Ma voisine venait régulièrement me demander du sel, du sucre et des œufs sans jamais rien me rendre. Lorsqu’elle est venue réclamer de la farine, je lui ai présenté la note pour toutes les courses.

Il y a ce dicton français qui résonne dune manière étrange : « Trop bon, trop con. » Jamais je naurais cru en saisir la profondeur si crue, jusqu’à vivre cette histoire. Je me souviens de cette sensation de coton dans lair, en cette nuit orangée de printemps, où la logique parfois se courbe et que la gentillesse prend la forme dun labyrinthe sans sortie.

Cela a commencé quand une nouvelle voisine sest installée en face de mon appartement, rue Paul-Bert, à Lyon. Elle sappelait Mireille, la quarantaine pétillante, des cheveux couleur marron glacé, toujours tirée à quatre épingles avec un sourire éclatant comme un flash dappareil photo. Nous échangions des bonjours dans lascenseur, chacun comme une feuille darbre portée par une brise de politesse.

Son premier toquement fut timide, vers vingt-et-une heures, deux semaines à peine après son arrivée. Jouvris la porte. Mireille était là, silhouette perdue dans une robe de chambre bleue, une coupe à la main.

Oh, pardonnez-moi de vous déranger à cette heure-ci, fit-elle, les joues illuminées dexcuse. Figurez-vous que je préparais des galettes, tout est prêt, mais il me manque du sel! Vous pourriez men céder une pincée? Dès demain, je vous en rapporte, promis juré!

Qui pourrait refuser une telle demande, si minuscule dans locéan de la vie? Je lui versai presque la moitié de ma salière dans un petit pot. Elle me remercia chaleureusement avant de disparaître dans lobscurité parfumée du couloir.

Mais le refrain ne tarda pas à devenir un leitmotiv. Quelques jours sécoulèrent, et voici que Mireille frappe à ma porte, emmitouflée dans un peignoir moelleux, clignant des yeux dun air enfantin, pour réclamer un bol de sucre : « Jai envie dun bon thé, et il pleut à verse dehors Je vous promets, je vous ramènerai un paquet la prochaine fois! »

Le geste ne me coûtait rien, mais déjà, un courant dinquiétude frisait mon esprit : comment pouvait-on vivre un mois sans posséder les éléments essentiels sel, sucre, huile, allumettes, ces petites sentinelles de la cuisine? Mais je me tus, aspirée dans le rêve cotonneux de la bienséance.

Puis, les requêtes se glissèrent, sournoises et régulières, sur la scène crépusculaire de chaque soir: des œufs un lundi, un trait dhuile dolive le mardi, un oignon le mercredi, une moitié de citron le jeudi, un sachet de thé le vendredi, un cachet daspirine le samedi, un rouleau de papier toilette le dimanche. À chaque fois, la même mélodie: regard confus, histoire de dernière minute « Oh, jai oublié den acheter! » et promesse vaporeuse dun retour prochain. Mais de retour, jamais je nen vis lombre, comme si la mémoire de Mireille, dans ce songe, retenait ladresse mais effaçait la dette.

Une nuit, jeus besoin dune carotte pour finir ma soupe. Je savais Mireille à la maison, alors, un peu gênée, je sonnai. Elle ouvrit, mécouta et, battant des paupières, déclara:

Oh, jen ai, mais je compte cuisiner aussi Je ne peux pas vous en donner, désolée.

La porte claqua doucement, laissant un sillage de silence effervescent dans limmeuble. À cet instant, un déclic, vif comme une flamme sous une casserole: mes provisions étaient-elles les siennes, mais sa carotte, un bien sacré? Jai décidé alors de rompre lenchantement.

Je sortis un carnet, et, ligne après ligne, je couchai le décompte des emprunts de Mireille : sucre, œufs, café, huile, oignon, citron, aspirine, lessive. Je fis le calcul. À vue de nez, tout cela correspondait à environ 35 euros.

Je laissai mon petit papier sur la commode de lentrée, anticipant le retour du rituel. Je nattendis pas longtemps.

Un samedi matin, alors que jenfilais mon tablier pour faire une tarte aux pommes, la sonnette chanta. Derrière le judas, Mireille, coiffée dun air durgence, brandissait un saladier translucide.

Coucou! sexclama-t-elle, sans respirer, comme si le temps était de la pâte à modeler. Tu peux me dépanner deux ou trois cents grammes de farine? Plus un gramme en réserve! Évidemment, je te rends tout, tu me connais

Je réprimai un sourire et ouvris la porte dans un souffle froid.

De la farine? Bien sûr, jen ai.

Formidable! Je savais que je pouvais compter sur toi!

Mireille, attends, ajoutai-je en lui tendant la feuille, avant que la magie ne sévapore. Jai recensé tout ce que tu mas emprunté depuis deux mois. Regarde : dix-huit œufs, quatre tasses de sucre, huile, café, lessive, citron, oignon, aspirine. Ça fait 35 euros au total. Dès que tu régles, je tapporte la farine tamisée, même, si tu le souhaites.

Ses yeux papillonnèrent, son visage se figea comme une marionnette quon oublie de remonter.

Quoi, tu me présentes la note? Pour du sel et de lhuile? Tu plaisantes?

Pas du tout, répondis-je, bras croisés. Emprunter, cest rendre. Sinon, ce nest plus un service entre voisins, cest un achat. Et comme tu ne rends pas, cest normal que je demande une compensation.

Tu chipotes pour trois sous! sexclama Mireille, emportée par une vague de colère mousseuse. Tes vraiment une grippe-sou! Je croyais quon était humaines! Mais toi

Être pingre, cest acheter des sushis et quémander un rouleau de papier toilette à ses voisins, murmurai-je, poliment.

Le visage de Mireille rougit comme un pavot. Elle jeta: « Eh bien, garde ta farine, va! Je ne te demanderai plus rien! » et referma violemment la porte. Je restai là, le papier dans la main, légère, lavée de toute irritation.

Depuis, deux semaines oniriques se sont écoulées. Mireille ne me salue plus, tourne la tête en fixant un téléphone invisible lorsque nous partageons lascenseur. Jai entendu quelle se plaignait à la gardienne, affirmant quici, vivent des gens « radins et bizarres ».

Et vous, que feriez-vous, dans ce rêve étrange? Supporteriez-vous encore ce théâtre de voisinage?

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