Ma voisine a installé un « coin fumeurs » devant ma porte. J’ai réagi fermement — et elle ne s’attendait pas du tout à la façon dont ça allait finir.

Mais où cest écrit que cest TON air ? Lescalier, cest à tout limmeuble. Je fume où je veux, je crache si je veux. Renseigne-toi sur la loi, Madame !

Camille, la fille de vingt ans de la voisine Monique, souffla un nuage épais et sucré de cigarette électronique en plein visage de Madame Hélène Dubois. Deux garçons, affalés sur le rebord de la fenêtre entre les étages, éclataient de rire. Il y avait des mégots, des canettes de Red Bull vides et des coquilles de pistaches qui traînaient sur le carrelage gris.

Hélène Dubois, chef comptable dans une grande usine, ne toussa pas, ne fit aucun geste de recul, comme les jeunes lattendaient. Elle remit juste ses lunettes en place et fixa Camille dun regard lourd, glacial, celui qui fait transpirer les directeurs datelier lors dun contrôle.

Cest un espace commun, Camille, répliqua-t-elle dune voix qui coupait. Donc ici, on ne fume pas, on ne crache pas et on ne transforme pas les lieux en dépotoir. Tu as cinq minutes pour tout nettoyer. Après, on en reparle autrement.

Ouh, tu me fais peur ! répondit Camille en secouant dédaigneusement la cendre sur le carrelage tout juste lavé. Va prendre ton Doliprane, Mamie ! Tu vas faire une syncope ! Tu vas appeler maman ? Cest elle qui ma dit de rester là, pour pas fumer à la maison.

Les garçons riaient plus fort encore. La porte dHélène claqua coupant le vacarme de la cage descalier.

Dans le couloir, ça sentait la pomme de terre sautée, le bois ancien cet arôme doux et familier de chez soi, désormais recouvert par la puanteur aigrelette du tabac qui sinfiltrait par la serrure. À table, Pascal était assis, voûté.

Pascal avait trente-deux ans mais paraissait plus âgé, avec son début de calvitie et sa silhouette fluette. Neveu du défunt mari dHélène, il vivait avec elle depuis dix ans. Discret, effacé, légèrement bègue, il réparait les montres dans un atelier du quartier et avait peur de son ombre. Pour les voisins, il était le doux une cible facile pour les moqueries.

Hél ils sont encore là dehors ? demanda Pascal en rentrant la tête dans les épaules en entendant du bruit de lautre côté de la porte.

Mange, Pascal. Ce ne sont pas tes histoires, trancha Hélène, lui servant une assiette de pommes de terre. Mais au fond, la colère la brûlait.

Le soir, Hélène marcha jusquà la porte de Monique. Celle-ci ouvrit en peignoir, téléphone collé à loreille, masque de soin sur la figure.

Monique, ta fille a transformé le palier en fumoir. La fumée entre chez moi, le bruit ne sarrête jamais. Je te demande dagir.

Monique leva les yeux au ciel, sans éloigner son portable :

Hélène, arrête un peu ! Ils sont jeunes, où veux-tu quils aillent ? Il fait froid dehors, cest pas des délinquants, juste des jeunes qui papotent Tu nas pas denfant, cest pour ça que ça te gêne. Et puis ton Pascal, il ne comprend rien, il ne voit rien.

Le coup était bas, direct. Hélène inspira longuement, lentement.

Daccord, Monique. Je tai entendue.

Elle retourna chez elle, sassit à son bureau, et sortit son dossier de papiers. Les émotions ? Pour les faibles. Pour les autres, il existe le Code civil et le Code pénal.

Toute la semaine suivante, Hélène fut dun calme de marbre. Camille, se croyant débarrassée de la vieille guêpe, réquisitionna le palier. On y trimbalait désormais un vieux fauteuil trouvé dans la rue, la musique braillait jusquà une heure du matin.

Le vendredi, tout bascula.

Pascal, rentrant du travail, portait un sac de courses et une petite boîte un mécanisme commandé par un client. Au moment de passer devant la bande, un des garçons, le petit ami de Camille surnommé Le Chat, lui fit un croche-pied.

Pascal trébucha. Le sac se déchira, des pommes dévalèrent sur le sol crasseux, au milieu des mégots. La boîte contenant le mécanisme finit contre un mur.

Wouah, on dirait quil va décoller ! ria Le Chat.

Camille lâcha son nuage de fumée :

Fais gaffe où tu mets les pieds, pauvre type. Ramasse-moi tout ça, avant que je ménerve.

Rouge, tremblant, Pascal se pencha pour ramasser les pommes. Les larmes lui montaient aux yeux. Il avait lhabitude. Toujours le même refrain : on pouvait le bousculer, se moquer, personne ne prenait sa défense.

La porte souvrit brutalement. Hélène était là, brandissant non pas un balai, mais son portable, caméra dirigée sur Le Chat.

Trouble à lordre public, injure, dégradation, prononça-t-elle clairement. Tout est enregistré. Jappelle la police, et demain, japporterai le dossier au syndic.

Range ton téléphone, la vieille ! lança le garçon, mais il nosait pas avancer. Il y avait quelque chose dans le regard dHélène qui imposait la crainte.

Pascal, lève-toi, ordonna Hélène sans même le regarder. Rentre à la maison.

Mais les pommes, balbutia-t-il.

Laisse. Cest bon à jeter. Comme tout ce qui sattarde sur ce palier.

Une fois la porte refermée, Hélène fixa Camille.

Maintenant, écoute-moi très attentivement, ma petite. Tu crois vraiment que jai patienté pour rien ? Je récoltais des preuves.

Quelles preuves, hein ? renifla Camille, la voix tremblante.

Jai contacté le propriétaire de lappartement. Ta mère nest pas sur le titre, pas vrai ? Le logement appartient à ton père, qui vit à Lyon et croit sa fille modèle, gentille étudiante en médecine, pas racaille qui organise des apéros dans lescalier.

Le visage de Camille vira au blanc. Son père était connu pour sa sévérité.

Tu noseras pas, chuchota-t-elle.

Cest déjà fait. Il a reçu les photos, les vidéos de ta petite vie sociale il y a dix minutes. Et aussi une lettre à la police, au syndic, avec toutes les preuves : dates, bruits, saleté, fumée. Ils vont traiter ça comme il faut. La police passera dans une demi-heure. Et ton père ma promis dêtre là demain matin.

Le samedi matin, le bâtiment résonna dune voix dhomme grave.

Hélène buvait son thé quand la sonnette retentit. Sur le seuil, un homme grand, robuste, en manteau de laine de qualité le père de Camille, Bernard Lefevre. À ses côtés, Monique, les yeux rougis, la tête basse. Pas de trace de Camille.

Madame Dubois ? La voix était courtoise mais ferme. Je vous présente mes excuses pour la conduite de ma fille et aussi de mon ex-femme. Le ménage du palier est déjà en train. Je paierai la remise en peinture. Camille va aller en internat. Je coupe les fonds à Monique.

Hélène inclina doucement la tête, recevant les excuses comme un dû.

Cest juste. Mais il y a un autre point à régler.

Elle appela Pascal. Il savança, le dos courbé, prêt à lhumiliation.

Votre petit ami a insulté mon neveu hier, dit calmement Hélène. Il a brisé son travail. Pascal est un horloger rare. Il restaure des mécanismes dont même les Suisses ne veulent pas.

Bernard Lefevre détailla Pascal, soudain intéressé.

Un horloger ?

Re-r-resteurateur, murmura Pascal.

Vraiment fit lhomme, avançant dun pas. Pascal recula, apeuré. Mais Bernard tendit une main large et chaleureuse. Jai une collection de montres de poche Breguet. Une est en panne depuis un an, trois ateliers ont abandonné. Tu pourrais voir ?

Pour la première fois, Pascal reçut un regard de respect sincère.

Je je peux essayer. Si le ressort est entier.

Parfait, conclut Bernard en serrant vigoureusement la main de Pascal. Excuse mon manque déducation. Ne sois pas rancunier. Je te commanderai la réparation et une compensation.

Porte fermée, Pascal demeura longuement à regarder sa main. Il se redressa : ses épaules semblèrent, pour la première fois depuis longtemps, enfin droites.

Tante Hélène, dit-il dune voix ferme, presque sans bégayer. Je vais ramasser les pommes. Ce serait dommage de gâcher la nourriture.

Hélène se tourna vers la fenêtre pour quil ne voie pas lémotion dans ses yeux.

Ramasse, Pascal. Et mets la bouilloire. Aujourdhui, cest jour de fête.

Dans lescalier, tout était redevenu calme et propre. Ça sentait leau de Javel et la peinture fraîche. Et de la cuisine dHélène, montait le parfum dune tarte aux pommes et la voix posée de Pascal expliquant, dun ton passionné, le fonctionnement du tourbillon à sa tante.

Le fumoir était fermé. Pour toujours.

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