Madame la Directrice, puis-je entrer ? Sur le seuil du bureau de la directrice de lusine, un des adjoints sarrêta, lair hésitant.
Bien sûr, Paul-Henri, entrez, répondit dun ton professionnel Claire Duret, la directrice. Alors, où en sommes-nous aujourdhui ?
Vous voulez dire, comment ça va… où ?
Sur le site de production, voyons.
Ah, oui. Le site va bien. Tout roule. Pourquoi ?
Pourquoi ? Vous ne venez sûrement pas ici sans raison. Vous avez quelque chose à me signaler concernant le travail, non ?
Eh bien, oui, jai besoin de vous parler, ou plus exactement… de vous demander un service.
Un service ? Claire fixa intensément son adjoint, ce fringant homme à lallure sérieuse. Elle secoua la tête avec un soupir amusé. Paul-Henri, ces derniers temps, je ne vous reconnais plus du tout.
Ces derniers temps ?
Oui. Vous avez lair préoccupé. Comme si un drame vous rongeait à la maison. Tout va bien dans votre famille ?
Comment vous dire… Il poussa un profond soupir. Un peu plus, et ce sera le drame, justement. Sauf si vous maidez en me fournissant un papier…
Un papier ? La directrice redressa la tête, méfiante. Je ne comprends pas où vous voulez en venir. De quoi parlez-vous ?
Je sais que vous trouvez ça absurde, mais… Paul-Henri prit lair tragique. Il ny a pas dautre solution. Jai besoin dune attestation de votre part. Pour ma femme.
Quoi ? Le visage de Claire sallongea de stupeur. Une attestation pour votre femme ? Mais de quoi ?
Une attestation écrite que, vous et moi, il ny a jamais eu… de relations. Rien de personnel entre nous.
Rien eu ? Le rouge monta soudain aux joues de Paul-Henri. Aucun lien intime… enfin, comme une femme et un homme, vous comprenez.
On croirait rêver ! balbutia Claire, qui devenait pâle. Cest une blague ou vous êtes sérieux ?
Je vous jure, Claire… Cest ce papier, avec votre signature et le tampon de lentreprise, qui scellera le sort de mon mariage. Ma femme sest mis en tête que nous sommes amants.
Claire resta bouche ouverte, abasourdie. Puis, avec prudence :
Mais elle est… enfin, excentrique, votre femme ? Demander un papier à son mari, à propos de… Ça ne sest jamais vu, même dans les films.
Je comprends, croyez-moi ! gémit Paul-Henri, désespéré. Mais je nai pas le choix. Nous avons deux enfants. Ma femme ma menacé : si vous ne confirmez pas par écrit quil ny a rien entre nous rien du tout ! , elle engage une procédure de divorce, menlève mes enfants et part chez sa mère, à Brest. Vous voyez… Brest, cest le bout du monde ! Je vous en supplie, écrivez-lui ce fichu papier.
Paul-Henri ! Claire secoua la tête, incrédule Mais comment en est-elle arrivée à se faire de telles idées ? Je ne la connais même pas, votre femme ! Je ne me souviens pas non plus davoir laissé la marque de mon rouge sur vos chemises ! Doù lui vient cette obsession ?
Dici Il fouilla dans la poche intérieure de sa veste, sortit son smartphone, trouva une photo et la montra à Claire. Cest cette photo qui la rendue folle.
Bon sang… Claire examina le cliché montrant toute léquipe de la direction de lusine réunie, sourire figé. Jai exactement la même dans mon bureau ! On vient dêtre félicités par la mairie, la semaine dernière.
Exactement, Paul-Henri esquissa un sourire amer. Mais on est côte à côte et jai posé la main sur votre épaule.
Parce quil y avait trop de monde et il fallait bien quon tienne tous dans le cadre !
Tout à fait. Mais regardez comment vous penchez la tête. Nathalie sest mise en tête que seules les femmes amoureuses se penchent ainsi sur lépaule dun homme.
Pardon ? Les yeux de Claire senflammèrent dindignation. Quelles femmes amoureuses ? Elle na pas dyeux, votre épouse ? Je baissais la tête pour éviter que le bouquet géant de Sylvie Vernier ne cache mon visage.
Jai passé des heures à lui expliquer… Mais plus je justifiais, plus elle se braquait. Bref, sans votre attestation, je suis fichu. Je le jure.
Mais ce nest pas possible ! sexclama de nouveau Claire. Vous craignez donc autant votre femme, au point dobéir à nimporte quelle exigence absurde ?
Oui, je crains ma femme, murmura Paul-Henri dune toute petite voix, pour mes enfants. Je ne pourrais pas vivre sans eux, vous comprenez ?
Cest insensé… grommela Claire, agacée, avant de saisir une feuille blanche dans la pile sur son bureau. Bon. Si vous insistez… Dites-moi ce quil faut écrire.
Très bien, balbutia Paul-Henri. Écrivez : « Je soussignée, Claire Duret, certifie par la présente ne pas supporter mon adjoint, Paul-Henri Lefèvre ».
Claire leva les yeux au ciel devant lénormité de la phrase, mais il lui fit signe de continuer.
Oui, oui, exactement… Ne pas supporter ! Ajoutez même : « Et je le déteste ».
Mais… cest absurde ! sécria Claire. Comment pourrais-je diriger lusine avec un adjoint que je déteste ?
Alors, écrivez : « Le déteste comme homme ». Précisez que pour rien au monde je naurais de relation avec lui. Même pour un million deuros. Et puis signez, tamponnez.
Le tampon est à la comptabilité, répondit mécaniquement Claire, avant de relire ce quelle venait décrire. Puis, soudain, elle froissa la feuille, la plia, la déchira sauvagement.
Que faites-vous ? seffraya Paul-Henri. Cest un document, jen ai besoin !
Écoutez-moi bien, Paul-Henri… Un sourire énigmatique apparut sur le visage de Claire. Divorcez de Nathalie, ce sera bien mieux.
Quoi ? Impossible ! Elle emportera les enfants, cest certain !
Non, elle ne partira pas, sourit Claire plus largement. Jai un ami avocat, remarquable, qui soccupera de tout pour que vous gardiez vos enfants auprès de vous.
Mais je…
Et si besoin, linterrompit-elle, je vous aiderai personnellement avec vos enfants.
Vous ? Vraiment ?
Mais oui ! Vous êtes un excellent adjoint. Je vous trouverai la meilleure nounou de Paris. Vous allez voir.
Et Nathalie ?
Nathalie na quà partir à Brest, chez sa mère. Ou alors, quelle vienne me voir : nous discuterons entre femmes. De femme à femme. Ce sera beaucoup mieux quune quelconque attestation délirante tamponnée.