Maman est fatiguée
Clémence criait si fort sur la caissière que la pauvre femme en tremblait.
Vous comptez jouer à cache-cache longtemps ? Si vous nêtes pas capable de bosser correctement, restez chez vous !
Excusez-moi La caissière, une dame dun certain âge, passait déjà les articles à toute vitesse, mais parvint à accélérer quand même, mains tremblantes.
Clémence, murmura prudemment son mari, Yves, en lui effleurant le coude ça suffit, viens, on y va.
Clémence se retourna, sèche :
Tais-toi, toi ! Je tai sonné peut-être ?
Yves baissa la tête, penaud. Il se taisait toujours.
***
Lappartement sentait bon le poulet rôti aux herbes. La belle-mère, Madeleine Dubois, était devant la marmite, à touiller une soupe.
Oh, vous voilà ! Jai fait une petite soupe de poulet, avec des vermicelles. Asseyez-vous, je vous sers !
Jai répété cent fois quon ne touche pas à ma cuisine, cracha Clémence. Vous comptez emménager ou vous êtes juste invitée ?
Madeleine pâlit, reposa sa louche.
Je voulais juste donner un coup de main
Mais jai pas besoin de votre aide ! Je men sors très bien toute seule !
Maxime, leur fils de sept ans, débarqua en trombe depuis le salon :
Maman, salut ! Jules, du deuxième étage, il a dit que je suis un nul ! Moi, je suis pas un nul, hein ?
Laisse-moi tranquille ! Tu vois pas que je suis occupée ?! aboya Clémence.
Maxime se figea, chercha le regard de sa grand-mère, mais Madeleine détourna les yeux.
Clémence disparut dans la chambre, claqua la porte.
***
Voilà, leur vie.
Chaque jour ressemblait au précédent. Clémence se levait grognon, se couchait grognon, et, entre les deux, passait la journée à hurler sur le premier venu. Son mari, sa belle-mère, son fils, les boulangères, les collègues, même les passants malchanceux.
Parfois, très rarement, une petite voix lui demandait : « Mais quest-ce que je fabrique, nom dune pipe ? » Mais la pensée sévanouissait aussitôt dans un grand trou noir.
Son mari supportait. Par habitude. Dix ans de mariage, il avait retenu la leçon : la fermer et ne pas se faire remarquer.
Il trimait sur deux boulots, ramenait tous ses euros, obéissait à la lettre. La nuit, quand Clémence dormait, Yves allait boire son thé en fixant la table, perdu dans ses pensées.
Madeleine, débarquée trois mois plus tôt pour aider avec Maxime pendant que les parents travaillaient, se prenait chaque jour de grands coups de regards assassins.
Maxime, lui, vivait sa petite vie. Il courait, posait mille questions, jouait. Mais chaque fois quil sapprochait de sa mère, il se heurtait à un mur.
Dabord, il pleurait. Et puis, il a arrêté. Il se rabatait sur sa grand-mère, sinstallait en silence près delle cétait plus tranquille là.
***
Vendredi, rebelote.
Clémence rentra du boulot survoltée : le patron lavait rembarée, une collègue lavait doublée, et dans le métro on lui avait écrasé les orteils.
Pile à ce moment, Maxime avait renversé du jus de raisin sur le nouveau canapé beige tout droit sorti dun crédit Cetelem.
Il fixait la tache rouge qui sétalait sur le tissu, paniqué, le verre vide à la main.
MAIS QUEST-CE TAS FAIT ??! hurla Clémence en entrant. Tas la moindre idée du prix que ça coûte, ce canapé ?!
Jai pas fait exprès, maman Sil te plaît, crie pas Tu me fais peur
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Peur, hein ! sétrangla Clémence, encore plus furieuse. Sais juste tout casser, hein ! Tu fais de ma vie un enfer !
Pardon, maman
File dans ta chambre ! Je veux plus te voir !
Maxime sen alla sans broncher. Clémence hurla encore dans le vide, jusquà en perdre la voix.
***
Cette nuit-là, elle ne trouva pas le sommeil. Elle fila à la cuisine, sassit devant la fenêtre. La pluie ruisselait sur les carreaux.
Elle regardait les gouttes sans bouger. Elle pensait à quel point tout lagaçait. À ce quelle donnerait pour que ça sarrête, pour quon la laisse tranquille. Juste le silence un peu de paix.
Elle finit par somnoler à table sans sen apercevoir.
Elle se réveilla frigorifiée vers quatre heures.
Silence dans lappartement. Yves dormait, Madeleine dormait, Maxime aussi.
En revenant des toilettes, elle jeta un œil dans la chambre de Maxime. La porte était entrouverte. Elle voulut vérifier quil était bien couvert.
Il dormait en boule, serrant son oreiller contre lui. Sur la petite table à côté, traînait un cahier décolier à couverture rayée avec des dessins de soldats.
Clémence allait partir mais aperçut un mot sur la page ouverte :
« Maman ».
Elle prit le cahier. Sassit sur le lit. Commença à lire.
Cétait un journal.
Première page : septembre.
Aujourdhui maman a encore crié. Papa a dit quelle est fatiguée. Jai voulu la serrer dans mes bras, elle sest écartée. Cest parce que je suis nul.
Clémence ravala sa salive. Tourna la page.
Octobre. Cest lanniversaire de Mamie aujourdhui. Javais fait une carte avec des fleurs. Je voulais lui donner ce matin. Mais maman criait encore sur papa, alors je lai cachée sous mon oreiller. Peut-être, demain, si maman nest pas là
Autre page.
Novembre. Jai cassé ma petite voiture que papa ma offerte. Je lai fait exprès. Je me suis dit que si je cassais mes affaires, elle crierait moins. Mais non, elle a crié. Elle a dit que je ne sais rien apprécier. Et que je suis bête.
Les mains de Clémence tremblaient.
Décembre. Bientôt Noël. Jai écrit à Père Noël. Jai demandé que maman arrête de crier. Mais on peut pas offrir ça, dommage.
Janvier. À lécole on a écrit ce quon voudrait être en grandissant. Moi, jai dit : invisible. Comme ça maman me verrait pas, elle pourrait pas crier. La maîtresse était surprise, elle a téléphoné à papa. Papa ma parlé, il a dit que maman est gentille mais quelle a des soucis. Je sais. Je me souviens quavant elle riait et me faisait des câlins. Maintenant, plus jamais.
Clémence ne pouvait plus bouger. Les larmes salissaient le cahier, faisant baver lencre.
Février. Aujourdhui jai renversé du jus sur le canapé. Maman a crié très longtemps.
Quand elle crie, jai limpression de mourir morceau par morceau. Dabord les oreilles, puis le cœur, puis lâme. Après, jai fermé les yeux. Je me demande : si je meurs dans mon sommeil, est-ce quelle pleurera ? Ou elle dira juste « au moins, ça fera un souci en moins » ?
Le cahier tomba des mains de Clémence. Elle tremblait de tout son corps, mais nosait pas pleurer à voix haute. De peur de réveiller Maxime. De peur quil la voie comme ça. De peur, tout court.
Elle resta longtemps assise là. Vingt minutes ? Une heure ? Elle finit par rattraper le cahier, le remit en place. Et sortit.
Elle retourna dans sa chambre. Se coucha à côté dYves. Elle fixa le plafond jusquau matin.
***
Maxime se réveilla le premier ce matin-là.
Il ouvrit les yeux, sétira, sassit. Il vit la porte entrouverte, se rappela dhier. Soupira.
Il sortit et écouta. Silence. Bizarre. Normalement, sa mère cognait déjà sur la vaisselle en râlant que tout le monde est lent comme des escargots.
Il alla voir dans la cuisine.
Sa mère était assise à la table. Pas de cris, pas de claquements. Juste elle et sa tasse de thé froid.
Maman ? glissa Maxime prudemment.
Elle se retourna. Son visage était étrange. Ni fâché, ni fatigué. Autre chose. Maxime ne savait pas quoi.
Bonjour, répondit Clémence tout bas. Viens déjeuner.
Il sassit. Sa mère lui servit son bol de céréales et sinstalla en face.
Il mangeait, jetant des coups d’œil vers elle. Il attendait que le spectacle commence. Mais rien.
Maman, finit-il par demander, ça va ?
Oui.
Pourquoi tes silencieuse ?
Je pense.
À quoi ?
Clémence contempla son fils longuement, puis, sans raison, passa doucement la main dans ses cheveux.
Je pense à toi, à nous deux, répondit-elle. Juste ça.
Maxime sarrêta, la cuillère en lair.
Maman, tes pas malade ?
Non, chéri. Je vais je commence à aller mieux, je crois.
Il navait pas tout compris, mais hocha la tête. Pour lui, limportant, cétait quelle ne crie pas.
Finis, dit Clémence. Tu vas être en retard à lécole.
Maxime engloutit sa dernière cuillerée, se leva pour se préparer. Sur le pas de la porte, il sarrêta.
Maman, hésita-t-il ce soir tu vas pas crier encore ?
Clémence saccroupit devant lui.
Écoute-moi, dit-elle fermement. Je ne sais pas si je vais y arriver. Mais je promets de tout faire pour ne plus crier. Pour que tu naies plus jamais peur, daccord ?
Maxime acquiesça.
Mais si jamais tu cries quand même ? murmura-t-il.
Alors tu me rappelleras. Tu me diras juste : « Tu recommences ? ». Et là je me souviendrai.
Tu te souviendras de quoi ?
De tout, souffla-t-elle en embrassant son front. Allez, file.
Maxime sen alla.
Clémence resta debout dans lentrée. Elle entendit le bruit de lascenseur. Puis le silence retomba.
Yves sortit de la chambre, mal réveillé, les cheveux ébouriffés.
Déjà debout ? demanda-t-il.
Jai pas dormi.
Il la scruta longuement.
Tout va bien ?
Oui, répondit Clémence, va prendre ton petit déj.
Il obéit. Clémence le suivit.
Ils sinstallèrent dans la cuisine. Yves versa son thé
Yves, demanda soudain Clémence, pourquoi tu maimes, franchement ?
Il faillit sétrangler.
Pardon ?
Pourquoi tu maimes ? Je suis un ogre, non ?
Yves reposa sa tasse, la regarda tout doucement.
Tes pas un monstre, répondit-il. Tas juste oublié qui tu étais.
Et cest quoi, qui jétais ?
Un peu tout, sourit Yves. Tes capable de chaleur, de drôlerie, de tendresse. Tu peux faire des câlins qui font craquer les os Je me souviens de tout, Clémence. Cest toi qui as oublié, pas moi.
Clémence ne dit rien.
Tu sais, je rêve que tu redeviennes toi-même. Jattendrai le temps quil faut.
Clémence lui serra la main.
***
Ce jour-là, elle ne cria sur personne.
Maxime rentra de lécole, balança son cartable, fonça lenlacer.
Maman, jai eu un vingt sur vingt aujourdhui !
Bravo ! répondit Clémence. Je suis super fière de toi !
Il la contempla, stupéfait.
Cest vrai ?
Oui, cest vrai.
Maxime sourit, tout grand. Comme il ne lavait pas fait depuis longtemps.
Maman, tu sais, il ajouta, à lécole jai pensé : « si ça se trouve, ce soir maman me fera un câlin ». Et tu las fait !
Petit bête, Clémence le serra contre elle. Maintenant, cest tous les jours que tu auras des câlins, compris ?
***
Le soir, Clémence entra dans la chambre de Maxime. Il dormait déjà. Le cahier était là, sur la table.
Elle louvrit à la dernière page. Sortit un stylo. Et écrivit, juste en-dessous de ses mots :
Mon chéri, je taime très fort. Pardon. Je vais tout faire pour changer.
Maman.