Journal de Margaux, 23 mai
Encore une nuit sans sommeil à cause de ma voisine. Hier, je me suis permise un geste de générosité bien particulier : j’ai mélangé une généreuse dose de levure sèche à mon tas de fumier.
Tu viens encore piocher dans mon tas avec tes seaux, nest-ce pas ? Je nai même pas pris la peine de poser la question : cétait une évidence.
Laurence, ma voisine de lautre côté de la haie, na pas sourcillé. Elle est restée plantée là, au milieu de son potager, appuyée sur sa binette, lair offensé, comme si je venais de laccuser injustement.
Margaux, tu exagères, enfin ! Tu en as des montagnes, de ce fumier. Tu ne vas pas chipoter pour ta voisine, ta vieille copine décole ?
Ce nest PAS un trésor, Lolo. Cest cinq cents euros la livraison, plus le port jusquau jardin, jai lancé un clin dœil à la pile qui diminuait dangereusement au fond du jardin.Et cest ma propriété, quoi quil en soit.
Oh, ne fais pas ta radine ! Elle a roulé des yeux avec force Franchement, cest quoi, deux seaux, juste de quoi nourrir mes cornichons ! Avec ma retraite, tu crois que je peux me payer une benne entière, moi ?
Elle sait parfaitement me faire passer pour la méchante. Avec Laurence, tout est toujours de la faute des autres lÉtat, la météo, la Lune, et moi surtout, parce que mes tomates rougissent toujours avant les siennes.
En rentrant, la rage me serrait la gorge. Ce nest pas une question de deux seaux ou dargent, non. Cest son culot et le sentiment de passer pour une imbécile qui me font bouillir.
Presque toutes les nuits, vers deux heures, jentendais ce froissement bien reconnaissable. Ce nétait plus du « bricoletage » de petit seau. Laurence se servait carrément : elle garnissait de grands sacs-poubelle noirs et partait avec des réserves stratégiques, comme une rescapée en siège.
Antoine, assis dans la cuisine à grignoter des tartines et faire ses mots croisés, ma lancé en souriant :
Elle ta encore taxé ? Sans lever les yeux.
Oui, et en plus elle ma traité davare.
Faut lui tendre un piège.
Super, et jexplique aux flics pourquoi Laurence na plus quune jambe Il faut de la stratégie, pas de la force brute.
Je me suis approchée de la fenêtre pour observer sa serre flambant neuve la fierté du quartier. Elle adore raconter que cest « grâce à son doigté » et à son « potager secret ». Certes, surtout quand elle plonge la main dans MON fumier.
Cette nuit-là, impossible de dormir. Jécoutais les aboiements lointains, les grillons, puis ce bruissement. Sa pelle frappait le compost méticuleusement soigné par mes soins. Je bichonne ce tas, le couvre, le travaille et elle vient, le vole, comme si de rien nétait.
Le matin, je suis sortie prendre lair, Laurence était déjà affairée dans ses rangs.
Bonjour, Margaux ! Tes courgettes jaunissent, tu surveilles bien ?
Elle rayonnait littéralement, et les traces sur la pelouse montraient quelle avait emporté au moins trois sacs cette nuit-là.
Salut, Laurence. Ne rêve pas trop.
En passant devant létagère de ma cabane à outils, mon regard est tombé sur mes produits : graines, engrais, et une grande boîte jaune de levure sèche pour les fraises. Lidée sest imposée dun coup.
Laurence conditionne son butin dans des sacs de chantier étanches, les cache dans sa serre pour accélérer le compostage, là où chaleur et humidité règnent : conditions idéales pour la fermentation.
Je suis allée chercher un seau, ajouté de leau chaude et le reste de mon sucre, puis vidé toute la boîte de levure sèche. Ça a moussé, pétillé, une odeur de bière acide flottait : la justice allait avoir un parfum particulier.
Une fois la nuit tombée, jai contourné la haie, là où elle passe généralement sous le grillage souple. Jai versé soigneusement la préparation sur le dessus de la pile, puis rebroussé chemin, le cœur léger.
En me glissant dans mon lit, jai ressenti une tranquillité nouvelle.
Pourquoi ce sourire ? ma demandé Antoine, ensommeillé.
Je sens que je vais bien dormir ce soir, ai-je soufflé en me blottissant sous la couette.
La nuit sest passée, enfin calme : aucun bruit suspect; sans doute Laurence avait-elle opéré plus discrètement que dhabitude.
Mais le matin na pas commencé par un bol de café ou le chant des mésanges. Non, ce fut un hurlement à tuer un sanglier qui a rompu la sérénité de mon quartier.
Antoine et moi avons sursauté; lui, en caleçon, filait déjà à la fenêtre :
Quest-ce quil se passe ?
Jai enfilé mon peignoir, traversé le perron inondé de lair frais du matin : une odeur aigre flottait, tenace. Laurence, figée devant sa serre ouverte, avait un air disons, insolite : couverte de taches brunes comme si un peintre ivre sen était donné à cœur joie.
Jai joué la surprise en mapprochant de la clôture.
Laurence, ça va ? Une canalisation a éclaté chez toi ?
Elle sest tournée lentement, visage ravagé autant par la terreur que par la substance gluante.
Cest cest explosé ! Margaux ! Il vit, ton fumier !
En jetant un œil à travers le grillage, jai failli éclater de rire. Dans la serre, le chaos régnait. Là où sempilaient la veille les sacs bien alignés, le sol était recouvert, les parois, le toit, transformés en champ de bataille. Les piments soigneusement repiqués ressemblaient à une scène après bombardement. En son centre, Laurence, digne actrice principale de la farce matinale.
Les levures, surchauffées et cloîtrées dans les sacs, avaient explosé, répandant leur contenu en bouillie. Les lois de la chimie étaient passées par là.
Et quest-ce qui a explosé chez toi, au juste ?
Les sacs ! a-t-elle couiné. Je suis rentrée pour voir, et boum ! Le deuxième a sauté juste après ! Margaux, quest-ce que tas mis dedans ?
Moi ? Tu sais bien, hormis ce que la vache a produit Je nai rien ajouté. Si le compost de mon jardin débarque dans ta serre par paquet de trois, il doit sans doute se sentir à létroit
Laurence sest figée, complètement désemparée devant ce dilemme : admettre que ça vient de chez moi, cétait confesser le vol. Soutenir le contraire ? Pourquoi tout exploserait chez elle et pas ailleurs ? Elle est demeurée, pétrifiée et poisseuse.
Cest un complot ! Tu veux mempoisonner !
Tempoisonner avec du compost bio ? Jai haussé les épaules. Peut-être que ta serre a mauvais karma. À moins que le mauvais œil rode dans le quartier ? Tu disais toi-même avoir la main verte.
Antoine a failli sétouffer de rire en rentrant précipitamment dans la maison. Laurence, furibonde, a pris son tuyau darrosage pour tenter deffacer les traces de sa débrouillardise. Mais lodeur cétait tenace : ni engrais, ni défaite ne sévapore facilement.
Toute la journée, ça jasait au village : on racontait que Laurence distillait en douce ou que la météorite était tombée sur son potager. Elle na pas pipé mot, troquant sa gouaille contre la brosse dure.
Elle a dû sortir toutes ses pousses, remplacer la terre du sol : la « potion magique » rendait sa serre irrespirable, même pour ses plants les plus robustes. Pas de thé chez elle le soir : événement rare.
Une semaine plus tard, jai refait une commande de fumier. Nouveau monticule, même place. Mais, cette nuit-là, silence absolu : aucun rififi, aucun sac que lon traîne, aucun frottement.
Au matin, je suis sortie : le tas de fumier resplendissait, intact, sous la lune.
Laurence est passée, regardant droit devant comme si elle ne me voyait pas, un sac dengrais industriel sous le bras, flambant neuf, acheté de ses propres sous.
Salut, voisine ! Tes poivrons se portent bien ?
Elle sest arrêtée, ma regardée sans la moindre honte mais avec une crainte visible à lévocation dun nouveau « sort chimique ».
Ils poussent. Je gère, sans ta charité, elle a marmonné.
Super. Tu connais la recette si jamais linspiration te manque.
Elle a craché à terre, puis sest éloignée dun pas pressé. Je suis rentrée chez moi, préparé un grand thé noir. Jétais apaisée ni triomphante, ni vengeresse. Les choses étaient rentrées dans lordre : ce qui est à moi est resté à moi, et plus personne ny touche.
On ne délimite pas un jardin seulement à la hauteur dune haie, mais surtout grâce à une bonne leçon. Il ne faut pas fouiller dans le tas du voisin si on nest pas prêt à en assumer les conséquences.
Désormais, je garde toujours de la levure sèche sur létagère du haut. On ne sait jamais : quun autre « doryphore » tente sa chance, il saura que jai plus dun tour dans mon sac.