Maman en a plein les bras

Maman est fatiguée

Sophie criait si fort sur la caissière que les mains de cette pauvre femme tremblaient.

Vous comptez rester là toute la journée ? Si vous ne savez pas travailler correctement, restez donc chez vous !

Je suis désolée, la vieille dame scannait déjà les articles à toute vitesse, mais parvint encore à accélérer.

Sophie, son mari lui toucha doucement le coude, ça suffit, viens, on y va…

Elle se retourna brusquement :

Toi, tais-toi ! Je ne tai rien demandé !

François baissa les yeux, honteux, et se tut. Il avait pris lhabitude de se taire.

***

Dans lappartement flottait une odeur de poulet aux herbes. La belle-mère, Madame Geneviève Martin, remuait une marmite sur le feu.

Ah, vous voilà ! Jai préparé une soupe au poulet, avec des vermicelles. Venez à table, je vais vous servir.

Je tai déjà dit cent fois de ne pas mettre les pieds dans MA cuisine, souffla Sophie. Tu habites ici maintenant ou tu es justement linvitée ?

Geneviève pâlit, reposa la louche.

Je voulais juste taider…

Je nai pas besoin daide, merci ! Je gère très bien toute seule !

Le petit Paul, sept ans, surgit du salon en courant :

Maman, salut ! Tu sais, Pierre, du deuxième étage, ma dit que jétais une mauviette ! Je ne suis pas une mauviette, non ?

Laisse-moi tranquille, grogna Sophie, tu ne vois pas que je suis occupée ?

Paul sarrêta net. Il fixa sa grand-mère. Celle-ci détourna le regard.

Sophie partit dans sa chambre et claqua la porte.

***

Ainsi ils vivaient, chaque jour semblable à la veille. Sophie se réveillait de mauvaise humeur, se couchait fâchée et, entre-temps, criait sur tout le monde. Son mari, sa belle-mère, son fils, les vendeuses, ses collègues, parfois de parfaits inconnus nul néchappait à ses colères.

Rarement, elle se surprenait à penser : « Mon Dieu, quest-ce que je fais ? » Mais la pensée se noyait dans une obscurité sans issue.

François supportait. Il sétait habitué. Dix ans de mariage lui avaient appris une chose : mieux valait se taire.

Il travaillait sur deux postes, ramenait de largent, faisait tout ce quelle demandait. La nuit, lorsque Sophie dormait, il allait sasseoir dans la cuisine, buvait son thé et fixait le mur, perdu dans ses pensées.

Geneviève était arrivée il y a trois mois pour aider avec Paul lorsque ses parents étaient au travail.

Elle avait accepté, mais chaque jour elle sentait le regard lourd de colère de Sophie sur elle.

Paul… Paul vivait, tout simplement. Il courait, jouait, posait mille questions ; chaque fois quil sapprochait de sa mère, il butait contre un mur.

Au début il pleurait. Puis, il a arrêté. Il allait auprès de sa grand-mère et restait assis en silence cétait plus paisible comme ça.

***

Un vendredi, il arriva ce qui arrivait souvent.

Sophie rentra du travail furieuse : chef agressif, collègue déloyale, bousculée dans le métro.

Juste avant son arrivée, Paul avait renversé du jus sur le nouveau canapé beige acheté à crédit.

Il se tenait là, tout penaud, fixant la tâche rouge sétalant sur le tissu.

Mais quest-ce que tu as fait ?! hurla Sophie en entrant, tu sais combien coûte ce canapé ?!

Je nai pas fait exprès, maman. Sil te plaît, ne crie pas. Jai peur de toi

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Ah, il a peur ! Sophie devint plus furieuse encore, tu nes bon quà casser les choses, à tout gâcher ! À cause de toi, la vie est impossible !

Pardon, maman

File dans ta chambre ! Je ne veux plus te voir !

Paul partit. Sophie continua encore longtemps à crier dans le vide, jusquà en perdre la voix.

***

Cette nuit-là, elle ne dormait pas. Elle alla dans la cuisine, sassit près de la fenêtre. Il pleuvait dehors.

Elle regardait les gouttes ruisseler, envahie par la lassitude. Elle voulait que tout sarrête, que tout le monde la laisse tranquille, quenfin vienne le silence.

Sophie ne se souvint même pas du moment où elle sassoupit sur la table.

Elle se réveilla gelée, vers quatre heures du matin.

Lappartement était silencieux. François dormait, Geneviève aussi, Paul également.

En allant aux toilettes, elle passa devant la chambre de Paul. La porte était entrouverte. Elle jeta un œil, juste pour vérifier sil navait pas enlevé sa couette.

Paul dormait, recroquevillé, serrant fort son oreiller. Sur la petite table à côté du lit, un cahier décolier était ouvert. Sa couverture, décorée de dessins de chars.

Sophie sapprêta à partir, mais remarqua, en haut dune page, le mot :

« Maman ».

Elle saisit le cahier. Sassit au bord du lit. Elle commença à lire.

Cétait son journal.

La première note datait de septembre.

Aujourdhui, maman a encore crié. Papa a dit quelle était fatiguée. Jai voulu lui faire un câlin, mais elle sest éloignée. Cest sûrement parce que je suis nul.
Sophie avala avec difficulté. Elle tourna la page.

Octobre. Aujourdhui, cest lanniversaire de mamie. Jai dessiné une carte, jolie, avec des fleurs. Je voulais la donner ce matin. Mais maman criait sur papa, alors jai préféré la cacher sous mon oreiller. Peut-être demain, si maman nest pas là.
Encore une.

Novembre. Jai cassé la petite voiture que papa mavait offerte. Pour voir si, quand je casse un truc à moi, maman ne crie pas. Mais elle a quand même crié. Elle a dit que je ne savais rien apprécier et que jétais nul.
Les mains de Sophie se mirent à trembler.

Décembre. Bientôt Noël. Jai écrit au Père Noël. Jai demandé que maman arrête de crier. Dommage quon ne puisse pas offrir ce genre de cadeau.

Janvier. À lécole, on a dû écrire ce quon veut faire plus tard. Jai dit que je voulais devenir invisible. Comme ça, maman ne me verrait plus et ne crierait plus jamais. La maîtresse a trouvé ça bizarre ; elle a appelé papa. Papa est venu, il ma parlé. Il a dit que maman était gentille, quelle avait juste du mal en ce moment. Je sais. Je me souviens comment elle était avant. Elle me prenait dans ses bras. Elle riait. Maintenant, elle ne sourit plus. Jamais.
Sophie restait là, incapable de bouger. Les larmes tombaient sur le cahier, brouillant lencre.

Février. Aujourdhui, jai renversé du jus sur le canapé. Maman a crié très longtemps.
Quand elle crie, jai limpression de mourir morceau par morceau. Dabord les oreilles, puis le cœur, puis lâme. Je me suis allongé et jai fermé les yeux. Je me suis demandé : si je meurs cette nuit, est-ce quelle pleurerait ? Ou dirait-elle juste : tant mieux, un problème de moins ?
Le cahier échappa aux mains de Sophie. Ses épaules tremblaient, elle nosait pas émettre un son, de peur de réveiller son fils. De peur quil la voie ainsi. De peur, tout simplement.

Elle resta ainsi longtemps. Peut-être vingt minutes, peut-être plus. Enfin, elle remit le cahier en place. Elle sortit.

Elle retourna dans sa chambre. Se glissa près de François. Elle resta allongée, regardant le plafond jusquau petit matin.

***

Le matin, Paul séveilla le premier.

Il ouvrit les yeux, sétira, sassit sur son lit. La porte était entrouverte, il se rappela la veille. Il soupira.

Il sortit dans le couloir, tendit loreille. Silence. Étrange. Dhabitude, à cette heure, maman râlait déjà sur tout le monde.

Il jeta un œil à la cuisine.

Sa mère était assise à table. Elle ne criait pas, ne faisait pas de bruit. Elle regardait dehors, devant un mug de thé froid.

Maman ? appela-t-il doucement.

Elle se retourna. Son visage nétait ni fâché, ni fatigué ; il avait quelque chose de différent que Paul narrivait pas à définir.

Bonjour, murmura Sophie. Viens petit-déjeuner.

Il sassit à table. Sa mère lui servit une assiette de porridge. Elle prit place en face.

Paul mangeait en jetant des coups dœil à sa mère. Il attendait lhabituelle explosion. Mais rien.

Maman, dit-il enfin, quest-ce qui ne va pas ?

Rien.

Pourquoi tu ne parles pas ?

Je réfléchis.

À quoi ?

Sophie fixa son fils longuement. Puis elle tendit la main et lui caressa la tête, sans raison particulière.

Je pense à toi, souffla-t-elle. À nous.

Paul resta la cuillère en bouche, figé.

Maman, tes pas malade ?

Non, mon chéri. Au contraire, je commence peut-être à guérir.

Il ne comprit pas, mais hocha la tête. Cela lui suffisait quelle ne crie pas.

Finis ton bol, sourit Sophie. Il faut aller à lécole.

Paul termina son thé, alla enfiler son manteau. Devant la porte, il sarrêta.

Maman ce soir, tu ne vas pas enfin recommencer à crier ?

Sophie sapprocha, saccroupit à sa hauteur.

Écoute-moi, dit-elle calmement. Je ne sais pas si jy arriverai. Mais je vais vraiment essayer de ne plus crier. Jy mettrai tout mon cœur. Pour que tu naies plus jamais peur de moi. Tu comprends ?

Paul acquiesça.

Et si tu ny arrives pas ? murmura-t-il.

Si ça arrive… rappelle-le-moi, simplement. Dis : « Encore ? » et je me souviendrai.

Te souvenir de quoi ?

De tout, elle lembrassa tendrement sur le front. Allez, file.

Paul sen alla.

Sophie resta seule dans lentrée. Elle entendit la porte de lascenseur qui claquait. Puis le silence.

François sortit de la chambre, encore ensommeillé, mal coiffé.

Tu es déjà debout ? demanda-t-il.

Je nai pas réussi à dormir.

Il lobserva, intrigué.

Ça va ?

Oui, répondit Sophie. Viens prendre le petit-déjeuner.

Son mari alla à la cuisine. Sophie le suivit.

Ils sinstallèrent à table. François se versa du thé

François, lança Sophie soudain. Pourquoi tu maimes, toi ?

Il faillit sétouffer.

Pardon ?

Pourquoi tu maimes ? Je suis… je suis un monstre.

François posa son mug et la regarda dans les yeux.

Tu nes pas un monstre, répondit-il. Tu as juste oublié qui tu étais.

Et jétais comment ?

Différente, François sourit. Je men souviens. Tu pouvais être chaleureuse, drôle, tendre. Tu savais me serrer dans tes bras jusquà me faire craquer les os Je nai rien oublié, Sophie. Toi, tu as juste oublié

Sophie ne dit rien.

Tu sais, jattends avec impatience que tu redeviennes toi-même, ajouta François. Jattendrai le temps quil faudra.

Elle lui prit la main.

***

Ce jour-là, pour la première fois, elle ne cria sur personne.

Paul rentra de lécole. Il jeta son cartable, courut, la prit dans ses bras sans raison.

Maman, jai eu un 20 aujourdhui !

Bravo ! répondit Sophie en souriant. Je suis fière de toi !

Il sarrêta net, étonné.

Cest vrai ?

Bien sûr.

Paul sourit. Comme il navait plus souri depuis longtemps.

Tu sais, dit-il, aujourdhui, à lécole, jai espéré que tu menlaces ce soir. Et tu las fait pour de vrai.

Petit fou, Sophie le serra contre elle. Maintenant, je tenlacerai tous les jours !

***

Le soir, Sophie entra dans sa chambre. Paul dormait déjà. Sur la table, le fameux cahier.

Sophie lattrapa, ouvrit à la dernière page. Sortit un stylo et écrivit, juste en-dessous de ses lignes :

Mon fils, je taime de tout mon cœur. Pardonne-moi. Je vais tout faire pour changer.
Maman.

Dans la douceur dun nouveau départ, elle comprit que lamour et lattention ne sont pas donnés quand il est trop tard, mais chaque jour, dans la plus simple tendresse.

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