Maman avait enfin pris sa retraite. Déjà depuis quelques années. «Je suis fatiguée, disait-elle. La santé à plat, un travail stressant, des collègues pas souvent agréables, lâge qui avance… J’ai envie de vivre pour moi, pas de continuer ce cirque.»
Personne ne trouvait à redire, chez nous. Débattre avec maman : une idée étrange à laquelle aucun esprit raisonnable ne sattarde.
Bref, maman sétait installée à sa maison de campagne, décidée à vivre comme bon lui semblait : elle cultivait ses roses et ses tomates, fumait sur la terrasse, savourait son café parfois agrémenté dun doigt dArmagnac, parfois avec un roman à la main. Elle mettait de lordre dans son univers, respirait lair champêtre et se rappelait le tumulte du bureau avec un frisson reconnaissant, heureuse que les petits-enfants soient déjà grands, et qu’on nallait plus les lui confier tout lété.
Et puis, elle nous transmettait, à nous, ses héritiers, son secret de stratégie :
Ne partez en retraite quaprès que vos petits-enfants aient terminé leurs études supérieures. Cest crucial. Il faut quils soient autonomes, pour quon ne vous accroche pas leur poids une fois à la retraite. Et vos arrière-petits-enfants, là, eh bien ce sera à vos enfants ou petits-enfants de sen occuper vous, vous serez trop vieille, vous ne comptez plus.
Sur son petit coin normand, tout était parfait : point relay-colis, une épicerie de village, internet qui grésille, un parterre de roses sous la fenêtre, le parfum de la terre, des voisins silencieux et la vie sans tension. Mais avec le temps, maman commença à sennuyer un peu.
Elle décida alors de se divertir : transformer une part importante de la cour en un plateau de béton.
Une raison bien à elle : embellir le parking. Selon elle, il était tout sauf digne. «Il ne faut pas attendre que la nature fasse tout, dit-elle, la nature, aujourdhui elle nous a surtout donné Internet».
En quelques clics, elle dénicha une équipe baptisée «Les costauds», prête à tout bien sûr, contre rémunération en euros.
Le jour J arriva enfin. Cinq ouvriers débarquèrent, le chef sappelle Laurent. Maman lappelait simplement Lolo, malgré ses deux bons mètres denvergure.
Ils attaquent la tâche avec vigueur… mais soudain, latmosphère se trouble. Deux camions-malaxeurs attendent, moteurs vrombissants, maman observe.
Cest alors que Lolo semporte, ou plutôt tente sa chance. Quoi de plus tentant ? Une petite dame, toute douce, toute seule, déconcertée face à ces «vraies» affaires de béton du moins le pense-t-il. Les gars flairent la bonne affaire : «On va rajouter un peu au devis, hein, elle comprendra rien».
Lolo attaque, théâtral :
Ici, ça va pas, là non plus, tout de travers Faut doubler la mise, sinon on remballe et on sen va. Trouvez quelquun dautre.
Maman lécoute. Hoche la tête, compatissante. «Cinquante mille euros, dites-vous ? Et vingt-cinq mille alors ? Non ? Bon Je vous crois, les garçons, qui ne ferait pas confiance à de si sérieux messieurs ?»
Puis, brusquement :
Bon, faites voir : on parie ?
Sur quoi ? sanime Lolo.
Sur ces cinquante mille. Tu veux parier que, menée par moi, ta troupe aura fini le boulot non pas en une journée comme tu prétends mais en trois heures ? Si je gagne, tu me donnes cinquante mille euros. Tu gagnes, cest moi qui paie. Marché conclu ?
Franchement, moi, à la place de Lolo jaurais réfléchi à deux fois. Même si la mamie avait lair farfelue, à quoi bon tenter le diable ?
Mais Lolo na pas son diplôme duniversité, et sa confiance est inversement proportionnelle à sa prudence.
Le pari est lancé.
Lolo sassied sur la marche avec un café observateur dubitatif. Mais Françoise Morel, ma mère, chausse ses bottes en caoutchouc et là, cest lallumage.
En cinq minutes, elle a réparti les gars, chacun à son poste, de sorte quils nont pas eu même le temps de comprendre quils étaient devenus une équipe modèle. Instructions pour chacun, gestion du temps au millimètre, explications aux chauffeurs de bétonnière : pas verser au hasard, mais organiser, rythmer, optimiser chaque geste.
Rien de superflu, pas un temps mort.
Une déesse du béton, voilà tout.
Ce que cette bande espérait tirer en longueur jusquà la nuit tomba, avec Françoise Morel, en un peu plus de deux heures. Le tout parfaitement soigné, dune planéité impeccable, sans accroc.
Lolo souriait dabord : «Elle va sessouffler» croyait-il. Puis il cessa de sourire, puis pâlit.
Il se souvint du pari, des mots échangés, des cinquante mille à remettre.
Un instant, Lolo resta sans voix, lair ahuri dun homme comprenant que la réalité ne se plie pas toujours à ses fantasmes.
Dites-moi souffla-t-il Expliquez-moi juste Comment ?! Mais comment cest possible ? Cest surréaliste !
Ça arrive, répondit placidement Françoise Morel, secouant la poussière de béton de ses gants. Vous voyez léchangeur, sur trois niveaux, juste avant darriver ici ?
Je lai vu murmura Lolo.
Vous y avez roulé ?
Oui
Bravo. Eh bien je lai construit.
Là, paraît-il, la vérité éclaira Lolo : parfois, «petite mamie» nest quun surnom pour une femme au dos solide qui a longtemps travaillé là où les âmes fragiles ne durent pas.
Et que sopposer à ces femmes coûte bien plus cher que cinquante mille euros.