Madame Geneviève, est-ce que je peux entrer ? sur le seuil du bureau de la directrice de l’usine, lun de ses adjoints sétait figé, lair soudain hésitant, comme sorti dune brume étrange.
Oui, entrez donc, Auguste Clément, répondit Geneviève dun ton affairé, ses lunettes glissant un peu sur son nez. Alors, comment vont les choses aujourdhui ?
Les choses ? Où donc, vous voulez dire ? demanda Auguste en regardant autour de lui, comme si chaque coin prêt à sévanouir dans un nuage de parfum chaud.
Sur le chantier, bien sûr.
Ah oui, le chantier Là-bas, tout va bien je crois. Pourquoi ?
Eh bien enfin, vous ne venez pas juste admirer les rideaux provençaux de mon bureau ? Il doit y avoir une raison.
Justement jai une demande à vous faire, murmura Auguste dune voix soucieuse. Une demande un peu particulière.
Une demande ? Geneviève le détailla du regard, avec curiosité et un brin de perplexité. Vous ne minspirez pas confiance, ces derniers temps.
Depuis quelques temps ? souffla-t-il comme si chaque mot seffilochait dans lair sucré dun rêve.
Oui ! Vous portez vaguement la mine sombre dun homme traquant son propre reflet dans les flaques. Il se passe quelque chose dans votre famille ?
Pour tout vous dire Il soupira longuement, les épaules senfonçant dans un coussin invisible. Je risque de tout perdre chez moi si vous ne maidez pas avec un papier.
Un papier ? Geneviève sursauta, les lèvres pincées comme si elle avait goûté du citron confit. Mais de quoi parlez-vous ?
Je sais que cela paraît insensé fit Auguste avec le sérieux dramatique dun acteur surréaliste. Mais cest la seule solution. Jai besoin dune attestation, pour ma femme.
Une attestation ? Pour votre femme ? De quoi voulez-vous donc une attestation ?
Une attestation disant que nous navons, ni navons jamais eu, de relation intime, balbutia-t-il, soudain cramoisi comme une tomate de Marmande.
Le rêve glissa alors dans une couleur pâle, la directrice se métamorphosa en statue de marbre, bouche entrouverte, avant de demander dune voix voilée :
Votre femme a-t-elle perdu la raison ? Vous demander, noir sur blanc, que vous navez jamais eu dhistoire avec moi On ne verrait ça, même pas dans un vieux film de la Nouvelle Vague !
Je sais, cest insensé ! gémit Auguste, la voix tremblante comme un brin de muguet sous laverse. Mais elle en est persuadée, à cause dune photo. Elle menace de divorcer et demmener nos deux enfants jusquà Marseille chez sa mère vous imaginez ? Le bout du monde ! Je vous en prie, rédigez ce fichu papier
Mon pauvre Auguste, Geneviève secoua la tête, incrédule. Comment votre épouse a-t-elle pu simaginer pareille chose ? Nous ne nous sommes presque jamais croisées avec elle ! Et je nai jamais laissé de trace de mon rouge à lèvres sur vos chemises.
Cest à cause de ça Il sortit prestement son téléphone de sa veste, chercha et montra une photo. Cétait lors de la remise des diplômes de la Mairie. Regardez, toute léquipe ensemble. Mais là, je vous ai mis la main sur lépaule.
Parce quil fallait bien quon tienne tous dans le cadre ! sexclama Geneviève.
Oui mais, souffla ladjoint en souriant tristement, regardez où se pose votre tête. Ma femme dit qu« une femme amoureuse incline la tête sur lépaule dun homme, toujours ainsi »
Quoi ?! sétouffa Geneviève, lindignation éclaboussant son visage diaphane. Votre femme a-t-elle des œillères ? Je me suis inclinée pour éviter que Cécile, avec son énorme bouquet, ne me cache toute la figure !
Hélas, plus je mexplique, plus elle se bute, confia Auguste. Sans votre attestation, cest la catastrophe.
Mais enfin ! reprit Geneviève, dépitée. Vous nallez quand même pas vous soumettre à cette folie ? Peur bleue de votre femme ?
Hélas, oui, soupira-t-il dans un souffle à la vanille, les yeux brillants. Par amour pour mes enfants. Sans eux je ne pourrais vivre.
Quelle histoire ! Geneviève tira une feuille vierge du tas, abdiquant devant labsurdité réveillée par le rêve. Bon sil ny a que ça Dites-moi ce quil faut écrire.
Notez marmonna Auguste, « Je soussignée Geneviève Lefort, certifie que je ne supporte pas mon adjoint Auguste Clément »
Elle leva un sourcil, surprise, mais il fit un geste rassurant.
Oui, continuez. Écrivez aussi : « Voire, je le déteste. »
Détester ? sindigna la directrice. Comment pourrais-je travailler avec un adjoint que je déteste ?
Dans ce cas, précisez « déteste comme homme », et que, même avec un million deuros, je naccepterais jamais de dormir avec lui. Mettez votre signature et tamponnez bien, pour que ce soit officiel !
Le tampon est à la compta, répondit mécaniquement Geneviève, relisant la feuille, lair horrifiée.
Mais cest une folie pure ! On na jamais vu ça ! dit-elle dun ton ferme. Elle plia la feuille, puis, brusquement, la déchira en lambeaux, encore et encore.
Quest-ce que vous faites ?! sécria Auguste, paniqué. Ce papier est mon salut !
Écoutez, Auguste lui répondit Geneviève, le sourire espiègle, comme un chat sur un toit de zinc. Finalement, je pense que le mieux pour vous serait de divorcer dApolline avant que le ciel ne vous tombe sur la tête.
Vous ny pensez pas ? sétrangla Auguste. Je perdrais mes enfants. Elle les emmènerait à Marseille. Cest sûr.
Elle ne les emmènera pas, persista Geneviève, sourire énigmatique scellé aux lèvres. Un de mes amis, brillant avocat, défendra vos droits. Vous garderez vos enfants.
Mais pourtant
Je vous aiderai moi-même, coupa-t-elle, dans leur éducation si besoin.
Vous ? Pour moi ? Personnellement ?
Bien sûr. Vous mêtes sympathique en tant quadjoint. Jaurai vite fait de vous trouver une nounou fantastique. Vous serez ravi.
Et Apolline, alors ?
Quelle aille à Marseille, chez sa mère. Ou bien quelle vienne me voir, nous parlerons entre femmes, calmement, autour dun café et de cannelles. Ce sera infiniment mieux que ce papier idiot affublé dun tampon républicain.