Ma voisine venait sans cesse emprunter du sel, du sucre et des œufs sans jamais rien rendre. Lorsqu’elle s’est présentée pour demander de la farine, je lui ai présenté la note pour tous les aliments.

Il existe un proverbe bien connu en France : « Trop bon, trop c** ». Autrefois, cette expression me semblait exagérée, mais lexpérience ma appris sa profonde vérité.

Il y a environ six mois, une nouvelle voisine a emménagé juste en face de chez moi. Elle devait avoir la quarantaine, toujours bien apprêtée, souriante à chaque rencontre. Nos relations se limitaient jusque-là à des salutations polies dans lascenseur, rien de plus classique entre voisins parisiens.

Deux semaines après son installation, son premier coup à ma porte a résonné vers 21h. Jouvre, et là, je découvre Valérie, lair désolée, tenant une petite tasse vide.

Oh, excusez-moi de vous déranger si tard, chanta-t-elle. Imaginez, je me lance dans des crêpes, tout est prêt, mais il me manque du sel ! Auriez-vous une pincée à me dépanner ? Je vous le rends dès demain, promis !

À Paris, il est difficile de refuser lorsquil sagit dun simple condiment. Je lui verse donc presque la moitié du salière, elle me remercie chaleureusement puis repart.

Mais elle ne tarda pas à revenir. Quelques jours plus tard, la revoilà à ma porte, cette fois pour du sucre.

Javais si envie dun thé, se plaignit-elle, serrée dans son peignoir en pilou. Mais dehors, il pleut, et il est déjà tard Vous pourriez me prêter un verre de sucre ? Je vous rends un paquet tout neuf dès demain, promis !

Cela ne me dérangeait pas, mais je commençais à tiquer. Habitant depuis presque un mois, comment pouvait-elle être privée des produits de base ? Sel, sucre, huile bref, ce que tout le monde possède. Jai préféré ne rien dire et lui prêter.

Par la suite, Valérie est venue réclamer des œufs, un peu dhuile dolive, puis un oignon, un demi-citron, un sachet de thé, un comprimé contre la migraine et même un rouleau de papier toilette.

Toujours la même mise en scène : le soir, un sourire gêné, une histoire de course oubliée, et la promesse de rendre le prêt dès le lendemain. Mais jamais je ne voyais la couleur de mes produits. Son sens du souvenir était aussi pointu que pour savoir si jétais chez moi, mais dune amnésie totale concernant ses dettes.

Un jour, à mon tour davoir besoin, il me manquait une carotte pour finir mon potage. Je savais que Valérie était là, jai frappé. Elle souvrit et, après mavoir écoutée, prit un air contrit :

Ah, jen ai, mais je dois cuisiner ce soir, il ne men reste presque plus. Désolée, je ne peux pas vous dépanner.

Et elle referma la porte.

Cest là que jai tilté. Donc, mes provisions étaient « communes », mais les siennes, sacrées ? Jai compris quil était temps de dire stop.

Jai pris un cahier et, de mémoire, noté tout ce que Valérie avait emprunté : sucre, œufs, café, huile, oignon, médicaments, citron, lessive… En tout, à Paris, cela représentait quasiment 35 euros.

Jai glissé le papier dans lentrée, sachant quil me servirait tôt ou tard. Et bien sûr, ce moment ne tarda pas.

Un samedi, alors que je mapprêtais à faire une tarte, la sonnette retentit. Derrière lœilleton, Valérie, bol à la main.

Je respire un grand coup, prends un air à la fois poli et réservé, puis ouvre.

Salut ! lance-t-elle avec entrain. Dis-moi, tu pourrais me dépanner ? Je veux faire des beignets, il me reste à peine du lait fermenté, et plus du tout de farine Tu pourrais men donner 300g ? Je te rembourse tout, bien sûr !

De la farine ? Bien sûr, jen ai.

Super, tu sais que je te rends toujours tout, hein !

Mais Valérie, avant de continuer notre super partenariat alimentaire, faisons le point sur nos échanges passés.

Je lui tends ma liste préparée. Elle cligne des yeux, surprise. Dhabitude, je courais dans ma cuisine sans broncher ; cette fois, elle a droit à une comptabilité.

Voilà, dis-je en égrenant les lignes. Quinze œufs, quatre verres de sucre, de lhuile, du café, du citron, des oignons cela doit être à peu près correct ?

Je nai pas vraiment compté, marmonna-t-elle, la mine déconfite.

Moi oui. Jai fait laddition, même avec une remise dami. Au total : trente-trois euros cinquante, sil te plaît.

Je lui tends la main.

Une fois la note réglée, je te mets la farine. Je peux même la tamiser, si tu veux !

Tu plaisantes ? Tu me fais une facture ? Pour du sel et de la lessive ? Tes sérieuse ?

Tout à fait. Prendre, cest devoir rendre. Si ça ne revient jamais, cest un achat. Je te demande juste de payer la marchandise.

Quelle radine tu fais ! Jespérais quon fonctionne entre voisines Mais toi, vraiment, tu chipotes !

Chipoter, cest commander des sushis et venir réclamer le papier toilette chez le voisin, répondis-je calmement.

Le visage de Valérie vira au rouge écarlate.

Garde ta farine, alors ! Je ne te demanderai plus jamais rien !

Elle tourna les talons et claqua la porte. Je suis restée là, le papier à la main, sans colère, mais plutôt soulagée.

Depuis, quinze jours ont passé. Valérie ne me dit plus bonjour. Dans lascenseur, elle détourne les yeux, collée à son smartphone. Jai entendu dire quelle se plaignait auprès de la concierge que limmeuble comptait « des gens radins et bizarres. »

Et vous, quauriez-vous fait à ma place ? Auriez-vous continué à subir, ou décidé quil y a une différence entre gentillesse et naïveté ? La vie ma enseigné : la vraie politesse consiste aussi à se faire respecter.

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