Madame Géraldine, je peux entrer ? demanda un de ses adjoints en restant planté devant le bureau de la directrice de lusine.
Oui, Paul-Henri, entrez, acquiesce-t-elle dun ton professionnel. Alors, comment avance-t-on aujourdhui ?
Où ça ? Pardon ?
Sur le chantier.
Ah, sur le chantier. Tout roule, pas de souci. Pourquoi ?
Eh bien, vous nêtes sûrement pas venu juste pour ça. Vous avez quelque chose à me dire sur le travail ?
Oui, en effet, jai un service à vous demander, répondit Paul-Henri, visiblement soucieux.
Un service ? Géraldine le regarde avec attention, secouant doucement la tête. Paul-Henri, je vous trouve bien étrange, ces derniers temps.
Cest vrai ?
Oui. Vous avez lair davoir un gros souci, comme si cétait la catastrophe chez vous. Tout va bien à la maison ?
Eh bien il soupire, abattu. Dans peu de temps, ce ne sera plus du tout le cas Sauf si vous acceptez de me donner une attestation.
Une attestation ? se crispe Géraldine. Je ne comprends pas De quoi parlez-vous ?
Je sais, ça paraît fou Paul-Henri prend une expression tragique. Mais il ny a pas dautre solution. Jai besoin dune attestation pour ma femme.
Comment ?! Une attestation pour votre femme ? Mais de quoi ?
Un papier disant quil ny a jamais rien eu entre nous. Que jamais il ny a eu de rapport
De rapport ?!
Oui, des rapports intimes Paul-Henri devient cramoisi. Comme entre une femme et un homme.
Vous nêtes pas sérieux ?! Géraldine, au contraire, blêmit. Ou alors, vous vous moquez ?
Malheureusement non Le sort de mon couple dépend littéralement de ce papier, signé et tamponné de votre main. Ma femme simagine que nous sommes amants.
La directrice reste bouche bée un moment puis murmure prudemment :
Mais elle est complètement folle ? Demander à son mari une attestation pareille Cest du jamais vu ! Même dans les films, je nai jamais entendu un truc pareil
Je sais, je sais ! soupire Paul-Henri. Mais je nai vraiment aucun choix. On a des enfants Ma femme a dit que si vous ne certifiez pas par écrit que nous ne sommes quun directeur et son adjoint, elle demande le divorce. Puis elle partira avec les enfants chez sa mère à Brest. Vous voyez où cest, Brest ? Cest le bout du monde Je vous en prie, écrivez cette attestation ridicule.
Attendez, Paul-Henri ! Géraldine nen revient pas de cette conversation. Quest-ce qui lui a mis cette idée en tête, franchement ? On ne se fréquente pas en dehors dici ! Je nai jamais laissé de trace de rouge à lèvres sur vos chemises, il me semble ! Doù sort-elle ces histoires ?
Tenez il sort son téléphone de la poche de sa veste, trouve une photo et la lui montre. Ma femme est tombée là-dessus, et depuis, elle est persuadée quil y a quelque chose.
Et alors ? Géraldine observe la photo, toute léquipe de direction réunie. Jai la même ! Cétait après la remise de diplômes de la Mairie.
Exact. Sauf que sur la photo, je vous tiens par lépaule et nous sommes côte à côte.
Parce quon était nombreux Il fallait bien rentrer tous dans le cadre !
Oui, mais Regardez la façon dont votre tête penche vers moi. Camille dit quune femme amoureuse pose la tête sur lépaule dun homme ainsi, pas autrement !
Nimporte quoi ! Les yeux de Géraldine fulminent. Quelles femmes amoureuses ? Votre femme ne voit pas que je me suis penchée parce que javais peur que le bouquet devant moi me cache le visage ?
Jai répété ça à Camille un million de fois Mais plus je me justifiais, plus elle se méfiait. Je nai aucune chance sans votre attestation. Sincèrement.
Mais cest absurde ! sexclame à nouveau Géraldine. Vous nallez tout de même pas vivre acculé par votre femme ! Cest invivable
Eh bien si, je suis un homme soumis, murmure Paul-Henri, assez fort pour quelle entende. A cause de mes enfants. Sans eux, je ne pourrais pas vivre, vous comprenez ?
Mais cest incroyable grogne Géraldine, saisissant une feuille blanche sur la pile de papier. Bon Si ça peut vous sauver Allez-y, dictez.
Daccord, marmonne ladjoint. Écrivez : « Je soussignée Géraldine Morel, certifie ne pas supporter mon adjoint Paul-Henri Duval. »
Elle lève un sourcil étonné vers lui, il agite la main pour rassurer :
Oui, oui, mettez-le. Et aussi ajoutez : « Voire, je le déteste. »
Mais comment ça, « je le déteste » ?! sinsurge Géraldine. Comment travailler avec un adjoint quon déteste ?
Alors écrivez : « Je le déteste comme homme. » Ajoutez aussi : « Et pour rien au monde je naccepterais de coucher avec lui, même pour un million deuros. » Maintenant, il vous reste juste à signer et mettre le tampon. Pour plus de sérieux.
Le tampon est à la compta, répond mécaniquement Géraldine, puis relit le papier, horrifiée.
Mais cest complètement insensé ! Ça nexiste pas, ce genre de document ! sinsurge-t-elle, puis elle plie la feuille, la déchire net en deux, puis encore et encore.
Mais quest-ce que vous faites ?! saffole Paul-Henri. Ce papier est vital, vraiment !
Je vais vous dire, Paul-Henri sourit soudain Géraldine dun air malicieux. Je pense que le mieux pour vous, cest de divorcer finalement de Camille, avant quil narrive pire.
Mais Je peux pas ! Il y a mes enfants Elle partirait forcément avec eux !
Elle ne pourra pas, continue Géraldine, son sourire sélargissant. Jai un ami avocat, lun des meilleurs de Paris. Il vous aidera à gagner la garde des enfants.
Mais
Et sinon le coupe Géraldine je vous aiderai en personne à élever vos enfants.
Vous ? Vraiment ?
Mais oui ! En tant quadjoint, je vous estime beaucoup. Je vous trouverai une super nounou, vous serez ravi.
Et Camille ?
Camille peut aller chez sa mère à Brest si ça lui chante. Ou bien quelle vienne me voir, on discutera en tête à tête. Ce sera plus sain quun torchon tamponné.
Madame Véronique Sergeyevna, puis-je entrer ? – Sur le seuil du bureau de la directrice de l’usine, l’un de ses adjoints s’arrêta net.