Maman, tu veux vraiment offrir notre appartement au fils de ton frère? Et ensuite venir vivre chez moi? Pas question!
Ny pense même pas! Maman, tu te prends pour qui? Tu tentends parler à toimême? Il te mettrait aussitôt à la porte, tu ne vois pas?
Joséphine, ne discute pas avec moi! Cest ma décision!
Au départ, la mère saccroche, voulant afficher son indépendance et la force de ses paroles. Puis les larmes coulent, parce quau fond elle sait quelle traite injustement sa fille.
Le problème, cest que le fils Matthieu, le petit frère de Joséphine, a toujours été le chouchou. Claire Dubois la eu quand elle dépassait la trentaine, alors que Joséphine était encore toute jeune, presque à lâge de se marier.
Du coup, elle la regarde comme «bon, tant mieux». Elle a surtout élevé Joséphine seule, car à lépoque Claire sétait promis de finir ses études.
Matthieu, elle le préparait déjà, dès quelle sest remariée une seconde fois, savourant la maternité. Joséphine observait tout ça, mais ne comprenait pas pourquoi sa mère le favorisait ouvertement devant son frère.
Dhabitude, les parents masquent leurs préférences, mais là, Claire ne cachait rien: Matthieu, cest son préféré. Et elle se demandait même pourquoi les liens entre frère et sœur nétaient jamais chaleureux. Bizarre, non? Il y avait sûrement une raison.
Depuis tout petit, Matthieu recevait le meilleur. Pendant que Joséphine devait se contenter de ce qui restait, sans même oser se plaindre. Largent lui donnait toujours plus. «Il est marié, alors cest normal», disait-elle, même si Matthieu est quelques années plus jeune que Joséphine, ce qui, selon elle, ne compte pas.
Souvienstoi! Quand Matthieu sera grand, il gagnera son pain et subviendra sa famille. En attendant, je lui dois une petite aide!
Maman, et moi?
Et toi? Ta mission, cest de bien te marier et de tenir ton mari proclamait Claire en posant la nappe.
Joséphine répliqua quelle ne comptait pas dépendre dun homme, voulant sépanouir en tant quindividu, aussi bien personnel que professionnel.
Quelle absurdité! Tu ne te rends pas compte?
Questce que jai dit de drôle?
Au moins, personne dans notre famille ne pensait comme toi.
Alors je serai la première.
Joséphine ne pigeait pas la logique de sa mère et refusait de la suivre. Grâce à cette attitude, elle finit par louer un petit studio. Ce fut comme une bouffée dair frais: vivre sous le même toit que le frère et la mère était devenu insupportable, et plus elle vieillissait, plus cétait difficile.
Et la mère ne sen offusqua pas trop. Lappartement était plus spacieux. Cinq ans passèrent. En ce temps, Joséphine avait réussi à obtenir un prêt immobilier, à acheter son propre appartement et à le rembourser.
Matthieu, quant à lui, vivait toujours chez leur mère et avait amené dans le même logis sa femme Anaïs. Quelques mois plus tard, ils accueillirent un bébé.
Claire était du genre à se contenter de ce quelle avait, et elle resta ainsi pendant un moment.
Tu imagines, ma fille, notre voisine a acheté un lavevaisselle. Pas toute seule, évidemment: les enfants le lui ont offert.
Cest chouette.
Jaimerais bien le même, mais jai peur de my mettre!
Pourquoi?
Parce que Matthieu a des problèmes au travail. On le licenciera bientôt, et il devra chercher un autre, pendant quAnaïs est en congé maternité avec un maigre allocation.
Matthieu était du genre à ne pas aimer partager son argent. Il se satisfaisait de vivre grâce à laide de sa mère, comme si les provisions apparaissaient dellesmêmes dans le frigo.
Matthieu, quand estce que ta conscience va enfin se réveiller? sexclama Joséphine en le croisant au supermarché.
Il était en train dacheter des chips et du soda avant le match de foot.
Pourquoi ces accusations?
Aide un peu maman! Sa pension nest pas une tirelire à linfini. Elle paie tout ellemême.
Matthieu détourna le regard, sachant que sa sœur avait raison.
Et ça te fait quoi? Tu ne vis même plus avec nous.
Pauvre maman!
Aie pitié de toi. Pas de famille, pas de mari, elle na plus personne à qui se plaindre.
Après ces mots, il séloigna, laissant Joséphine plantée, bouche bée. Matthieu savait exactement où frapper pour toucher là où ça fait mal, et il en profita.
À trentecinq ans, Joséphine navait jamais été mariée. Son ancien petit ami, avec qui elle était sortie plusieurs années, lavait trompée, et elle nétait pas prête à sengager à nouveau.
Mademoiselle, besoin daide? demanda la vendeuse.
Non, merci, tout va bien.
Joséphine savait quelle faisait le bon choix. Matthieu nétait plus un adolescent: il était marié, père dun nouveau-né, et devait donc assumer ses responsabilités, au lieu de rester le dépendant de sa mère.
Joséphine, comment astu pu lui dire ça? lança Claire, irritée.
Maman, je nai fait que dire la vérité et je me suis rangée derrière toi.
Tu mas demandé ça? Dailleurs, grâce à toi, Matthieu sest énervé et a crié dans tout lappartement. On a un bébé ici, tu ne comprends pas?
À cause de moi? Pourquoi je suis impliquée?
Joséphine ne savait plus comment réagir aux remarques de sa mère.
Et ce nétait même pas nécessaire de le dire. Tu sais bien quil est sensible.
Étrange, la façon dont Claire parlait de Matthieu, sans jamais penser aux sentiments de sa propre fille, qui laimait pourtant.
Même lorsquelle intervint pour défendre son frère, elle resta la coupable. Environ six mois après cet incident, Joséphine ne parlait plus à eux. Puis, un jour, la mère lappela: «Viens, on a besoin de toi.»
Rien navait changé dans lappartement. Le lavevaisselle, bien sûr, navait toujours pas été acheté.
Où sont Matthieu et Anaïs?
On les a invités à un anniversaire. Et moi, je suis avec Théo. Tu passes, tu veux un thé?
Non, maman, je ne veux pas. Tu voulais bien parler?
Oui, jai pris une décision très importante. Je veux offrir cet appartement à Théo.
Joséphine crut dabord que sa mère plaisantait ou testait sa réaction.
Tu veux offrir lappartement commun au fils de ton frère? Maman, tu es sérieuse? Tu tentends parler à toimême?
Joséphine, ne discute pas! Cest ma volonté.
Évidemment, la fille tenta dexpliquer les graves conséquences de ce geste, mais Claire resta campée sur ses positions.
Donc, en plus de les nourrir, tu veux aussi transférer la propriété?
Ce nest pas exagéré, je veux juste aider.
Et Anaïs, questce quelle fait maintenant?
Elle soccupe du bébé. Tu sais, cest plus dur que nimporte quel boulot.
Tu la entendu dire? Moi, je la vois poster sans arrêt sur les réseaux.
Tu ne comprends rien, Joséphine! Cest parce que tu nas pas denfants que tu juges si facilement.
Joséphine réalisa quelle naurait pas dû venir. Six mois sétaient écoulés sans parole, rien navait changé.
Je vois que tu es venue avec ta nouvelle voiture. Un crédit?demanda la mère.
Non, je lai achetée cash.
Même ainsi? Et tu nas pas aidé ton frère. Tu sais quil a été licencié, il cherche du travail, les finances sont serrées.
Joséphine narrêtait pas dêtre surprise par les raisonnements de sa mère. Matthieu, adulte, devait finalement prendre ses responsabilités.
À quoi ça sert de parler?
Ce nest pas un sousentendu, je le dis clairement. Jaurais pu acheter un nouveau lit pour le bébé, mais on a dû reprendre lancien. Et jai besoin dun lavevaisselle, mes mains sont usées à force de laver la vaisselle.
Jai le temps, maman.
Joséphine se dirigea vers la sortie, mais sa mère continuait à protester. Avant de partir, elle lança une dernière question.
Maman, si tu transfères lappartement au petitenfant, ils te mettront à la porte. Où irastu ensuite?
Claire, obstinée comme toujours, ne voulait plus entendre sa fille.
Ah, Joséphine, quelle tête dobstinée! Théo, cest mon unique petitenfant! Tu ne verras jamais de petitsenfants et, au fait, tu ne te marieras jamais. Pas étonnant, ton caractère laisse à désirer, toujours à penser à toi dabord!
Ces mots éteignirent tout désir de Joséphine de prouver quoi que ce soit. Elle se contenta de dire que, tant quils se croyaient si parfaits, ils pouvaient bien sacheter un lavevaisselle. Quant à elle, elle réglerait ses affaires seule. Ce nétait pas facile, mais elle navait guère dautre choix: Claire avait déjà choisi son camp, depuis longtemps.
Et bien, on ne peut pas forcer le destin: «Qui dort avec le ventre plein, se lève heureux». La vieillesse approche, après tout
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