— Maman, j’ai bien dix ans aujourd’hui, c’est ça ? — demanda soudainement Michaud en rentrant de l’é…

Maman, jai bien dix ans maintenant, hein ? lança soudainement Martin en rentrant de lécole.
Et alors ? Sa mère le regarda comme sil venait de demander une chose tout droit sortie dun film de science-fiction français.
Comment ça, et alors ? Tu as oublié, ou quoi ? Papa et toi, vous maviez promis de me laisser faire quelque chose le jour de mes dix ans !
Laisser faire quoi exactement ? Quest-ce quon a promis cette fois ?
De mautoriser à avoir un chien !
Non ! sécria sa mère dune voix digne dune tragédie à la Comédie-Française. Je ten supplie, tout sauf ça ! Tu préfères encore quon tachète une trottinette électrique ? La plus chère du magasin ! Mais à une condition : tu ne prononces plus jamais le mot chien à la maison !
Ah, vraiment ? répliqua Martin en prenant un air vexé. Et cest vous qui me dites de tenir mes promesses, alors que vous oubliez les vôtres Bravo les parents modèles Enfin bon
Il senferma dans sa chambre en boudant, refusant de sortir jusquà ce que son père rentre du travail.

À peine le père avait franchi le seuil que Martin était déjà sur lui :
Papa, tu te rappelles de la promesse avec maman
Laisse-moi deviner, ta mère ma déjà appelé pour me prévenir ! Dites donc, quelle idée tu as là ?
Papa, ça fait des années que je rêve davoir un chien ! Vous le savez très bien !
On sait, on sait ! Tas encore lu trop dhistoires de Goscinny ! Mais tu sais, Martin, les chiens de race coûtent une fortune, hein.
Mais jen veux pas un de race ! sécria Martin sans réfléchir. Moi, un simple chien me va, même un abandonné ! Jai vu sur Internet, il y en a des malheureux, tu sais
Non ! coupa son père. Quoi, un sans race ? Pourquoi faire ? Cest moche ces trucs-là ! Écoute, Martin, on va trancher : je veux bien quon adopte un chien abandonné, mais seulement sil est jeune ET de race.
Comme ça, obligatoirement ? fit Martin en grimaçant.
Oui, oui. Et tu devras léduquer, lemmener à lécole canine, aux concours Hein ? On ne dresse pas une vieille bête ! Donc, si tu trouves dans Paris un chien abandonné, jeune et de race, ta mère et moi, on sinclinera.
Daccord soupira Martin, abattu. Il navait jamais vu un seul chien de race abandonné dans la capitale. Mais bon, qui ne tente rien

Le dimanche, Martin appela son meilleur copain, Vincent, et après le déjeuner, ils se lancèrent dans une expédition à travers les rues.
Jusquau soir, ils sillonnèrent presque tout le 13ème arrondissement, sans mettre la main sur le moindre chien de race en détresse. Certes, il y avait de beaux toutous, mais tous tenus par des mamies sourcilleuses attachées à leur laisse, bien françaises.

Laisse tomber, Vincent, je le savais quon trouverait rien
Attends, on na quà aller au refuge la semaine prochaine, proposa Vincent. Jai lu quils ont aussi parfois des chiens de race là-bas. Faut juste quon choppe ladresse. Mais là, on ferait mieux de sasseoir, jai les jambes en gratin dauphinois !
Ils trouvèrent un banc vide, sy affalèrent en rêvant quils sauveraient un splendide chien, quils dresseraient ensemble et qui deviendrait la mascotte du quartier. Après avoir refait Paris en idées, ils rentrèrent vers leur immeuble.

Soudain, Vincent agrippa Martin par la manche, désignant le trottoir den face.
Regarde, Martin.
Martin suivit son doigt : un minuscule chiot grisâtre et blanc, bien cracra, trottinait en zigzagant comme un galet sur la Seine.
Un corniaud, affirma Vincent en sifflant.
Le chiot dressa loreille, hésita, puis courut vers eux. Mais à deux mètres, il sarrêta net.
Il se méfie des gens. Peut-être que quelquun la déjà terrorisé, souffla Vincent.
Martin fit un bruit de bouche rassurant et sétira vers le chiot, qui tendit sa truffe vers la main du garçon, oscillant entre la crainte et lespoir tandis que sa queue sale remuait prudemment.
Viens, Martin, ça sert à rien. Tu cherches un chien de race, non ? Celui-là, tauras même du mal à lui trouver un nom chic À part Bouton, je vois pas ! Vincent haussa les épaules et séloigna.

Martin resta un moment avec le chiot, le caressant doucement, puis, dun pas traînant, suivit son ami. Pour être franc, il laurait bien ramené chez lui, ce ptit bâton de dynamite.
Soudain, un gémissement perça le silence derrière lui.

Martin sarrêta net, le chiot couina.
Vincent sarrêta aussi, jetant un coup dœil à la bête :
Martin, viens ! Et te retourne pas, hein ! Il te regarde comme si tétais son maître et que tu venais de le larguer Allez bouge !
Vincent partit dun pas pressé. Martin, lui, ne sentait plus ses jambes. Il restait là, cloué, redoutant de se retourner. Mais, alors quil prenait son élan, une petite patte se posa doucement sur son pantalon.
Martin baissa les yeux. Des prunelles noires le fixaient, pleines dune confiance tristounette.

À cet instant, Martin nhésita plus : il attrapa la boule de poils crasseuse, la serra contre lui. Décision prise si papa et maman refusaient son chien, eh bien, il fuguerait avec Bouton (désolé, Vincent).
Mais il faut croire que le cœur des parents français nest pas fait en marbre. Car le lendemain, en rentrant de lécole, Martin trouva ses parents ET une petite boule blanche, fraîchement lavée, qui bondissait joyeusement.
Bouton était chez elle, et Martin aussi.

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