Maman, souris : L’histoire d’Arina, ses complexes d’enfance lors des veillées chantantes du village,…

Maman, souris-moi

Manon naimait pas quand les voisines venaient chez elles pour demander à sa mère de chanter.
Allez, Chantal, chante, tu as une si belle voix, et tu danses si bien, lançait lune, et déjà sa mère entonnait une chanson, reprise par toutes, parfois elles se mettaient à tournoyer comme des feuilles au vent, au milieu de la cour, leurs rires éclatant en bulles étranges dans la lumière.

À cette époque, Manon habitait avec ses parents dans un petit village du Limousin, une maison qui volait parfois dans les nuages des rêves, et un petit frère, Basile. Chantal, la mère, gardait toujours son sourire généreux aux lèvres quand les voisines partaient, et leur lançait :
Revenez la prochaine fois, cétait chaleureux, on a bien passé le temps, et toutes juraient quelles reviendraient.

Pourquoi Manon avait-elle honte que sa mère chante et danse ? Cétait comme une brume lourde sur son cœur, incompréhensible. Elle était alors en cinquième, et un soir, elle osa avouer, une voix minuscule :
Maman, ne chante pas, ne danse pas, sil te plaît Ça me gêne un peu

Même adulte, mère elle-même, Manon ne sait pas expliquer ce sentiment enfoui. Chantal lui répondait simplement, le visage enveloppé dune tendresse voilée :
Ma petite Manon, naie pas honte de ma joie, sois heureuse avec moi. Tu sais, je ne pourrai pas toujours chanter et danser profitons pendant que la jeunesse me le permet

Manon ny réfléchissait pas alors ; linsouciance était un nuage éphémère. Parfois, la vie se fait silencieuse.

En sixième, Basile étant alors en CE1, leur père les quitta. Il avait rassemblé ses affaires à laube grise et sétait volatilisé, emportant avec lui une part de la lumière de la maison. Manon, plongée dans ses songes adolescents, osa un jour demander :
Maman, pourquoi papa nous a-t-il quittés ?
Tu comprendras plus tard, répondit Chantal.

Chantal navait pas la force de raconter la scène : surprendre son mari dans leur chambre, enlacée à une femme du village, Véronique la brune, le tout par hasard, en revenant sur ses pas pour chercher son porte-monnaie oublié. La porte ouverte comme un secret mal gardé, le bruit étouffé du matin, elle pénétrait à pas de brume dans la chambre, et son cœur basculait. Ivan et Véronique, eux, nen furent pas troublés, et la fixaient presque joyeux « Tiens, te voilà ! »

Le soir, le tonnerre éclata tandis que les enfants jouaient dehors.
Ramasse tes affaires, elles tattendent sur le lit. Quitte la maison. Je ne te pardonnerai jamais, dit-elle en serrant les poings.

Ivan comprenait, mais tenta tout de même :
Chantal, jai eu un moment dégarement, oublions Il y a les enfants, après tout
Pars, répondit-elle, ses mots coupants comme une lame.

Il partit, Chantal senfonça dans la nuit, guettant lombre de son mari disparaissant dans la ruelle. Ses larmes glissaient en silence.
On survivra, les enfants et moi, se répétait-elle. Je ne lui pardonnerai jamais.

Et en effet. Seule, Chantal affrontait la vie, deux jobs à la fois : elle lavait les sols de lécole le jour, travaillait à la boulangerie la nuit. La fatigue tirait une ombre sur son visage, et son sourire sétait perdu comme une pièce au fond dun puits.

Même si leur père vivait désormais à quelques maisons plus loin, Manon et Basile allaient le voir. Véronique avait un fils du même âge que Basile, les garçons étaient dans la même classe, mais après avoir joué, les enfants rentraient toujours chez Chantal pour le repas. Véronique, peut-être dans cette logique étrange de rêves, ne les invitait pas à table.

À linverse, parfois le garçon de Véronique suivait Manon et Basile chez elles, réveillant la curiosité des voisins tapi derrière les voilages. Chantal, elle, offrait le goûter ou un bol de soupe à chacun, sans rancune, même envers lenfant de la rivale. Mais Manon na plus jamais vu sa mère sourire. Elle était douce, attentive, mais son cœur semblait se cacher loin de tous.

Après lécole, Manon rêvait que sa mère lui parle plus, et trouvait mille prétextes pour raconter ses journées.
Tu sais, maman, aujourdhui Guillaume a amené un chaton en classe ! Pendant les maths, on entendait miauler, la maîtresse ne comprenait pas, elle croyait que cétait Guillaume lui-même mais le chaton était dans son cartable. Elle la expulsé, chat et cartable, et convoqué la maman drôle, non ?
Ah daccord répondait Chantal, absente.

Rien ne semblait réchauffer Chantal. La nuit, Manon la devinait, silhouette immobile devant la fenêtre, engloutie par la lune, les yeux perdus dans la campagne. Elle entendait sa mère pleurer. Bien plus tard, adulte, Manon comprend :
Maman devait être épuisée. Deux boulots, pas assez de sommeil, pas assez de vitamines Mais elle se donnait, pour nous. Nous étions toujours propres, bien habillés. Nos vêtements sentaient la lavande, repassés avec soin, se souvenait Manon.

Petite, Manon suppliait parfois :
Maman, souris-moi, je ne me rappelle plus de ton sourire

Chantal aimait ses enfants, mais à sa manière. Peu de câlins, mais des compliments discrets et une attention méticuleuse : les repas étaient délicieux, la maison maintenue parfaite dans létrange équilibre des rêves. Son amour se devinait, presque secret, dans la façon dont elle tressait les cheveux de Manon, effleurant sa tête dun geste mélancolique, les épaules courbées comme par le poids dun hiver sans fin. Chantal perdit ses dents très tôt, mais ne les fit jamais remplacer.

À la sortie du lycée, jamais Manon nimagina partir étudier ailleurs : laisser sa mère seule, jamais. Les études coûtaient trop cher. Elle trouva un poste de vendeuse à la petite épicerie du village, à deux pas de la maison. Elle aidait sa mère, Basile grandissait vite, il lui fallait souvent de nouveaux habits et des chaussures à la bonne taille.

Un jour, un client entra : Michel, venu du village voisin. Il dégageait un air venu dailleurs, des yeux qui semblaient danser.
Comment tu tappelles, jolie demoiselle ? Je ne tai jamais vue ici, dit-il en souriant.
Manon, répondit-elle. Je ne vous avais jamais vu non plus.
Je viens de Saint-Clair, à huit kilomètres dici. Moi, cest Michel.

Il lui fit souvent la cour ensuite, lattendant le soir dans sa 205 verte, ségarant avec elle dans des chemins qui ondulaient comme des rubans sous la lune. Un soir, il lemmena chez lui : une grande ferme, sa mère malade alitée dans la pénombre. Son ex-femme était partie à Limoges avec leur fille, le laissant seul avec la maison et les champs.

Michel traitait Manon comme une princesse, la régalant de crème, de charcuterie, de chocolats. Elle se sentait bien, voilée par une douceur nouvelle.
Manon, épouse-moi, veux-tu ? proposa-t-il un soir. Il faudra soccuper de ma mère, mais je taiderai.

Manon garda le silence, mais son cœur chantait. Prendre soin de la vieille dame ne lui faisait pas peur.
Au moins, je mangerai à ma faim, pensa-t-elle dans cette logique sauvage des rêves.
Daccord, je veux bien, lança-t-elle.

Michel semblait flotter, ivre de joie.
Josais pas espérer On sera heureux, tu vas voir. Je taimerai, jamais je ne te ferai de mal.

Ils se marièrent, Manon partit vivre chez Michel, dans le hameau voisin. Basile était désormais au lycée technique de Limoges, rentrait les week-ends. Manon, finalement, trouva un bonheur simple. Elle devint mère de deux garçons. Sa belle-mère séteignit deux ans plus tard, mais la ferme, elle, ne cessa jamais de réclamer ses soins. Michel, protecteur, veillant sur elle :
Laisse-moi porter les seaux lourds, ton travail cest la traite de la vache, donner à manger aux poules, je moccupe du reste.

Manon savait son époux aimant et généreux. Un jour, il proposa :
Apportons des fromages, de la crème, du lait à ta mère Elle doit tout acheter, alors que nous avons tout du frais ici.

Chantal acceptait toujours les cadeaux, mais gardait une gravité insondable, même devant ses petits-enfants. Les visites à la mère étaient fréquentes, Manon peinait à voir comment la sortir de cette torpeur.

Manon, tu devrais voir le prêtre, souffle Michel, peut-être aura-t-il un conseil.

Le prêtre promet de prier pour Chantal.
Demande à Dieu quIl mette un ami sincère sur le chemin de ta mère.

Manon pria de tout son cœur.

Un matin, Chantal demanda à sa fille :
Peux-tu me prêter de largent ? Je voudrais refaire mes dents

Bien sûr, maman ! Jaimerais tout te payer, senthousiasma Manon, tout en sachant que Chantal refuserait.

Chantal promit de rendre largent. Les jours passèrent, Manon nalla pas voir sa mère tout de suite, prise par les affaires, Michel étant occupé à aider son oncle Nicolas, séparé de sa femme, qui venait dacheter une maison non loin de leur ferme.

Un soir, Michel déclara :
Nicolas a retrouvé lamour. Je crois même quil va se remarier

Il a bien raison, répondit Manon. Une grande maison comme la sienne, il lui faut une compagne.

Peu après, Nicolas vint leur proposer de venir dîner.
Jai retrouvé mon premier amour, annonça-t-il rayonnant. On était à lécole ensemble. Je la fais emménager demain, venez nous voir après-demain.

Le surlendemain, Manon et Michel, chargés de présents, traversèrent le village. En pénétrant dans la maison, Manon fut saisie : devant elle, sa propre mère, qui lui souriait timidement, le visage radieux, transfiguré.
Maman ! Je suis si heureuse Tu aurais pu nous prévenir !
Je ne voulais pas en parler avant, au cas où

Et toi, Nicolas ?
Javais peur quAnna change davis Mais là, nous sommes heureux.

Et dans la lumière féerique de la cuisine, Chantal rayonnait enfin dune tendresse retrouvée, et son sourire illuminait la pièce comme un miracle impossible à expliquer ailleurs que dans un rêve.

Merci de mavoir lue, et de votre soutien à travers les songes. Bonne continuation sur les sentiers de votre vie.

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