Ma voisine a installé un “fumoir” devant ma porte. J’ai résolu le problème fermement — et elle ne s’attendait pas du tout à la façon dont cela finirait.

Ma voisine sest installée pour fumer devant ma porte. Jai traité le problème de façon radicale elle ne sattendait pas à une telle fin.

Tu crois que lair tappartient ? Lescalier est à tout le monde ! Je fume si je veux, je crache si jen ai envie. Va réviser la loi, Madame !

Élodie, la vingtaine à peine entamée, fille de ma voisine Sylvie, soufflait une épaisse volute de vapeur sucrée droit sur mon visage. À côté delle, allongés sur le rebord de fenêtre, deux garçons ricanaient. Par terre traînaient des mégots, des canettes de soda, des épluchures de graines de tournesol.

Moi, Geneviève Laurent, chef comptable dune grande usine lyonnaise, je nai pas toussé ni agité les bras, ce quattendaient probablement ces jeunes. Non, jai juste remonté mes lunettes sur mon nez et regardé Élodie avec ce regard pénétrant qui fait transpirer les contremaîtres pendant les contrôles financiers.

Cest un espace commun, Élodie, ai-je dit dun ton tranchant. Ici, on ne fume pas, on ne crache pas et on ninstalle pas une porcherie. Tu as cinq minutes pour tout ranger. Sinon, la conversation changera de ton.

Oh, quest-ce que jai peur ! a répondu Élodie avec une grimace, laissant tomber sciemment de la cendre sur le sol tout juste lavé par la concierge. Va boire de la verveine, tu feras baisser ta tension. Tu vas te plaindre à maman ? Cest elle qui ma autorisée à minstaller là, pour ne pas fumer dans lappartement.

Les garçons riaient de plus belle. Ma porte sest claquée en coupant court au vacarme de la cage descalier.

Dans mon couloir, ça sentait les pommes sautées et le bois ancien une odeur de maison, désormais gachée par la puanteur de cigarettes bon marché qui se glissait sous la porte. Dans la cuisine, mon neveu Paul était affalé sur la table.

Paul a trente-deux ans, en paraît dix de plus à cause de sa calvitie précoce et de sa posture courbée. Neveu de mon défunt mari, il vit avec moi depuis dix ans. Discret, effacé, avec un léger bégaiement, il répare les montres au petit atelier du quartier. Pour les voisins, il est un peu « loriginal », cible facile pour les moqueries.

G-geneviève, ils sont encore là ? demanda-t-il dans un souffle craintif en entendant le tumulte derrière la porte.

Mange, Paul. Ce nest pas ton affaire, ai-je répliqué, lui servant des pommes sautées. Mais à lintérieur, je bouillonnais.

Le soir, je suis allée voir Sylvie. Elle a ouvert la porte en peignoir, le portable coincé contre loreille et un masque sur le visage.

Sylvie, ta fille a transformé le palier devant ma porte en squat. La fumée rentre chez moi, le bruit dure toute la nuit. Je te demande dagir.

Sylvie a roulé des yeux, toujours son téléphone à loreille :

Mais enfin, Geneviève, tu exagères ! Ils sont jeunes, où veux-tu quils aillent ? Il fait froid dehors. Ce ne sont pas des délinquants, ils discutent, cest tout. Tu es dure parce que tas pas denfants. Et ton Paul, cest un pauvre garçon, il sen fiche bien, lui.

Un coup porté bas, précis. Jai pris une grande inspiration.

Donc, cest ça, « la jeunesse » ? Et Paul tennuie ? Très bien, Sylvie. Jai bien compris.

Je suis rentrée, me suis assise à mon bureau et sorti mon dossier de documents. Les émotions, cest pour les faibles. Pour les forts, il y a le Code civil français et le règlement de copropriété.

La semaine suivante, je me suis faite oublier. Élodie, croyant que la « vieille folle » sétait résignée, a régné sur le palier, y installant un vieux fauteuil trouvé sur le trottoir. La musique retentissait jusquà une heure du matin.

Tout a basculé un vendredi.

Paul rentrait du travail, les bras chargés dun sac de courses et dune petite boîte destinée à un client. À peine arrivé devant eux, lun des garçons, le « petit ami » dÉlodie surnommé « le Chat », glissa son pied.

Paul trébucha. Le sac se déchira, les pommes roulèrent sur le sol sale, au milieu des détritus. La boîte tomba contre le mur.

Oh ! Regardez lautruche qui senvole ! a gloussé le Chat.

Élodie, lair las, a soufflé sa fumée :

Ben alors, tes maladroit ? Fais attention où tu marches ! Ramasse, pendant que je suis gentille.

Rouge comme une tomate, Paul sest mis à ramasser les pommes, tremblant. Dans ses yeux brillaient des larmes de colère impuissante. Il avait lhabitude, après tout. Lhabitude dêtre transparent, de servir de défouloir sans que personne ne le défende.

Jai ouvert la porte. Sur le seuil, je tenais non pas un balai ni une poêle, mais mon smartphone quon pouvait aisément pointer sur le Chat.

Délit dincivilité, injures et dégâts matériels, ai-je prononcé distinctement. Tout est filmé. Jappelle le gardien maintenant, et demain jemmène tout au syndic.

Baisse ton téléphone, mamie ! a balbutié le garçon, mais il na pas osé sapprocher. Mon regard devait lui sembler bien plus effrayant que nimporte quel policier.

Paul, relève-toi, ai-je ordonné sans même le regarder. Rentre.

M-mais… les pommes… bredouilla-t-il.

Laisse. Ce ne sont plus que des déchets. Comme tout ce qui traîne sur ce palier.

Une fois Paul rentré, jai fait face à Élodie, soudain silencieuse.

Maintenant, écoute-moi attentivement, ma petite. Tu crois que jai tout supporté cette semaine ? Non, je récoltais des preuves.

Des preuves ? a t-elle ricané, mais sa voix tremblait.

Jai contacté le propriétaire de votre appartement. Ta mère nen est pas propriétaire, nest-ce pas ? Lappartement appartient à ton père, qui vit à Paris et croit que sa fille est une brillante étudiante, pas une fumeuse qui anime un squat dans la copropriété.

Le visage dÉlodie sest vidé de son sang. Son père était un homme strict, inflexible, qui maintenait Sylvie et sa fille à condition dirréprochabilité.

Tu noserais pas souffla-t-elle.

Cest déjà fait. Il a reçu photos et vidéos de tes exploits il y a dix minutes. Avec une plainte au commissariat et au syndic, et toute la documentation : dates, heures, détritus, bruits, fumée. Le gardien passe dans une demi-heure. Ton père ma assuré quil arrive demain matin.

Le samedi matin, tout limmeuble a entendu une voix grave.

Je buvais mon thé quand on a frappé. Sur le seuil : un homme grand, imposant, dans un manteau élégant le père dÉlodie, Arnaud Lefèvre. À côté de lui, Sylvie, la tête baissée, les yeux rouges. Élodie était absente.

Madame Laurent ? demanda Arnaud dune voix polie, mais ferme. Je vous présente nos excuses pour le comportement de ma fille et de son ex-femme. Le ménage est en cours. Les travaux de remise en état seront à ma charge. Élodie part vivre en foyer détudiantes. Jai coupé les fonds.

Jai hoché la tête, acceptant ces excuses comme un dû.

Cest juste. Mais il reste encore un détail.

Jai appelé Paul. Il est sorti, les épaules rentrées, redoutant le pire.

Votre invité a insulté mon neveu et a cassé sa commande, ai-je annoncé calmement. Paul est un horloger dexception. Il restaure des mécanismes que même les suisses refusent.

Arnaud Lefèvre sest intéressé à Paul.

Vous êtes horloger ?

R- r-restaurateur, corrigea Paul, timidement.

Ah. Jai une collection de Breguet de poche. Un modèle est bloqué depuis un an. Trois ateliers ont renoncé. Pourriez-vous y jeter un œil ?

Paul leva les yeux. Pour la première fois, il était vu comme un professionnel, non comme un original.

J je peux essayer. Si le ressort est en état.

Cest entendu, répondit Arnaud Lefèvre en lui serrant chaleureusement la main. Excuse mon manque de fermeté, mon garçon. Et tiens, tu auras ce travail et une compensation.

Lorsque la porte sest refermée, Paul a longuement contemplé sa main. Pour la première fois depuis des années, il sest tenu droit.

Tante Geneviève, dit-il soudain dune voix ferme, presque sans bégayer. Je vais aller ramasser les pommes. Il nest pas question de gâcher la nourriture.

Je me suis approchée de la fenêtre pour cacher mes yeux embués.

Bonne idée, Paul. Mets donc la bouilloire à chauffer. On a bien mérité une petite fête.

Le palier était devenu silencieux et propre. Ça sentait leau de Javel et la peinture fraîche. Dans la cuisine, flottait le parfum des tartes, et la voix assurée de Paul expliquait à sa tante les secrets du tourbillon.

Le fumoir sauvage avait disparu. Définitivement.

Je retiens cela : face à linjustice et à la médiocrité, la fermeté respectueuse, la loi et la solidarité voilà ce qui fait la différence.

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