Ma voisine dérobait mon compost par sacs entiers durant la nuit. Hier, jy ai ajouté, nonchalamment mais généreusement, une poignée de levure.
Tu es encore venue piocher dans MON tas avec tes seaux, nest-ce pas ? Ce nétait pas une question. Je navais fait que prononcer une réalité trop banale.
Clémence, ma voisine denfance à la parcelle voisine, ne broncha pas dun cil. Elle se tenait là, plantée au beau milieu de son potager, accoudée sur sa binette, me défiant du regard comme si elle venait de recevoir une accusation abominablement injuste.
Oh, Marianne, ne tenflamme pas pour si peu ! Tu en as tellement ! Pourquoi être mesquine avec une amie de toujours ?
Ce nest pas « la générosité du terroir », Clémence. Cest cinq mille euros pour un camion entier, livraison comprise, fis-je, désignant dun geste la montagne de compost qui avait singulièrement rapetissé dans mon jardin. Dailleurs, cest à moi. Tout simplement.
Bah, garde ton trésor ! Elle leva les yeux au ciel, outrée pour la forme. Quelle histoire pour deux seaux, simplement pour nourrir mes cornichons ! Avec ma retraite ridicule, je ne peux pas moffrir des camions entiers, moi.
Elle savait parfaitement où appuyer, Clémence. Elle savait toujours rendre lautre coupable. Ce nétait jamais de sa faute : ni celle du gouvernement, ni celle du ciel, ni celle des taches solaires, ni la mienne dailleurs, parce que mes tomates rougissaient avant les siennes.
Je rentrai à la maison, la rage memprisonnant la gorge, bien plus que pour deux seaux envolés ou une histoire de sous. Ce qui me rongeait, cétait larrogance, la certitude dêtre prise pour une vulgaire imbécile.
Chaque nuit, vers deux heures, jentendais ce crépitement si particulier. Ça nétait jamais un simple seau. Clémence y allait franco : elle fourrait des sacs poubelle épais, noirs, les bourrait jusquà la gueule et évacuait mes réserves comme on préparerait la résistance à un siège médiéval.
Paul, mon mari, mastiquait un morceau de baguette à la cuisine tout en noircissant une grille de mots croisés.
Elle recommence ? demanda-t-il sans lever les yeux.
Oui. Et en plus, cest moi lavare !
Bah, pose-lui un piège à loups.
Super, comme ça jaurai à expliquer pourquoi la voisine boite jusquà la fin de ses jours. Non, il faut la ruse, pas la violence brute.
Je lorgnai par la fenêtre, jalousant sa serre flambant neuve fierté du lotissement entier. Clémence adorait raconter quelle, cétait toujours « la main légère » et « la graine de champion ». Légère, certainement, quand il sagit de farfouiller dans le bien dautrui.
Cette nuit-là, le sommeil me fuyait. Jécoutais : un chien aboyait au loin, les grillons faisaient leur vacarme, puis soudain : schlak, schlak. Une pelle, précisant le geste, senfonçait dans mon compost. Je choyais ce tas ; je le protégeais sous bâche ; et elle, elle venait piocher dedans tranquillement, certaine de ne rien risquer.
Au matin, sur le perron, jaspirai lair frais déjà saturé dun parfum acide étrange. Clémence saffairait, radieuse.
Bonjour, ma chère Marianne ! On dirait que tes courgettes jaunissent un peu ce matin, prends garde !
Elle débordait de vitalité et tout aux traces sur la terre, on voyait bien quelle nétait pas repartie bredouille cette nuit-là.
Salut, Clémence. Tinquiète pas, on ne partage pas tout.
En passant devant létagère du cabanon, je repérai la boîte jaune de levure sèche, initialement destinée à fertiliser les fraisiers. Un plan germa, comme la mousse au fond dun tonneau.
Clémence recyclait son butin dans de gros sacs de chantier, entassés dans la chaleur humide de la serre pour bien que ça macère, disait-elle. Conditions rêvées pour une fermentation grand spectacle.
Je délayai une pleine boîte de levure dans un seau deau tiède, ajoutai les derniers morceaux de sucre du placard et remuai le tout. Une mousse colla à la surface, douce, enivrante, promesse silencieuse dune revanche organique.
À la tombée de la nuit, pendant que Clémence mijotait déjà ses plans, je fis le tour par le fond du jardin. Je savais exactement où elle rampait sous la clôture. Je versai largement le contenu du seau là où elle aurait le plus de chance de garnir ses sacs. Prends, voleuse, voici mon supplément maison !
Je me lavai les mains, me couchai avec un calme vengeur, le cœur léger.
Pourquoi tu souris comme ça ? marmonna Paul, ensommeillé.
Je vais faire de beaux rêves, répondis-je en menroulant dans la couette.
La nuit fut calme. Pas un bruit, pas le moindre bruissement le long du grillage. Sans doute cette fois avait-elle opéré plus discrètement.
Mais dès le matin, ce ne furent ni le café ni le chant des oiseaux qui lancèrent la journée. Un cri fracassant, entre la bête sauvage et lopéra tragique, éclata dans le jardin de Clémence.
Nous bondîmes, Paul me précédant de deux longueurs en caleçon.
Quest-ce qui se passe, bon sang ?! lança-t-il en se frottant les yeux.
Sur le pas de la porte, fraîcheur matinale et cette étrange odeur piquante flottant déjà partout. Clémence, plantée devant sa serre flambant neuve en plexi, fumait de rage. Elle était couverte de taches marron de la tête aux pieds, comme si un peintre fou lavait aspergée à la volée.
Je mapprochai de la barrière, feignant une affection polie.
Oh, Clémence, tu tes lancée dans la fabrication du roquefort maison ? Y a une fuite de tuyaux ?
Elle pivota lentement vers moi, horrifiée, maculée, sulfureuse.
Cest ça a explosé ! Marianne, il y a eu une BOULE de mousse ! Ton compost, il vit !
Jetant un œil dans la serre, je découvris une scène de guerre chimique : les sacs éclatés, la pulpe pulvérisée partout, les parois gélifiées, le plafond gouttant dengrais. Ses plants de poivrons baignant dans la désolation.
Tas eu un dégât des eaux ? ironisai-je. Ou cest une attaque de la main verte ?
Les sacs ! piailla-t-elle. Jai voulu vérifier et PAF ! Lautre ensuite, boum ! Marianne, quas-tu glissé là-dedans ?!
Quoi, moi ? mindignai-je en toute innocence. Cétait MON compost, sur MON lopin. Rien que du naturel, pur produit de la vache. Sauf mystère… comment cest entré chez toi, emballé à la perfection ? Ça, cest bien un mystère transcendant.
Clémence simmobilisa, raide. Dilemme impossible : reconnaître mon compost, cétait saccuser. Soutenir linverse, cétait expliquer lexplosion. La voilà, captive de son propre chapardage, ruisselant, piteuse.
Cest du sabotage ! bégaya-t-elle. Tu voulais mempoisonner !
Quoi, à lengrais naturel ? Peut-être que ton aura de serre manque dharmonie. Ou bien quelquun ta jeté un sort, tu as pourtant la main légère, non ?
Paul, hilare, entra précipitamment afin de ne pas éclater de rire devant la scène. Clémence attrapa le tuyau darrosage, frotta avec furie les traces de sa mésaventure, mais le parfum de défaite sincrustait à la peau.
Toute la journée, le village bourdonna dhistoires : certains juraient que Clémence bricolait un alambic artisanal, dautres suspectaient la chute dune météorite. Elle, digne comme une pierre, récurait la serre jusquau soir, vidant toutes ses jeunes pousses, remplaçant la terre saturée de « super-engrais ». Exceptionnel : elle ne sortit même pas pour le thé du crépuscule.
Une semaine plus tard, jai fait livrer un nouveau camion. La montagne de compost embaumait le même coin du jardin, intacte au petit matin pas un mouvement, aucun sac envolé, ni la moindre trace de la pelle de Clémence.
Ce jour-là, elle traversa le village, évitant mon regard. Désormais, elle achetait ses engrais, bien emballés, bien étiquetés, et bien payés de sa poche.
Salut, voisine ! Tes poivrons, ils poussent, cette année ? criai-je avec entrain.
Elle sarrêta, jetant un œil glacial dans ma direction. Aucun regret dans ses yeux, mais une terreur authentique devant les mystères des réactions chimiques.
Oui, ils poussent, murmura-t-elle. Je men sors, sans ton aide.
Tant mieux. Si jamais tu veux la recette de mon compost magique, tu sais où demander.
Elle grogna, cracha par terre, et fila chez elle. Je retrouvai ma cuisine, infusai un thé noir corsé, apaisée.
Ce nétait ni la jouissance de la victoire, ni rancœur, juste une sensation dordre retrouvé. Ce qui est à moi demeura mien : la leçon fut acquise. Les frontières ne tiennent pas à la hauteur des clôtures, mais aux règles que lon ose imposer.
Depuis, la levure sèche trône toujours, précautionneusement, sur ma plus haute étagère. On ne sait jamais. Si une nouvelle « coccinelle des champs » venait à tester ma générosité, je saurai désormais lui répondre à ma façon, et sans hausser la voix.