Maman va venir vivre avec nous, un point cest tout, annonça Paul. Mais sitôt le soir venu, il fourrait déjà ses chaussettes dans un sac.
Il existe une certaine catégorie dhommes, ceux qui prennent des décisions comme on cloue un tableau au mur : vite fait, bien fait, sans trop regarder si le mur nest pas porteur.
Paul était du genre. Ni méchant ni fainéant, non, loin de là ! Travailleur, fiable, aimant sa mère ça, personne ne lui retirera. Mais il avait cette habitude : à partir du moment où il décidait, tout le monde devait suivre. Sa femme, elle râlait un peu, mais finissait toujours par accepter. Toujours.
Claire, justement, elle acceptait. Avec ce petit sourire patient que seules les femmes qui ont tout compris affichent au bout de quelques années de mariage.
Bref, un soir, Paul rentra, alluma la bouilloire, et lâcha dun ton très post-it sur le frigo :
Maman va venir vivre avec nous. Un point cest tout.
Il balança ça, lair de rien, pas à demander conseil, même pas désolé.
Claire touillait sa ratatouille.
Attends, on na même pas
Claire, coupa-t-il de sa voix habituelle, celle qui ne souffre pas la contradiction. Elle est toute seule. Elle a soixante ans. Cest mon devoir.
« Mon devoir ». Voilà. Pas un « quen penses-tu ? », mais le devoir, comme si ça ne concernait que lui, et Claire juste la plante verte du salon.
Paul, tenta-t-elle doucement, on peut en parler ? Ta mère est gentille, cest pas la question. Mais cest notre appartement. Deux pièces, toi et moi, tu te souviens ?
Deux canapés, trancha-t-il. Où est le problème ?
Claire coupa le gaz et se retourna, le regarda franchement. Ce regard quon porte à quelquun dont on se demande : il mécoute seulement ou il a la surdité sélective du décideur ?
Tu as déjà décidé ?
Oui.
Sans moi.
Cest ma mère.
Voilà.
Claire acquiesça doucement, pensive.
Daccord, souffla-t-elle, et elle séclipsa dans la chambre.
Paul traîna un peu dans la cuisine, puis la chambre, puis retour en cuisine, assis, debout, promenades inutiles. Il avait décidé, mais il ne savait visiblement plus quoi faire de cette grande victoire si personne ne lapplaudissait.
Claire, assise au bord du lit, contemplait la pluie stéphanoise filer sur la vitre.
« Il a tout décidé sans moi », ressassait-elle.
Pas de dialogue ce soir-là, ni le lendemain matin.
Le surlendemain, elle tenta tout de même une percée.
Paul, smartphone vissé à la main, scrollait comme tous les soirs tranquillement, quand elle sassit près de lui, mains sages sur les genoux.
Paul. On peut parler sérieusement ?
Il déposa son portable, geste rare, donc bon signe.
Vas-y.
Je comprends, pour ta mère, je tassure. Elle est seule, ce nest pas facile. Mais on vit à deux, dans deux pièces. Déjà à deux, cest parfois la foire dempoigne ! A trois
Et alors ?
Et bien ce sera difficile. Je vais mal le vivre, cest sûr.
Tu naimes pas ma mère ?
Claire ferma les yeux une seconde, familière de la mauvaise foi masculine.
Évidemment. Dès quune femme dit « je serai mal à laise », ça se transforme en « tu ne laimes pas ». Comme si on ne pouvait pas aimer quelquun sans vouloir partager 30m2 avec lui pour la vie.
Je mentends très bien avec ta mère, répondit Claire posément. Mais cest une chose de recevoir, une autre de vivre ensemble. Ce nest pas pareil, Paul.
Mais ce nest pas une étrangère.
Je sais.
Elle est malheureuse toute seule.
Je comprends.
Alors, où est le souci ??
Claire le fixa longuement. Puis demanda calmement :
Est-ce que tu mécoutes, au moins ?
Pas de réponse. Téléphone. Fin du débat.
Le lendemain, téléphone : Ginette, la maman.
Ma chère Claire, bonjour. Sa voix était douce, un brin embarrassée. Excuse-moi de tappeler. Paul ma parlé, tu sais Je comprends que ce nest pas évident.
Tout va bien, Ginette, répondit Claire par automatisme.
Non, justement, répliqua la belle-mère dun ton tendre. Je le sens à ta voix.
Claire se tut.
Je ne sais pas trop comment ça va se passer, tu vois, avoua-t-elle après un moment.
Ah ! Mais moi je vois très bien, rigola Ginette. Il y a quarante ans, jai eu ma belle-mère sur le dos ! « Elle vient chez nous, point barre ! » On a tenu trois mois. À la fin, on sest séparées, épuisées.
Claire sourit malgré elle.
Mais Paul y tient beaucoup
Paul, cest Paul, la coupa Ginette, bienveillante. Il a toujours eu un sens du « devoir » musclé, va savoir. Même petit, il campait sur ses positions. On pourrait démolir la Bastille devant lui, il ne bougerait pas dun pouce !
Claire se garda de tout commentaire.
Parle-lui encore. Mais autrement. Pas de mètres carrés, hein ! Dis-lui : « Paul, jaimerais que tu me consultes, quon en discute ensemble. » Cest ça, dis-le-lui.
Et sil nentend toujours rien ?
Silence.
Alors là, cest un autre sujet, souffle Ginette, grave. Mais tu verras, il comprendra. Les hommes, il leur faut juste un peu de temps pour virer de bord. Comme un ferry à Marseille.
Claire éclata de rire, malgré tout.
Merci.
De rien. Plus doucement : Je ne veux pas être la raison de vos problèmes, tu sais. Quoi que dise Paul, je ne le veux pas.
Ce soir-là, Paul entra et sentit tout de suite que lair avait tourné.
Quoi ? demanda-t-il.
Rien, répondit Claire.
Dîner. Puis Claire lança :
Paul, je peux dire un truc ? Un seul, ne minterromps pas.
Il acquiesça.
Cela mest égal que ta mère vienne ou la mienne, quon ait deux pièces ou dix. Ce que je naccepte pas, cest que tu prennes des décisions qui nous concernent sans même me demander. Comme si je nexistais pas.
Paul ouvrit la bouche.
Ne minterromps pas.
Bouche close.
Voilà, cétait tout.
Elle se leva, fit sagement la vaisselle.
Paul fixait la nappe à carreaux, longtemps. Puis debout, petit tour sur le balcon, retour cuisine, se planta à côté delle, la serra dans ses bras.
Viens boire un thé, proposa-t-elle.
Il enfourna sa tasse façon Saint-Benoît, sans un mot.
Tu as appelé ta mère aujourdhui ? demanda Claire.
Pas encore.
Elle ma appelée, tu sais.
Surprise dans les yeux de Paul.
Quest-ce quelle a dit ?
Beaucoup de choses. Elle est très maligne ta mère.
Il esquissa un sourire timide, ce petit sourire gêné des types loués pour leurs proches.
Oui, elle lest.
Une averse couvrait Lyon dun rideau gris. Ils étaient là, à sentir le poids de lair salléger lentement.
Le troisième jour, Paul appela sa mère. Devant Claire. Il déclara :
Maman, commence à préparer tes affaires. Je viendrai taider ce weekend.
Claire, debout dans lembrasure, écoutait. Paul finit lappel. Se tourna. Vit la tête de Claire.
Non, dit-elle.
Il grimaça.
Claire, je ne peux quand même pas laisser maman toute seule !
Je ne te demande pas de labandonner. Je veux juste que tu me demandes mon avis. Juste ça.
Paul se leva. Marche frénétique dans le salon. De la fenêtre à la porte. Retour.
Tu sais quoi, lâcha-t-il brusquement, si ton confort passe avant ma mère
Paul, la voix de Claire était basse. Nen rajoute pas.
Non ! Je termine ! sénerva-t-il, pour la première fois. Tu veux que je choisisse entre ma femme et ma mère, mais cest impossible ! Cest nimporte quoi de me mettre dans cette position !
Personne ne te le demande. Tu ty es mis tout seul, avec tes décisions verrassantes, là, et après tu tattends à ce que je mincline.
Donc tu ne cèderas pas ?
Non.
Paul la regarda longtemps, avec un mélange dincrédulité, de blessure, un peu de colère et ce petit truc en plus impossible à nommer.
Très bien, souffla-t-il enfin.
Il fila dans la chambre.
Claire lentendit attraper le sac dans larmoire.
Il ressortit, sac sur lépaule et manteau sur le dos.
Je dors chez Antoine, grommela-t-il.
Comme tu veux.
Clés, porte. Hésitation.
Tu trouves ça normal, franchement ?
Peut-être pas. Mais tu trouves ça normal, toi, de ne pas me demander mon avis ?
Paul ouvrit la bouche, la referma. Parti.
La porte claqua.
Claire retourna à sa bouilloire.
Le sifflement du thé était à peine lancé que Ginette rappela.
Claire, ma chérie, excuse-moi Paul vient de mécrire quil part dormir chez un ami. Cest à cause de moi ?
Ginette
Laisse, souffla la belle-mère. Je sais, cest toujours à cause de moi.
Non, à cause de lui, rectifia Claire. Il décide encore pour tout, sans me consulter.
Silence.
Tu as eu raison, dit Ginette alors.
Pardon ?
Tu as eu totalement raison. Sa voix vibrait dautorité. Claire, je ne viendrai pas vivre chez vous. Jamais. Cest ma décision, prise toute seule, sans Paul. Jai bientôt soixante-dix ans, jai vécu seule, je men sors très bien. Mon fils est un chic type, mais parfois, il faut savoir larrêter. Tu las arrêté. Car moi, même, il ne mécoutait plus.
Le lendemain, Claire se réveilla à 7h30. Zéro message. La vie continuait.
Paul revint le jour daprès, vers dix heures. Il a sonné, bien quil ait les clés. Rien que ça, déjà, cétait nouveau.
Claire ouvrit. Il avait un air froissé de nuit passée sur un matelas pneumatique chez son pote. Son sac sous le bras.
Je peux entrer ?
Entre, répondit-elle.
Café. Paul sassit, posa ses mains sur la table, examina ses ongles.
Maman ma appelé, dit-il.
Je sais.
Elle ma dit quelle ne viendrait pas. Que cest son choix, que je nai pas à insister. Elle ma aussi dit que, je cite, je me suis comporté comme un idiot. Ou quelque chose comme ça.
Ginette est une femme sage.
Oui dit-il, sincère pour une fois. Claire, je ne sais pas parler de tout ça, tu le sais.
Je sais.
Mais jai pigé. Javais tort. Jai pris la décision tout seul, jai cru que tu suivrais. Ce nest pas normal.
Claire répondit dun regard sans appel.
Ce nest pas normal, répéta-t-elle.
Je ne recommencerai pas, déclara-t-il simplement.
Claire versa le thé, posa une tasse devant lui.
Pour ta mère Je nai rien contre ses visites. Quelle vienne le week-end, quon saide entre nous, cest bien aussi.
Jai compris, murmura-t-il.
Son regard portait cette nouveauté, ce petit supplément dâme que Claire avait remarqué la veille.
Tes formidable, souffla Paul.
Je sais, répondit Claire avec un sourire, le premier depuis trois jours.
Dehors, le soleil lyonnais avait cette douceur dautomne, pas trop forte, pas trop claire, juste ce quil fallait pour confirmer quenfin, chacun avait repris sa juste place.