— Mais qui voudrait de toi ? Sans dents, stérile, sans origine… Claudine — Mais qui voudrait de toi…

Mais qui voudrait de toi, hein ? Vieille, stérile, sans noblesse, Françoise !
Qui voudrait de toi ? a hurlé Paul en claquant la porte derrière lui. Il a craché puis est parti sans un regard.

Je me souviens quelle a couru à la fenêtre, le souffle court, observant lhomme avec qui elle avait partagé quinze années de vie. Elle imaginait leur histoire comme fondée sur un amour sincère. Pourtant, en partant, il lui avait révélé la vérité : il était là pour le confort.

Une expérience de séances photo familiales
Françoise a un appartement dans le XIIème, cuisine à merveille, gère son foyer comme une chef, prête à tout sacrifier pour lui.

Françoise pensait ouvrir la fenêtre et lui crier de ne pas labandonner.

Elle était même prête à accepter lhumiliation, à accepter qu’il vive avec elle, même en passant ses jours hors du domicile chez lautre

Tout semblait mieux que de finir seule à quarante-cinq ans, abandonnée. Elle avait déjà entrouvert la fenêtre, mais son regard est tombé sur le portrait de son père. Sur la photo, il porte un uniforme, le menton levé fièrement.

Françoise changea davis. La honte sest emparée delle. Honte de sa faiblesse.

Elle jeta un dernier coup dœil à son élégant mari montant dans sa belle Peugeot, ses valises empilées.

Elle sest dirigée vers la cuisine, traversant le couloir où un immense miroir lattendait hérité de sa grand-mère.

Le miroir lui renvoya limage dune femme ronde, fatiguée, aux cheveux gris et au regard terne.

Françoise sait quelle na jamais été une beauté. Et voilà que sa santé empire. Ses dents la font souffrir, impossible denvisager des implants, faute dargent. Paul voulait une nouvelle voiture et, au travail, il devait safficher avec des vêtements chics.

Françoise, ton Paul shabille comme une star de cinéma, et toi tu nas quun vieux pull, une jupe défraîchie, deux chemisiers et des chaussures élimées. Ton manteau, même ma grand-mère nen voudrait pas. Chez toi, il réclame des menus dignes dun bistrot : entrecôte, boulettes vapeur, crêpes farcies, toujours de la viande. Mais enfin, il pourrait se débrouiller ! Ne te laisse pas faire, ma vieille ! lui répétait sa collègue Lucienne.

Françoise écoutait, mais agissait toujours à sa façon. Puis, un jour, Paul a dit quil partait. Pour une jeune femme de vingt-sept ans, déjà mère de quatre enfants.

Elle est jeune soupirait Françoise.

Mais Lucienne, qui savait fouiller, a enquêté. Et elle a balancé :

Elle, cest rien du tout ! Il t’a traitée de “sans noblesse” ? Alors que ta famille est respectable ! Elle, elle touche le fond : jamais travaillé, enfants de pères différents, même enceinte, elle carbure à lalcool. Sa mère est pareille. Donc, jeune oui, mais cest le seul atout. Apparemment, ça attire certains gars Mais ça ne fait pas une famille. Javoue, Paul me déçoit. Tiens bon, Françoise !

Françoise a tenu bon. Son père lui avait légué un grand appartement lumineux dans le centre.

Son père, comme sil avait prévu le coup, avait tout fait pour que Paul ne puisse jamais réclamer le moindre mètre carré. Françoise décida de louer une chambre pour arrondir les fins de mois.

Près de chez elle, on construisait plusieurs immeubles. Un ingénieur est venu emménager. Barbu, sympathique, classe. Il sappelait Guillaume Vasseur.
Guillaume lobserva longuement, puis, soudain, lui proposa :

Si vous voulez, je vous paie davance ! Allez-vous faire soigner les dents, madame. Vous êtes ravissante, inutile de souffrir ainsi !

Françoise a rougi. Elle se savait quelconque, mais cette histoire de dents lui pesait.

Il lui avança plus dargent, disant simplement de rembourser quand elle pourrait. Puis, son frère est venu lui rendre visite. Jamais Françoise navait vu pareil phénomène.

Il portait une veste jaune canari, un pantalon violet, et une coupe de cheveux improbable.
Il sappelait Cyril. Styliste de métier.

En voyant Françoise servir ses pâtisseries aux locataires, Cyril lui proposa de moderniser son look.

Et cest ce quil fit. Cheveux brillants, maquillage léger qui met en valeur son visage, dents réparées.
En route vers son travail, elle ne prenait plus sa voiture : marche et jogging avaient effacé les kilos en trop. Elle courait le matin au Parc des Buttes-Chaumont.

Une jolie femme, souriante, avec des fossettes. Comme un papillon sorti de sa chrysalide.

Un soir, on sonna à la porte. Un locataire alla ouvrir et sécria :

Françoise, cest pour toi !

Sur le seuil se tenait son ex-mari. Elle peina à le reconnaître. Paul, vieilli, pâle, le regard éteint, les sacs posés à ses pieds.

Quest-ce que tu veux ? demanda Françoise.

Elle se souvenait avoir tenté de lappeler, sans réponse. Ensuite, il lavait carrément bloquée.

Mais le voilà.

Tu as changé ! sexclama-t-il, admiratif.

Les compliments glissaient sur Françoise : elle se rappelait les nuits blanches, lenvie de tout plaquer, les larmes, la panique

Ah, Françoise. Jen ai bavé. Cette fille ne cherchait quà me plumer. Ses gamins semblaient sages, mais ce sont des fauves, toujours à crier. Elle ne veut pas sen occuper. Elle ne cuisine jamais, reste collée au téléphone. Des raviolis industriels, ou un sachet de nouilles, tu imagines ? Pour moi ! Elle a lavé mes chemises sans les trier, elles ont toutes déteint. Je nai rien pu macheter, tout partait chez eux. Jai eu limpression de vivre en asile. Françoise Je veux revenir. Recommençons. Sil te plaît, je ten supplie.

Mais dans mon esprit résonnaient ses mots :

Mais qui voudrait de toi ? Vieille, stérile, sans noblesse, Françoise.

Françoise observa une dernière fois son ex-mari. À ce moment-là, Guillaume Vasseur est apparu, inquiet :

Françoise, tout va bien ? Monsieur, je peux faire quelque chose ?

Paul, énervé, cria :

Mais vous êtes qui, vous ?

Cest mon mari, Guillaume. Ne reviens plus jamais ici ! répondit Françoise en claquant la porte au nez dun Paul abasourdi.

Elle sexcusa auprès de Guillaume pour lappeler ainsi. Il souffla et confia :

Il me semble que le moment est venu Françoise, je taime ! Comment peut-on laisser une femme aussi formidable ? Épouse-moi, vraiment !

Guillaume était veuf. Deux mois plus tard, elle accepta sa proposition. Chaque jour, il la couvrait de roses. Ils achetèrent une maison à la campagne.

Parfois, elle croise le regard triste de Paul planqué dans la rue, furieux contre lui-même davoir troqué une belle personne pour une illusion, finissant seul.

Françoise et Guillaume se promènent main dans la main, heureux et amoureux. Elle attend un enfant.

Et moi, dans mon journal, je retiens que parfois, il faut savoir se respecter, ne jamais mendier lamour, car la vraie valeur vient de ce quon se porte à soi-même.

Je laisse ces mots, et me sens apaisé.

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