« Maman, viens habiter chez nous ! Pourquoi rester toujours seule ? » : Madame Thérèse a déménagé chez sa fille, mais la réalité sest avérée bien différente de ses attentes
– Maman, viens habiter avec nous ! À quoi bon rester seule tout le temps ? Chez nous, tu seras mieux, tu auras tout le confort et puis, au moins, quelquun pourra veiller sur toi me répétait sans cesse ma fille Élodie à chaque appel du soir pour prendre de mes nouvelles.
Longtemps, jai refusé. Après tout, jai mes soixante-quinze ans, mes petites habitudes, mon rythme.
Jaime me lever tôt, me préparer un café dans ma vieille tasse ébréchée et minstaller près de la fenêtre pour regarder les platanes dans la cour de la résidence. Ce nest pas Versailles, mais cest chez moi. Mon coin de tranquillité. Mon univers.
Mais voilà, la solitude commençait vraiment à me peser. Surtout depuis que ma chienne, Bijou, ma quittée il y a deux ans. Le silence était devenu parfois assourdissant. La télévision mennuyait, les livres se refermaient trop vite, et mes voisines passaient plus de temps chez leurs enfants quà papoter autour dune infusion. Je me suis demandé si Élodie navait pas raison.
Un après-midi, elle a relancé :
Maman, viens donc chez nous. On va taménager une belle chambre, tu verras, ça sera bien plus facile
Daccord ai-je répondu, me surprenant moi-même. Si vous y tenez vraiment, je viens.
Je ne savais pas encore que cette décision changerait tout. Dabord pour le mieux. Et puis pas vraiment.
Élodie était folle de joie.
Maman, tu nimagines pas comme je suis heureuse ! répétait-elle pour dissiper tout doute Pierre viendra te chercher samedi. On a déjà acheté une nouvelle couette, des rideaux, une lampe de chevet ! Cest comme un petit cocon, tu verras !
Je voulais croire en ce nouveau chapitre, en cette promesse de famille retrouvée, dendormissements rassurants, bercée par des voix et non par le tic-tac de lhorloge. Ce soir-là, jai mis dans une valise quelques vêtements, des photos, deux ou trois livres préférés. Le reste attendrait : cétait une période dessai du moins, cest ce que je voulais me faire croire.
Samedi, Pierre est arrivé à lheure. Souriant, serviable, un peu remuant à mon goût, mais gentil. Au moment de fermer la porte de mon appartement, un petit frisson a parcouru mon dos. Comme si je laissais une part de moi derrière moi.
Lappartement dÉlodie était spacieux, lumineux, plein de vie : des jouets éparpillés dans le salon, des traces de feutre sur la table basse, du linge à plier dans un panier. Ma chambre était vraiment accueillante. Jolie literie, lumière douce, plante verte. Jai pensé que tout était possible.
Les premiers jours furent une parenthèse enchantée. Élodie me préparait du bon café, Léo mon petit-fils racontait ses aventures décole maternelle, Pierre plaisantait à table. Avec Élodie, je découvrais le parc voisin, je leur faisais une bonne soupe à lancienne, les crêpes à la confiture de Léo disparaissaient comme par magie. Je me sentais utile. Je voyais quon appréciait ma présence.
Mais dès le quatrième jour, les fissures sont apparues.
Ça a dabord été le bruit. Pierre qui arpentait lappartement en chaussures, Élodie plongée dans le télétravail, enchaînant conférences téléphoniques, Léo jouant avec ses voitures à moteur, klaxon et toutes sortes de sirènes. Javais limpression que mes oreilles allaient exploser.
Quand jai fait remarquer à Élodie que cétait assez bruyant, elle a souri :
Maman, cest la vie de famille, il faut sy faire.
Jessayais, vraiment. Mais le soir, une fois la maison endormie, mon cœur battait la chamade. Après quinze ans en solitaire, ce tumulte permanent ressemblait à un orage qui ne veut jamais séloigner.
Un second malaise est arrivé. À table, Pierre servait le vin, puis un second verre, rien dextraordinaire, mais au troisième ou quatrième, il devenait très bruyant. Or, jai toujours craint les éclats de voix souvenirs denfance dont je nai jamais pu parler.
Léo bougonnait, Élodie paraissait épuisée, Pierre sénervait : « Personne ne sait se détendre dans cette maison ! » Je restais à lextrémité de la table, mains crispées sur mes genoux, me demandant où était la chaleur familiale dont je rêvais.
Au fil des jours, de petits détails émergeaient.
Quand Élodie était fatiguée, elle lâchait :
Maman, tu pourrais essayer de ne pas déranger, jai trop de travail.
Pierre laissait la vaisselle sale et lançait, à moitié en plaisantant :
Maman, tas toujours été la reine du ménage, non ?
Léo venait rarement dans ma chambre. Moi, de plus en plus, je restais derrière la porte.
Quand je proposais de cuisiner, Élodie disait :
Ce nest pas la peine, repose-toi, maman.
À lidée dune balade, elle répondait :
Pas aujourdhui, ce nest pas le moment. Demain, peut-être.
Mais demain ne venait jamais.
Un samedi, vers minuit, un bruit violent ma réveillée. Pierre et Élodie se disputaient comme si Paris pouvait les entendre. Cris, reproches, colère. Je me suis levée pour apaiser les choses : « Mes enfants, arrêtez, pensez à votre santé », mais Élodie ma foudroyée du regard.
Maman, ça ne te regarde pas. Va te coucher.
Jai obéi, refermé la porte et, ce soir-là, jai senti quelque chose se briser en moi.
Peu après, jai fait une poussée de tension. On a dû appeler SOS Médecins qui ma conseillé de commencer un traitement, « il serait grand temps à votre âge ».
Pour la première fois, jai repensé à mon studio. À la nappe fleurie dans la cuisine, au fauteuil près de la fenêtre, aux livres, au silence, à la liberté douce.
Lidée revenait sans cesse, et puis un après-midi, passant devant la chambre de Léo, je lai vu absorbé par sa tablette. Il ne ma même pas remarquée.
Je me suis sentie étrangère.
Pas vraiment invitée.
Plutôt tolérée que désirée.
Le soir, jai dit à Élodie :
Je vais rentrer chez moi.
Elle a posé sa fourchette, mi-surprise mi-irritée :
Mais maman, tu as tout ici ! Pourquoi retourner à la solitude ?
Ma chérie, ai-je répondu calmement, la solitude nest pas pire que labsence de tranquillité. Tu comprendras un jour.
Élodie a tenté de me retenir, mais dans mon cœur, la décision était prise.
Le lendemain, jai rassemblé mes affaires et demandé à Pierre de me raccompagner.
En franchissant le seuil de mon studio, jai respiré à nouveau, comme si je redevenais moi-même après de longues semaines. Jai fait le ménage, même si tout était propre. Jai remis les fleurs, préparé mon thé dans « ma » tasse. Je me suis installée à la fenêtre.
Le silence mappartenait de nouveau. Il ne me faisait plus peur. Il mapaisait. Ce soir-là, pour la première fois depuis des mois, jai souri avec sincérité.
Jai pensé à un chaton, roux, yeux verts. Un compagnon minuscule qui viendrait réchauffer mon foyer de ses ronronnements.
Oui. Demain, jirai à la SPA.
La vie peut recommencer à tout âge, du moment quon la retrouve dans un lieu à soi.