Maman est épuisée

Maman est épuisée

Claire criait après la caissière avec une telle véhémence que la pauvre femme en tremblait.

Vous comptez y passer la nuit ? Non mais, si vous ne savez pas travailler, restez chez vous !

Désolée… bégaya la caissière, une dame âgée qui passait déjà les articles à la vitesse de léclair, mais qui réussit encore à accélérer.

Claire, intervint doucement Julien en effleurant le bras de sa femme, ça suffit, viens.

Claire lui lança un regard glacial, se retourna net :

Toi, tais-toi ! Personne ne ta rien demandé !

Julien baissa les yeux. Il avait lhabitude. Depuis dix ans, il savait quil valait mieux se taire.

***

À la maison, une odeur de poulet aux herbes flottait dans lair. La belle-mère, Hélène Dubois, touillait une soupe doucement sur la plaque.

Ah, vous voilà ! Jai préparé une petite soupe de poulet aux vermicelles. Venez, je vous sers !

Je tai déjà dit cent fois de ne pas mettre les pieds dans MA cuisine, grinça Claire. Tu vis ici ou on taccueille toujours en invitée ?

Hélène pâlit, posa la louche.

Je voulais juste aider…

Eh bien inutile, jy arrive très bien toute seule !

Le petit Hugo, sept ans, accourut de sa chambre avec lénergie dun chaton.

Maman ! Salut ! Tu sais, Paul du troisième ma dit que jétais nul ! Mais je suis pas nul, hein ?

Laisse-moi tranquille ! Tu ne vois pas que je suis occupée ?

Hugo simmobilisa, chercha le regard de sa grand-mère qui détourna les yeux.

Claire fila dans la chambre en claquant la porte.

***

La vie chez eux, cétait ça. Tous les jours se ressemblaient. Claire se réveillait de mauvaise humeur, sendormait furieuse, et entre les deux, elle hurlait sur quiconque passait à proximité. Son mari, sa belle-mère, son fils, les caissières, les collègues, les inconnus. Un public bien varié.

Parfois, tout au fond delle, une petite voix lui glissait : « Mais quest-ce que tu fais ? ». Puis la pensée senfonçait dans un trou noir dont elle ne voyait jamais le fond.

Julien subissait. Dix ans de mariage lui avaient tout appris : lart du silence et celui de passer inaperçu.

Il cumulait deux boulots, rapportait de largent, obéissait à tout ce quelle disait. La nuit venue, quand Claire dormait, il allait seul à la cuisine, se préparait un thé et contemplait le vide, perdu dans ses pensées.

Hélène Dubois était venue il y a trois mois pour donner un coup de main avec Hugo tant que les parents travaillaient.

Dès le premier matin, elle sentit les regards furieux de Claire. Pas facile, la belle-fille.

Hugo, lui… il vivait tout simplement, courait dans lappartement, posait mille questions. Chaque approche avec sa mère se soldait par un mur, une porte qui claque.

Au début, il pleurait. Puis il a arrêté. Il se réfugiait auprès de sa grand-mère, assis tout près, en silence. Cétait plus apaisant.

***

Le vendredi, rebelote : ce qui devait arriver arriva.

Claire rentra du bureau dans un état furibond : le patron lavait descendue en flamme, une collègue lui avait volé une idée, on lui avait piétiné les pieds dans le métro.

Juste avant son retour, Hugo avait renversé un verre de jus sur le tout nouveau canapé couleur crème, payé à crédit.

Le gamin était debout, pétrifié, face à la tâche rouge qui s’étalait.

Mais tes inconscient ou quoi !? Tu sais combien ce canapé ma coûté ?!

Cétait pas fait exprès, maman Sil te plaît, ne crie pas. Jai peur quand tu cries

Quelle comédie ! sénerva Claire encore plus. Tes bon quà tout casser, à foutre le bazar ! Je peux jamais être tranquille avec toi !

Pardon, maman…

File dans ta chambre ! Que je ne te voie plus !

Hugo disparut. Claire continua de hurler à la maison vide jusquà sen casser la voix.

***

Elle ne dormit pas la nuit suivante. Se leva, alla à la cuisine, sassit devant la fenêtre alors quune petite pluie morne dégoulinait sur Montreuil.

Elle laissa filer les gouttes devant ses yeux, ressassant tout ce qui la lassait. Elle rêvait que ça cesse, que plus personne ne lui demande rien. Un silence bien épais, comme dans un vieux roman glauque.

Claire sendormit sur la table, abrutie de fatigue.

À quatre heures, elle se réveilla en grelottant.

La maison était silencieuse. Julien dormait, Hélène dormait, Hugo dormait.

Elle fit un tour aux toilettes. En passant devant la chambre de son fils, la porte entrebâillée attira son regard, juste pour sassurer quil navait pas jeté sa couverture.

Hugo dormait, recroquevillé autour de son oreiller. Sur la table, une vieille cahier à carreaux, la couverture décorée de tanks, traînait ouvert.

Claire allait séclipser, mais vit écrit sur la page :

« Maman ».

Elle sassit au bord du lit, ouvrit le cahier. Cétait un journal.

La première page était datée de septembre.

Aujourdhui maman a encore crié. Papa dit quelle est fatiguée. Jai voulu lui faire un câlin, elle ma repoussée. Cest sûrement parce que je suis nul.

Claire avala sa salive, tourna la page.

Octobre. Aujourdhui cest lanniversaire de Mamie. Jai dessiné une belle carte avec des fleurs. Je voulais la lui donner ce matin. Mais maman criait encore sur papa, alors je lai cachée sous mon oreiller. Jattendrai quelle soit sortie.

Novembre. Jai cassé la voiture que papa ma offerte. Volontairement. Jai cru que si je détruis mon jouet, maman ne crierait pas. Mais elle a crié quand même. Elle a dit que je ne sais rien respecter. Et que je suis bête.

Les mains de Claire commencèrent à trembler.

Décembre. Noël approche. Jai écrit au Père Noël pour que maman arrête de crier. Dommage, ça nexiste pas comme cadeau.

Janvier. À lécole, on avait pour devoir de dire ce quon voudrait devenir. Jai écrit invisible. Comme ça, maman ne me verrait jamais, et ne crierait pas. La maîtresse a été surprise. Elle a appelé papa. Papa ma dit que maman est gentille en vrai, mais que cest dur pour elle. Je me souviens quavant elle était différente. Elle me serrait dans ses bras, elle riait même. Maintenant, elle ne rit plus. Jamais.

Claire restait figée, des larmes coulant sur le cahier, mêlées à lencre.

Février. Aujourdhui jai renversé du jus sur le canapé. Maman a crié très longtemps. Quand elle crie, jai limpression que je meurs petit à petit. Dabord les oreilles, puis le cœur, puis lâme. En mendormant, je me suis demandé : si jamais je ne me réveille pas, est-ce que maman pleurerait ? Ou juste ouf, un souci de moins ?

Le cahier glissa des mains de Claire, son corps secoué de sanglots silencieux. Impossible de réveiller son fils. Impossible de se montrer ainsi. Terrifiée.

Elle resta là longtemps, dix minutes, une heure, qui sait. Elle ramassa le cahier, le remit en place. Et sortit.

Elle retourna auprès de Julien, sallongea, les yeux grands ouverts jusquà laube.

***

Le lendemain, Hugo se leva le premier.

Il ouvrit les yeux, sétira, sassit sur le lit. Se rappela la veille. Soupira.

Il sortit dans le couloir, tenda loreille. Un silence étonnant, là où dhabitude maman claque les casseroles et maugrée que tout le monde traîne au lit.

Il jeta un œil à la cuisine.

Maman était là, assise devant une tasse de thé sûrement froid.

Maman ? hasarda Hugo.

Elle se retourna. Son visage avait quelque chose de nouveau : pas de colère, pas damertume. Autre chose, indéfinissable.

Bonjour mon grand, dit-elle calmement. Viens, prends ton petit-déjeuner.

Il sassit. Claire posa devant lui un bol de porridge, sassit en face.

Hugo la regardait, lair méfiant, attendant le départ du feuilleton habituel. Mais rien.

Maman, tu vas bien ?

Oui.

Pourquoi tu dis rien ?

Je réfléchis.

À quoi ?

Claire fixa son fils longuement. Puis elle lui caressa la tête, sans raison particulière.

Je pense à toi. À nous.

Hugo simmobilisa, la cuillère en suspens.

Tu nes pas malade, hein ?

Non, chéri. Je crois plutôt que je commence à aller mieux.

Il ne comprit pas, hocha la tête. Cétait bien tout ce qui limportait, tant quelle ne criait pas.

Dépêche-toi de finir, lécole tattend !

Hugo termina, fila shabiller. Juste avant la porte, il se retourna.

Maman ce soir, tu ne vas pas recommencer à crier ?

Claire saccroupit pour être à sa hauteur.

Écoute, je ne te promets rien. Je ne sais pas si jy arriverai. Mais je vais faire tout mon possible pour ne plus crier. Pour que tu naies plus jamais peur. Compris ?

Hugo hocha la tête.

Et si tu ny arrives pas ? murmura-t-il.

Alors tu me le dis, juste Tu recommences ?, et je me souviendrai.

Tu te souviendras de quoi ?

Je me souviendrai de tout, répondit-elle en embrassant son front. Allez, file vite.

Hugo sortit. Claire resta debout, écoutant le bruit de lascenseur puis le silence.

Julien, encore à moitié endormi, débarqua.

Déjà debout ?

Pas pu dormir.

Il la scruta.

Tout va bien ?

Oui, viens, petit-déjeune.

Ils sinstallèrent. Julien fit couler le thé.

Dis, Julien ? Tu maimes pourquoi, toi ?

Il manqua sétrangler.

Pardon ?

Pourquoi tu maimes ? Je suis un vrai monstre.

Julien posa sa tasse, la regarda droit dans les yeux.

Tes pas un monstre. Tas juste oublié qui tu étais.

Et qui je suis ?

Tu es tout. Tu peux être drôle, douce, entière. Jai pas oublié. Cest toi qui as zappé.

Claire se tut.

Jattends que tu reviennes, tu sais, ajouta-t-il simplement. Je peux attendre aussi longtemps quil faut.

Elle lui saisit la main, fort.

***

Ce jour-là, pour la première fois, Claire ne cria sur personne.

Hugo rentra de lécole, posa son cartable avec fracas et lui sauta dans les bras.

Maman, jai eu un vingt sur vingt !

Bravo mon grand ! Je suis fière de toi !

Le petit sarrêta, tout surpris.

Vraiment ?

Vraiment.

Il sourit, dun sourire oublié depuis longtemps.

Maman aujourdhui à lécole, je me suis dit : et si maman me faisait un câlin ce soir ? Et tu las fait !

Petit idiot ! soupira Claire en le serrant plus fort. Je vais te câliner tous les jours, promis !

***

Le soir venu, Claire alla dans la chambre dHugo. Il dormait déjà. Elle avisa le fameux cahier sur la table.

Elle louvrit à la dernière page, attrapa un stylo et ajouta sous la dernière ligne :

Mon chéri, je taime très fort. Pardonne-moi. Je vais tout faire pour changer.
Maman.

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