« Maman, c’est nous, tes enfants… Maman… » Elle les a regardés. Anne et Robert avaient vécu dans la…

« Maman, cest nous tes enfants Maman » Elle sest retournée vers nous.

Aujourdhui encore, je repense à mon histoire, à notre histoire. Mon prénom est Céline, mon mari sappelait Gérard. Toute notre vie, nous avons connu la précarité à Lyon. Javais tant rêvé, autrefois Je croyais à des jours heureux, à labri du besoin, dans un petit appartement baigné de rire et de lumière avec lhomme que jaimais. Mais la vie nous a piégés dans une routine âpre, où chaque centime deuro comptait. Gérard travaillait dur sur les chantiers, mais ramenait peu. Lorsque je suis tombée enceinte, ce fut à la fois une joie et une angoisse. Trois garçons sont nés, lun après lautre. Je nai plus pu retourner au travail. Le salaire de Gérard, seul, ne suffisait plus. Nos fils grandissaient il leur fallait des vêtements, des chaussures.

Beaucoup de dépenses. Toute notre paie disparaissait entre la nourriture, le loyer, lélectricité et les factures qui sempilaient. Douze années se sont écoulées ainsi, pesant lourd sur notre couple. Fatigué, Gérard sest mis à boire. Il ramenait toujours sa paie, mais chaque soir, il rentrait ivre. Peu à peu, lamour laissait place au découragement. Un soir, il est rentré encore plus éméché, une bouteille de pastis entamée à la main. Jai craqué. Je lui ai arraché la bouteille et jen ai bu. Ce fut le début de ma propre descente.

Lalcool effaçait nos échecs quelques instants. Les soucis sévanouissaient, je me sentais presque légère. Bientôt, jattendais chaque soir le retour de Gérard, juste pour boire ensemble. Cela devint notre routine : partager livresse plutôt que nos rêves.

Jai fini par ne plus voir mes enfants. Les gens du quartier sinterrogeaient : « Comment le pastis a-t-il pu la changer ainsi ? » Petit à petit, nos garçons allaient mendier du pain chez les voisins. Un jour, la voisine du quatrième sest approchée et a déclaré, la voix glaciale :

Céline, il vaudrait mieux laisser tes enfants à la DDASS que de les voir dépérir ainsi. Tu ne penses plus à eux, tu ne penses quà boire !

Ses mots mont suivie comme des ombres. Peut-être que tout serait plus simple sans enfants dans nos pattes Avec le temps, Gérard et moi les avons laissés partir. On ne les a plus cherchés. Les services sociaux les ont emmenés. Mes garçons ont pleuré, espérant quon viendrait les chercher. Mais nous navons jamais refait le chemin jusquà eux.

Le temps a filé. Chacun a quitté la protection de lAide Sociale à lEnfance. Ils ont reçu des studios modestes mais dignes, à Villeurbanne ou Bron un toit, enfin. Chacun a travaillé, ils se sont toujours épaulés. Ils ne parlaient pas de nous. Mais au fond deux, ils avaient tant besoin de comprendre.

Un jour, ils ont pris la voiture et sont revenus rue Baraban, là où jhabitais. Chemin faisant, ils mont croisée, chancelante, essayant de rentrer. Jai passé devant eux sans tourner la tête.

Maman, cest nous tes enfants Maman

Jai croisé leur regard dans mes yeux, un grand vide. Puis les souvenirs sont revenus dun coup, la honte, le chagrin mont envahie. Jai fondu en larmes, cherchant leur pardon. Comment pouvais-je espérer être pardonnée ? Mes fils sont restés là, hésitants. Finalement, ils se sont approchés, et dans un souffle, ils ont choisi de me pardonner. Parce quau fond, jétais leur mère.

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