Maîtresse de sa maison : l’art de tenir son foyer à la française

La maîtresse de maison

Émilie, tu as encore oublié de couvrir le beurre, soupira Madame Geneviève Laurent, tout en raclant bruyamment une chaise pour sasseoir. Maintenant, il a pris toutes les odeurs du frigo pendant la nuit. Antoine, mon chéri, mets-toi plutôt du fromage frais sur ta tartine, jen ai acheté du tout neuf hier.

Émilie sentit ses doigts se crisper sur le manche du couteau. Sans répondre, elle continua à couper le pain, sappliquant à obtenir de belles tranches malgré la légère tremblote de ses mains. Dehors, la pluie fine doctobre perlait sur la vitre en formant des sillons imprécis, et la cuisine semblait trop étroite pour trois adultes.

Maman, le beurre va très bien, vraiment, Antoine ne leva même pas les yeux de son portable, mâchonnant son sandwich machinalement.

Bien sûr, bien sûr, cest moi qui exagère, cest par souci de vous tous. Vous êtes jeunes, vous ne vous rendez pas compte. Les aliments sabîment si on ne les conserve pas correctement, et après cest moi qui dois soigner tout le monde.

Émilie posa lassiette de pain sur la table et glissa sans bruit sur sa chaise. Depuis le matin, elle avait la tête qui tournait et un goût désagréable dans la bouche. Elle se versa du thé de la marque « Bonjour », espérant que la chaleur calmerait la nausée montante.

Émilie, tu ne manges pas du tout, insista sa belle-mère avec un regard perçant au-dessus de ses lunettes. Tu es devenue toute mince. Antoine, tu comptes vraiment fonder une famille avec une femme aussi maigre? Un bébé a besoin dune maman en bonne santé.

Quelque chose se contracta brutalement en elle. Émilie prit une gorgée de thé brûlant et sefforça de sourire.

Madame Laurent, je nai jamais faim le matin. ça ma toujours fait ça.

Oh, toujours, toujours À mon époque, on allait travailler avec de la fièvre, personne ne se plaignait. Aujourdhui, les jeunes prennent un arrêt dès le moindre rhume. À ton âge, jélevais déjà Antoine toute seule, je faisais tourner la maison et je me débrouillais au boulot, moi.

Antoine releva la tête de son écran :

Mais Maman, ça na rien à voir. Hier, Émilie est restée au bureau jusquà 20 heures, ils devaient rendre la comptabilité.

Je ne dis pas le contraire, je suis juste inquiète. Vous êtes jeunes, il serait temps de songer à agrandir la famille, mais là, tu vois bien que la santé ne suit pas…

Émilie se leva, emportant sa tasse intacte à lévier. Dans le reflet de la fenêtre, elle voyait Geneviève Laurent resservir du fromage frais à son fils, lui tapotant lépaule. La voix de sa belle-mère, douce et attentionnée, sadressait à Antoine par-dessus son épaule.

Mon grand, noublie pas que tu as un rendez-vous important aujourdhui. Jai repassé ta chemise bleue, elle est sur la chaise.

Émilie resta un long moment devant lévier, les doigts crispés sur la tasse refroidie, sentant quelque chose de lourd, de sombre, saccumuler en elle. Une sorte de fatigue, mais pire encore. Une impression de ne plus être chez soi.

Pourtant, il y a trois mois, elle sétait sincèrement réjouie de larrivée de sa belle-mère.

***

Geneviève Laurent était apparue chez eux fin juillet. Elle avait appelé tard dans la soirée, la voix agitée, presque en larmes. Un dégât des eaux venait dinonder son appartement à Tours. Le parquet, une partie des meubles étaient fichus, il allait falloir refaire la moitié de la maison. Les ouvriers promettaient que « ça ne prendrait quune semaine, dix jours tout au plus ».

Antoine, je peux venir chez vous quelques jours? Un hôtel, cest cher, et je serai toute seule, suppliait-elle, et Antoine avait accepté sans une seconde dhésitation.

Émilie était presque contente. La belle-mère, vivant à Tours, ne venait que pour les fêtes, et leurs rapports étaient cordiaux. Madame Laurent paraissait énergique, aimable, un peu bavarde, mais gentille. Veuve depuis cinq ans, elle travaillait aux archives municipales et raffolait des violettes en pot.

Ce nest rien, une semaine passe si vite, avait dit Émilie à son mari, mentalement occupée à dégager de la place pour linvitée. On na jamais vraiment eu le temps de discuter toutes les deux.

Antoine lavait serrée dans ses bras, lembrassant sur la tête.

Tu es une perle, ma chérie. Je sais que ce nest pas facile, mais ça me rassure de ne pas savoir Maman seule.

Madame Laurent sétait amenée avec deux énormes valises et un carton ficelé. Émilie lattendait avec Antoine à la gare Montparnasse, laidant à porter les bagages. La belle-mère semblait harassée, les yeux rouges, la bouche pincée.

Merci, Émilie, de recueillir une vieille dame, murmura-t-elle, en lembrassant sur le seuil. Je ne ferai pas long feu. Dès que tout sera réparé, je men vais, promis.

Les premiers jours étaient presque idylliques. Geneviève Laurent cuisinait, nettoyait pendant quÉmilie et Antoine travaillaient. Le soir, ils prenaient le thé en grignotant les sablés de chez Lu, la belle-mère en avait rapporté tout un paquet. Antoine paraissait épanoui, plus souriant, clairement ravi davoir sa mère près de lui.

Mais à la deuxième semaine, les choses commencèrent à déraper.

Au début, cétait mineur. Madame Laurent changea la place des pots dépices « pour plus de logique ». Puis, elle rangea le linge dans larmoire « à sa façon ». Émilie retrouvait ses affaires ailleurs, hésitante à protester après tout, de telles broutilles…

Émilie, tu sais que la poussière s’accumule sur les rideaux? disait la belle-mère, comme en passant, tout en servant la soupe. Ce nest pas bon, ça, ça donne des allergies. Jai nettoyé un peu ce matin, maintenant cest impeccable.

Merci, Madame Laurent, marmonnait Émilie, les joues en feu. Elle navait pas le temps de dépoussiérer les rideaux toutes les semaines les journées étaient longues et le soir, elle ne rêvait que dun roman sur le canapé.

Ce nest pas un reproche, ma chérie, souriait la belle-mère. Je taide, cest tout.

À la troisième semaine, les ouvriers de Tours appelèrent: le chantier allait se prolonger à cause dun problème électrique, encore dix jours. Madame Laurent fut déçue, mais fit bonne figure.

Antoine, je ne dérange pas? Encore un peu de patience, je vous remercie tellement.

Mais non, Maman ! dit Antoine en la serrant fort.

Émilie observait en silence, une inquiétude sourde grandissant en elle. Mais, bon, encore une semaine, ce nétait pas grand-chose.

Un mois passa. Puis six semaines. Petit à petit, la belle-mère sétait installée dans le petit appartement deux pièces du couple. Elle occupait la pièce qui, autrefois, servait de bureau à Émilie, avec un clic-clac et un bureau dordinateur. Désormais, Émilie bossait sur son ordinateur portable, à la cuisine ou dans la chambre, peu pratique mais elle nosait pas réclamer son espace.

Chaque soir, Madame Laurent préparait le dîner délicieux, certes, mais toujours les plats préférés dAntoine : hachis parmentier, pot-au-feu, gratin dauphinois… Émilie préférait les poissons ou les légumes frais, mais comment le dire?

Émilie, tu ne touches pas à ton assiette, secouait la tête la belle-mère. Antoine, regarde ta femme, elle ne mange rien. Elle devrait voir un médecin, cest louche tout ça.

Émilie, cest vrai, tu manges de moins en moins, Antoine fronçait les sourcils.

Juste pas faim, répétait Émilie, et cétait vrai. Lappétit avait disparu. Le matin, elle était prise de nausées, la journée, elle se traînait. Aller consulter? Elle redoutait quon lui dise que cétait le stress, la fatigue. Dire que la belle-mère lépuisait, ça dépassait lentendement.

***

Mi-septembre, la crise éclata aussi au travail : la Direction fiscale exigeait des comptes rectificatifs urgents. Toute léquipe restait au bureau jusquà tard, Émilie ne rentrait jamais avant 21 heures, lessivée.

Lappartement laccueillait avec la lumière chaleureuse, les odeurs du dîner, et la voix de Madame Laurent.

Émilie, enfin! Antoine et moi avons déjà dîné, mais il ten reste dans la casserole, à réchauffer. Par contre, narrange pas la vaisselle, jai tout mis pour que ce soit commode.

Émilie hochait la tête et sasseyait à la cuisine pour manger, à peine capable davaler. Antoine arrivait, un baiser rapide, quelques anecdotes de bureau. Madame Laurent sinstallait à la table, tricotait ou lisait un magazine, toujours présente à tel point que lair en devenait pesant.

Antoine, tu penses que ta mère va rester encore longtemps? demanda-t-elle un soir, une fois couchés.

Ben, tant que les travaux ne sont pas finis… Prends sur toi encore un peu. Elle ne peut pas vivre dans létat de son appart.

Cela fait déjà deux mois…

Émilie, cest ma mère. Elle est seule, elle a besoin de nous. Tu pourrais comprendre, non?

Émilie garde le silence, la gorge serrée. Elle lui tourne le dos. Antoine sendort aussitôt, elle, les yeux grands ouverts, entend les pas et les bruissements de Madame Laurent à travers la cloison.

Le lendemain, la belle-mère propose de laider pour le ménage du samedi.

Émilie, tu dois être crevée avec le boulot! On ira plus vite à deux.

Impossible de refuser: Madame Laurent avait déjà sorti le seau, la serpillère, les chiffons. Elles frottaient ensemble, tout en écoutant les commentaires de la belle-mère :

Mon Dieu, la poussière derrière le radiateur! Oh, et les rideaux, bien sales. Et le frigo, tu le nettoies souvent? Au moins tous les quinze jours, sinon cest linvasion bactérienne…

Émilie acquiesçait, nettoyait, frottait, sentant déferler une irritabilité muette à chaque remarque. Impossible, pourtant, dêtre tranchante sa belle-mère voulait simplement aider, comment lui en vouloir?

Fin septembre, Émilie constate: elle nest plus quune invitée dans son propre appartement. Sa belle-mère dirige la cuisine, la salle de bains, lave et repasse le linge dAntoine « comme il aime, bien amidonné depuis quil est petit ». Émilie faisait ses lessives à part, en cachette.

La nuit, elle rêve quelle cherche sa propre chambre dans des couloirs infinis, toutes les portes closes. Ou quelle tente de cuisiner mais que casseroles et ustensiles disparaissent à son approche.

Au réveil, les mots restent coincés dans sa gorge. Comment expliquer? Quelle étouffe, se sent étrangère chez elle? Ce serait absurde.

***

Début octobre, les vraies étrangetés commencent.

Émilie se réveille le matin nauséeuse, fonce à la salle de bains où elle vomit violemment. Par la porte, la voix inquiète de sa belle-mère :

Tu es malade, Émilie? Veux-tu que jappelle le médecin?

Non, rien de grave, juste un plat qui est mal passé.

Mais les boulettes de viande étaient fraîches hier, je les avais vérifiées… Antoine a bien mangé lui!

Ce nest pas ça, jai juste lestomac fragile.

Toute la journée, Émilie se traîne au bureau, la vue brouillée. Sa collègue sinquiète.

Tu nas pas bonne mine, Émilie. Tu veux pas rentrer chez toi?

Je peux pas, le dossier doit être rendu demain…

Mais elle rentre tard, pour être accueillie par le visage renfrogné de sa belle-mère.

Tu nous inquiètes à rentrer si tard. Antoine sinquiétait aussi. Tu ne comprends pas que tu nous mets mal?

Beaucoup de travail, désolée.

Toujours le travail ! Et la famille dans tout ça ? Ton mari, il passe la soirée seul, je lui ai au moins préparé un bon repas.

Émilie file dans la chambre, seffondre. Dans le mur, les voix étouffées lui parviennent, la belle-mère se plaint, Antoine tente de calmer.

Le lendemain matin, Émilie découvre sa blouse préférée, blanche, en soie, couverte dune tache jaunâtre au col la veille encore, elle lavait repassée propre.

Madame Laurent, auriez-vous touché à ma blouse?

Quelle blouse? Je ne touche pas à tes affaires, tu lauras sûrement tachée toi-même sans y prêter attention.

Émilie sentit soudain que Madame Laurent mentait. Oui, elle savait. Mais comment prouver?

Dans les jours suivants, sa plus grande tasse, offerte par Antoine, disparaît. Irretrouvable. Sa belle-mère hausse les épaules :

Aucune idée. Tu as dû lébrécher et la jeter.

Son shampooing, plein la veille, vidé dun coup pendant la nuit. Madame Laurent soupire :

Ces flacons sont mal fichus, ça fuit.

Émilie ne pose plus de questions. Elle fonctionne en mode automatique. Antoine devient lui aussi irritable, les disputes éclatent.

Émilie, tu es insupportable dernièrement, dit-il un soir. Cest le boulot?

Non.

Alors, quoi?

Les mots restent bloqués. Elle aimerait tant parler avouer que la présence de sa belle-mère la rend folle, étrangère dans sa propre maison. Mais impossible.

Je suis juste fatiguée. Désolée.

Il la serre dans ses bras, lembrasse sur le front.

Patientons encore un peu. Maman devrait repartir bientôt, jai vu avec elle. Les travaux sont presque terminés.

Mais la belle-mère trouve chaque semaine une nouvelle raison pour rester.

***

Fin octobre, Émilie ne dort plus ou alors très mal, sépuisant davantage chaque matin. Un soir, elle est réveillée par un bruit mystérieux venant de la chambre de la belle-mère. Un chuchotis, un froissement discret. Elle se dresse, tend loreille. Plus rien.

Au petit matin, elle interroge Madame Laurent :

Non, ma chérie, je dors profondément. Cela doit être ton imagination.

Et puis, un jour, une odeur étrange apparaît douceâtre, cireuse, celle dun cierge déglise. Émilie fait le tour de lappartement: cest plus fort devant la porte de la belle-mère.

Madame Laurent, vous avez allumé des bougies?

Quelles bougies? Non, jamais. Tu devrais en parler aux voisins.

Mais chaque nuit, lodeur revient, discrète mais entêtante.

Un jour, voyant la belle-mère absente, Émilie saventure dans la chambre. Tout est en ordre : le lit soigneusement rebordé, les magazines empilés, des violettes sur le rebord de la fenêtre. Elle ouvre larmoire: rangée de vêtements, en bas les valises et le fameux carton.

Émilie saccroupit mais, soudain, la porte d’entrée claque: Madame Laurent rentre des courses. Émilie bondit, quitte la pièce.

Ah, tu es là, Émilie? Je te croyais au bureau.

Je me sentais mal, je me suis fait porter malade.

Ma pauvre. Va tallonger, je te prépare du thé.

Ce même soir, lodeur de cire est plus forte. Comme elle traverse le couloir pour aller à la salle de bains, elle aperçoit sur létagère une photo de couple, celle delle et Antoine, normalement sur la commode de la chambre. En sapprochant, Émilie découvre, le cœur serré, que le visage sur la photo a été gratté, rayé par dinfimes coupures, comme avec une aiguille.

Elle tremble en tenant le cadre. Antoine sort de la chambre.

Quest-ce quil y a?

Regarde. La photo…

Il fronce les sourcils.

Tu crois que cest un défaut dimpression?

Antoine, non… On la abîmée exprès.

Il hausse les épaules. Ils savent, intérieurement, qui a fait ça. Mais le dire paraît irréel.

Jai dû rêver laisse, marmonne-t-elle.

Cette nuit-là, elle ne dort pas.

***

En novembre, la froidure sinstalle. Émilie grelotte tout le temps. Les nausées empirent, elle ne mange presque plus, boit du thé, grignote en cachette pour éviter la surveillance de sa belle-mère.

Émilie, tu deviens maladive, soupire Madame Laurent, mais dans son regard, Émilie devine une étincelle de satisfaction cruelle.

Au travail, sa responsable la convoque:

Émilie, vous faites des erreurs inhabituelles. Êtes-vous bien?

Je suis désolée, ça ira mieux.

Un congé simpose, non?

Congé Elle imagine rester chez elle, enfermée avec la belle-mère: non, impossible.

Ce nest pas la peine, merci.

Mais en réalité, elle n’en peut plus. Chez elle, elle seffondre. Antoine tente de lui parler, dobtenir des réponses. Elle na plus dénergie pour les disputes.

Un soir, en rentrant exceptionnellement tôt, lappartement est silencieux, trop. Émilie entend un murmure venu de la chambre de la belle-mère. En retenant son souffle, elle sapproche: la porte entrouverte laisse deviner la lumière des bougies sur le bureau. Madame Laurent, penchée, récite dune voix grave devant des photos dAntoine et dÉmilie. Celle de sa belle-fille est barrée dun X noir; la belle-mère tient une longue aiguille entre les doigts.

Madame Laurent! la voix dÉmilie gronde, étrangère.

Madame Laurent sursaute, blêmit.

Émilie je ne tattendais pas

Que faites-vous?

Rien qui te regarde! sécrie la belle-mère, en jetant laiguille.

Les bougies, les photos, les rayures… Quest-ce que?

Hors de MA chambre ! sénerve la belle-mère.

Quelque chose se brise en Émilie.

Votre chambre ? Non, cest MON appartement. Ma chambre ! Voilà des mois que vous vivez ici

Émilie, baisse dun ton…

Non! Vous gravez des croix sur mes photos, vous abîmez mes affaires, vous me rendez la vie impossible!

Je nai rien fait!

Si ! hurle Émilie, bouleversée. Antoine na plus besoin dune mère possessive qui détruit son couple !

Je SAIS ce qui est bon pour lui ! Avec une autre femme, il aurait déjà des enfants. Tu ne lui donnes rien, tu ne sers à rien, tu le rends malheureux!

Ces mots sont un coup de massue. Émilie, tremblante, balaye les bougies du bureau. Elle arrache la photo barrée, la déchire.

Partez. Tout de suite. Quittez mon appartement.

Tu nen as pas le droit!

Je suis CHEZ MOI. Sortez!

La porte souvre à grand fracas. Antoine débarque, alerté par les cris.

Quest-ce qui se passe ici?

Geneviève Laurent bondit sur son fils, s’agrippe à son bras :

On me met dehors! Ta femme minsulte, me jette à la rue!

Antoine regarde autour de lui : les bougies, les photos rayées. Le visage dAntoine se décompose.

Maman, quest-ce que tu fais?

Je voulais prier pour toi, mon fils !

Avec tout ça? Ce nest pas normal

Tu devrais toccuper de ta famille!

Assez! crie Antoine. Prépare tes affaires, je temmène à la gare. Maintenant.

Une heure plus tard, Geneviève Laurent quittait lappartement, la mine de pierre. Avant de sortir, elle lance un dernier regard à Émilie :

Tu le regretteras.

Émilie ne répond pas. La porte claque.

Elle reste seule. Le silence est total. Elle débarrasse la chambre de la belle-mère de tout ce qui la rappelle, aère la pièce.

Pour la première fois depuis des mois, elle respire.

Antoine revient tard, épuisé :

Elle est repartie pour Tours.

Assis cote à cote sur le lit, il serre la main dÉmilie.

Je suis désolé

Pour quoi?

Jaurais dû técouter. Jai refusé de voir, pensant que tu étais juste stressée. Mais cétait invivable.

Ta mère est seule, elle a perdu ton père Mais ça ne justifie rien.

Non. Ce quelle a fait, cest inexcusable.

Ils restent silencieux. Antoine se penche, la serre fort dans ses bras.

Je croyais te perdre, ces dernières semaines tu étais tellement distante Je croyais que tu ne maimais plus.

Non. Jétouffais, cest tout.

Je te promets: plus jamais ça.

Le lendemain, le soleil perce entre les rideaux. Émilie se lève pas un bruit, pas une odeur de cuisine, aucune trace de Geneviève Laurent.

Elle entre dans sa chambre redevenue bureau la sienne puis gagne la cuisine où Antoine prépare du café.

Bonjour, dit-il en souriant.

Bonjour.

Ils déjeunent en paix, chose oubliée depuis longtemps. Émilie mange sans ressentir de nausée, pour la première fois depuis des semaines.

Émilie, il faut vraiment que tu voies un médecin Antoine linscrit chez le généraliste pour le lendemain.

Au travail, Émilie se sent légère, débarrassée dun poids.

Le soir venu, ils discutent longuement :

Maman na pas rappelé. Je ne peux pas rompre tout lien. Mais je ne veux pas te perdre non plus. Plus jamais.

Je comprends, répond Émilie, fatiguée mais sereine.

***

Chez le médecin, la question fuse :

Vous avez du retard dans vos règles?

Émilie réfléchit. Oui, quasiment un mois.

Nous allons faire un test de grossesse

Le test savère positif.

Félicitations, sourit la praticienne. Vous êtes enceinte denviron six semaines. Les nausées, la fatigue, cest classique.

Émilie quitte le cabinet bouleversée, sassied sur un banc en pleurant de soulagement, de joie, danxiété.

Le soir, elle lannonce à Antoine. Il la serre dans ses bras, fou de bonheur.

Tu es sûre? On va avoir un enfant ?

Oui. Six semaines.

Il lembrasse, rit, pleure presque :

On va réussir, tu verras.

Dans les semaines qui suivent, pas de nouvelles de Madame Laurent, si ce nest un SMS laconique: “Je vais bien. Ne tinquiète pas.” Émilie reprend des forces. Le ménage, la chambre, la cuisine retrouvent leur harmonie. Ils rient à nouveau ensemble.

Un soir, Antoine touche doucement le ventre dÉmilie :

Quand le bébé naîtra, maman voudra sûrement venir.

Elle pourra, en visite. Pas dinvitation pour dormir. Ce sera chez nous, à nos règles.

Promis.

Je ne veux pas dambiance toxique pour notre enfant.

Plus jamais ça. On posera des limites, claires, immuables. Cest notre foyer à présent.

Elle sappuie sur lui, sereine. Un jour, peut-être, la paix reviendra avec Geneviève Laurent. Peut-être pas. Mais dorénavant, elle sait quelle peut poser des limites. Chez elle, cest chez elle. La paix de son foyer na pas de prix.

La vie exige parfois daffirmer sa place, même face à ceux quon nose pas vexer. Il faut apprendre à dire non, à défendre son bonheur. Cest là que commence vraiment la maturité, là que sépanouit la famille.

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