«Mais qui voudrait de toi avec cinq enfants aux bras ?» lança sa mère, avant de mettre Marguerite, veuve à trente-deux ans, à la porte, sans se douter que dans la vieille maison lattendaient un héritage et un visiteur de la nuit
La terre du cimetière était détrempée. Largile collait en lourds paquets aux bottines bon marché de Marguerite. Elle restait plantée là, observant les fossoyeurs ensevelir, pelletée après pelletée, tout ce quavait été sa vie. Paul était parti dun coup, à trente-cinq ans seulement. Effondré dans latelier, sans jamais se relever.
À côté, sa mère, Madame Armand, tapotait nerveusement le sol de ses petits pieds chaussés de bottines fourrées. Emmitouflée dans son manteau de vison, elle jetait un regard dédaigneux aux petits enfants cachés dans lombre du manteau noir de Marguerite.
Bon, assez pleurniché, fit la mère dun ton sonore quand le tertre fut refermé. Viens Margot, rentrons. Il faut causer.
De retour dans leur deux-pièces exiguë, prise à crédit, Madame Armand fila droit dans la cuisine, sassit en bout de table, souveraine.
Voilà, commença-t-elle sans enlever son béret. Lappartement, la banque va te le reprendre, cest sûr. Tu ne paies rien, Paul nest plus là, toi tu végètes dans tes congés maternité
Je vais travailler, murmura Marguerite, berçant le petit Michel qui navait quun an.
Où ça ? Femme de ménage ? ricana la mère. Tu en as cinq, tout de même ! Cinq boulets ! Qui voudrait de toi ? Les deux grands, Valérie et Pascal, je les mettrais à lassistance, temporairement. Les petits Les services sociaux, à la rigueur, pourront aider.
Non murmura Marguerite.
Quoi « non » ? Madame Armand haussa les sourcils.
Cest ma maison ! Marguerite redressa la tête. Son visage fermé, sec, effrayant. Je ne donnerai pas mes enfants. Plutôt mourir de faim.
Quelle idiote soupira la mère en ajustant son manteau. Je tavais dit de réfléchir avant. Maintenant, te voilà dans les orties. Et ne viens pas réclamer dargent.
Un mois plus tard, la banque envoie le courrier fatal : deux semaines pour partir. Marguerite écume ses connaissances, tente partout avec cinq enfants, personne nouvre sa porte.
Cest alors quarrive la lettre. De La Chênaie, un village perdu. Le notaire lui apprend quelle hérite dune maison, laissée par une grande-tante quelle avait vue une seule fois. « Une vieille bicoque, mais cest toujours ça », pense Marguerite. Pas le choix.
La Chênaie les accueille dun vent glacial. La maison veille au bord de la forêt, toute noircie, le porche affaissé, les fenêtres troubles comme des yeux de poisson.
Maman, il fait froid gémit la petite Éloïse, cinq ans, serrée contre elle.
On va allumer du feu, répond Marguerite, la voix tremblotante mais douce.
La première nuit fut un supplice. Le poêle fumait, les enfants toussaient. Marguerite couvrit ses petits de tout, manteaux, couvertures, même les tapis. Elle veilla toute la nuit auprès du lit, attentive à la respiration de Vincent.
Vincent, sept ans, souffrait dune maladie rare. Les médecins promettaient une opération dans un an, mais à Paris, tout de suite, il faudrait payer le prix de deux appartements : une fortune.
Le matin, Marguerite grimpe au grenier, bouchonner les trous dair. Dans un fouillis de vieilles gazettes jaunies et détoffes trouées, elle découvre une boîte à thé cabossée. Dedans, soigneusement enveloplée, se cache une chose lourde.
Une montre à gousset, massive, en argent, au cadran fendu. Elle frotte du doigt le métal patiné. Un coq et la devise « Pour la foi et la fidélité ».
Cest beau. Mais est-ce que ça vaut vraiment quelque chose ?
La montre ne dit rien. Les aiguilles stoppées à minuit moins cinq.
Marguerite cache le trésor dans larmoire. Lheure nest pas à lantiquité. Il reste trois jours de soupe, les bûches fondent dans le feu et Vincent dépérit. Il ne quitte plus son lit, épuisé par le moindre geste.
Le soir, la tempête explose, la neige enferme la maison. Marguerite borde ses enfants, puis sassied près de la fenêtre. Elle na plus la force. Où les a-t-elle menés ? Vers la fin du monde ?
On frappe doucement à la porte.
Elle tressaille. Un rêve ?
Le bruit recommence, insistant.
Elle attrape un tisonnier, avance.
Qui est là ?
Laisse-moi, maîtresse, la tourmente mégare répond une voix éraillée, tranquille, comme du bois frotté.
Marguerite, sans comprendre, retire la barre.
Sur le seuil, un vieil homme, petit, vêtu dune longue houppelande, ceint dune corde. Sa barbe argentée contraste avec des yeux denfant.
Entrez, lâche Marguerite.
Le vieillard passe. Rien ne tombe de lui, ni neige, ni froid, plutôt une onde de chaleur.
Il traverse jusque dans la pièce des enfants, sapproche du lit de Vincent.
Lenfant est malade ? questionne-t-il.
Une maladie grave, souffle Marguerite. Il lui faut de laide mais largent
Largent nest que poussière, le vieillard sassied bancalement. Le temps seul est précieux. Tu as trouvé mon bien ?
Marguerite reste figée.
La montre ? Elle est à vous ?
Oui. On me la offerte jadis, je lai sauvée de la rivière Garde-la. Tu en auras besoin.
Je pourrais la vendre, acheter des médicaments, Marguerite sanime. Cest de largent
Le vieil homme sourit dans sa barbe.
Ne la brade pas. Elle recèle un secret. Du temps de lhorloger Burel. Prends une épingle fine, perce la charnière sous lanneau. Cest une double fond.
Il se lève.
Que le courage taccompagne, Marguerite. Ton prénom porte lespérance.
Attendez, buvez un peu de thé ! Comment vous appelez-vous ?
On ma appelé Prosper.
Quand elle se retourne avec la théière, la pièce est vide. La porte barrée. Les enfants dorment. Dans lair flotte une odeur dencens et de pain chaud.
Marguerite ne dort pas. Aux premières lueurs, elle se saisit de la montre, trouve une aiguille, cherche. Elle sent le déclic dans sa paume.
La plaque arrière saute double fond. Dedans, un petit billet, plié et une pièce dor, lourde, à lancienne, bien plus belle quen brocante.
Marguerite déplie le papier. « Par ce témoignage le porteur de ces mots » plus illisible, à cause des vieilles lettres.
Elle se rend en stop jusquà la ville voisine. Dans la boutique dantiquités, le patron la regarde dabord sans intérêt.
Argent, 84 millièmes, ça fera deux cents euros, cest tout usé.
Regardez aussi ceci, elle pose la pièce et le papier.
Le regard du brocanteur change, ses yeux deviennent ronds.
Doù tenez-vous ça ?
Cest un héritage.
Madame cest un Napoléon dessai, tirage unique. Il y en a à peine quelques-uns dans le monde ! Et votre papier un privilège, signé de la main dun prince Je ne peux pas acheter ça, cest trop pour moi. Il faut aller à Paris, à Drouot. Occasion unique.
Un mois plus tard, la meilleure clinique de Paris accueille Vincent. Les spécialistes soccupent de lui, Marguerite observe le rose qui reprend ses joues. Largent suffit largement ; de quoi acheter une maison, garantir lavenir de tous ses enfants.
Revenant à La Chênaie, elle va dabord au cimetière. Longtemps, elle cherche, écartant herbes et feuilles. Enfin, elle trouve : une croix, une plaque usée : « Prosper Dufour, 1888 1960 ».
Marguerite pose un bouquet de marguerites, incline la tête très bas.
Merci, grand-père Prosper.
Plus tard, elle construit une grande maison lumineuse, avec leau courante et le chauffage. Les villageois la respectent une jeune veuve courageuse, travailleuse, ses enfants impeccables.
Madame Armand ne tarde pas à revenir au printemps. En taxi, gâteau sous le bras. Elle examine la grande bâtisse, le jardin.
Eh bien, Margot ! la mère ouvre les bras, comme si elle ne lavait jamais chassée. On ma dit que tu avais eu de la chance ! Tu vois, tout finit par sarranger ! Ma pension, tu sais Et tu as de la place maintenant
Marguerite sort sur le seuil, les aînés derrière elle, les yeux sombres.
Bonjour, maman, dit-elle calmement.
Invite-moi, voyons ! déjà Madame Armand savance vers lentrée.
Non.
Quoi « non » ? le sourire de la mère sefface.
Il ny a pas de place pour toi ici. Tu as choisi ton camp ce jour-là.
Je peux te faire un procès ! Je suis ta mère ! Tu me dois tout ! crie-t-elle, le visage cramoisi.
Porte plainte, Marguerite tourne la poignée. Pour linstant, cest notre temps de repos. Vincent doit dormir.
Elle ferme la lourde porte de chêne, la verrouille.
Derrière, on entend longtemps encore des cris parlant dingratitude et de « cinq boulets », mais Marguerite ne les écoute plus. Elle va en cuisine, où ça sent la tarte aux pommes, et la vieille montre de Prosper bat, sur le mur, lheure nouvelle dune vie enfin paisible et étrange, comme une chanson au bord du rêve.