paul prenait de lassurance Jai pu respirer.
Cest parfait comme ça ! sexclamait Claudie, sincèrement heureuse pour nous.
Mais le jour où Claudie disparut, sans prévenir, jai eu peur. Jai contacté les hôpitaux, la police, les enfants de Claudie Aucune nouvelle. Jai fini par la retrouver à lhôpital de la Croix-Rousse, après une semaine dangoisse : victime dun accident, perte de mémoire temporaire.
Qui êtes-vous ? ma demandé linfirmier.
Je suis sa fille, j’ai répondu, sans même réfléchir.
Claudie ne me reconnaissait pas, mais je savais que la routine, la tendresse du quotidien lui permettraient peut-être de retrouver la mémoire. Ses enfants ne viendraient pas, ils lavaient dit. Tant pis, jétais là.
Paul prit alors le relais : il réchauffait le déjeuner, laidait à sinstaller, la couvait dattention.
Tu veux jouer aux dames, mamie Claudie ?
Claudie hochait la tête. Elle mappelait sa fille, appelait Paul son petit-fils. Depuis longtemps, cela métait égal. On formait une vraie petite famille, rien quà nous.
Un jour, le fils de Claudie, Alexis, fit irruption à limproviste, alors que je rentrais chargée du gâteau danniversaire de Paul.
Vous êtes Marie ?
Oui.
Je suis Alexis, le fils de Claudie.
Je lai regardé fixement, sur la défensive.
Vous venez voir votre mère. Cest votre droit. Mais je vous le dis, je ne vous laisserai pas la récupérer pour la laisser à nouveau dans la solitude.
Je comprends Je voulais peut-être la ramener.
Si vous aviez voulu, cétait avant. Maintenant, il ne lui reste plus que nous. Nattendez pas delle quelle vous reconnaisse tout de suite.
Paul ouvrit la porte, fasciné par la boîte à gâteau.
Elle est pour toi, mon cœur ! Bon anniversaire ! Viens dire bonjour, cest Alexis, le fils de mamie Claudie.
Claudie ne reconnut pas son fils. Alexis, lui, ne retrouvait plus la femme forte de son enfance. Il demanda sil pouvait revenir.
Elle est votre mère. Vous venez quand vous voulez.
En refermant la porte, jai senti un poids partir. Quil vienne ou pas, ce nétait plus mon affaire. Limportant, cétait nous, ici et maintenant.
Paul ! Mets la bouilloire. On va fêter ça !
Et mamie Claudie, elle a droit au gâteau ?
Le plus gros morceau, bien sûr ! Elle a bien mérité de se régaler ! Comme elle disait autrefois, il faut se « sucrer le bec ». Il le faut, pour tous.
Et en coupant le gâteau dans la chaleur de notre petit deux-pièces, jai senti que malgré les épreuves, les soucis, on avait su inventer notre bonheur. Une vraie famille, à la française.