Ma sœur ne m’a pas adressé la parole depuis huit ans. Samedi, elle m’a téléphoné comme si de rien n’était et m’a demandé de l’argent pour une opération.

Ma sœur ne ma pas adressé la parole pendant huit ans. Samedi, elle a appelé comme si de rien nétait, et ma demandé de largent pour une opération.

Cela faisait huit ans sans un mot, sans un message, sans un signe. Samedi, la sonnerie du téléphone a brisé ce silence, et cétait elle. Qui aurait cru quune seule phrase, lancée au téléphone, pouvait faire plus mal que toutes ces années de silence ? Jen aurais ri. Peut-être même avec une ironie désabusée jusquau moment où, assise sur le carrelage de la cuisine, le torchon encore humide dans une main, le téléphone dans lautre, jai simplement pleuré.

Ma sœur, Sylvie, a quatre ans de plus que moi. Petite, dans notre appartement de la banlieue de Lyon, nous partagions la même chambre. Les soirs où Papa regardait le foot et où Maman repassait dans la cuisine, nous inventions mille histoires : nous aurions une grande maison ensemble, nous ne nous disputerions jamais. Jy croyais, moi, à dix ans.

Depuis vingt-trois ans déjà, je travaille à la préfecture. Ma vie est organisée, structurée il le faut, sinon je deviendrais folle.

Il y a neuf ans, Papa est tombé malade. Un cancer du poumon. Deux ans de chimio, dhôpitaux, et de nuits sans sommeil à son chevet. Sylvie est venue trois fois. La première, à peine deux heures trop de choses à faire, à rentrer pour soccuper du chien, des travaux, ou que sais-je.

Moi, je posais des congés, échangeais mes jours de garde. Je le nourrissais, le lavais, lemmenais pour ses séances de rayons. Je nai pas râlé. Cétait mon père.

À sa disparition, jai découvert quun an plus tôt, alors quil ne quittait déjà plus son lit, Maman lavait convaincu de léguer lappartement à Sylvie. Tout avait été signé devant notaire, dans les règles.

Maman trouvait cela plus juste, Sylvie ayant des difficultés. Sylvie, qui nest venue que trois fois. Sylvie qui na jamais rincé une assiette. Sylvie qui ignorait même quels médicaments il prenait.

Jai tenté den parler. Avec Maman, avec Sylvie, avec elles deux. Maman répétait : « Ne vous disputez pas, cest la dernière chose que Papa aurait voulue. » Sylvie haussait les épaules : « Cétait sa décision. » Elle disait ça en regardant ailleurs, derrière moi, comme si jétais la vitre devant quelque chose de plus intéressant.

En six mois, Sylvie a vendu lappartement. Elle a acheté une maison à la campagne, avec jardin et garage. Plus de nouvelles. Elle na pas répondu à mes appels. Pas là non plus le jour de mes cinquante ans.

Aux obsèques de Maman, voilà quatre ans, nous étions de chaque côté de la tombe, sans même un regard. Un cousin a soufflé : « Dommage que Paul ne voie pas ça » Il avait raison. Papa ny aurait pas survécu.

Huit ans sans un signe. Huit réveillons avec lassiette vide sur la table parce que Maman avait voulu, et moi je continuais ce rituel par habitude. Huit ans à mhabituer à lidée de ne plus avoir de sœur.

Et puis, samedi.

Je terminais la vaisselle du déjeuner, Philippe devant le match de rugby, Thomas mappelait quil passerait le lendemain avec Élodie. Une journée ordinaire. Le téléphone a vibré. Sur lécran, un prénom que je navais jamais eu le courage denlever.

« Isabelle ? Cest moi, Sylvie. »

Sa voix nétait pas la même. Plus fine, comme fatiguée, peut-être un peu rouillée de ne pas avoir parlé à quelquun dimportant depuis si longtemps.

« Oui ? » ai-je répondu. Rien de plus. Quaurais-je pu dire ?

Sylvie sest lancée, précipitée, comme si elle craignait que je raccroche. Son genou défaillant, lattente interminable pour se faire opérer dans le public, lopération privée à quinze mille euros, son mari parti depuis trois ans, la maison qui engloutit ses économies, quelle navait plus personne vers qui se tourner, que jétais sa sœur.

« Je suis ta sœur », a-t-elle répété, comme une révélation, après huit ans doubli.

Je suis restée près de lévier, les mains trempées, sentant en moi se resserrer une armure coulée depuis des années mon béton contre leffondrement.

« Sylvie », ai-je énoncé posément, « tu nas pas cherché à savoir si je vivais, pendant huit ans. Je ne sais pas quoi te répondre aujourdhui. »

« Mais cest pour une opération, Isabelle, je ne tiens plus debout »

« Je suis désolée, mais je ne peux pas taider. »

Un silence épais, lourd, dans lequel jentendais son souffle et mes propres battements de cœur.

Et puis cette phrase, posée, découpée, comme répétée mille fois avant :

« Tu sais, Papa avait raison. Il disait toujours que tu étais froide, sans cœur. Il avait raison. »

Papa na jamais dit ça. Je le sais, jétais là chaque jour ces deux dernières années, jentendais tout, chaque mot, chaque râle, chaque sourire quand je lui apportais son thé au citron. Jamais Papa naurait dit ça.

Mais Sylvie, elle, savait où frapper. Elle savait que ce serait un coup de poignard Papa en guise darme. Parce quil nest plus là pour le nier. Parce que je porterai toujours ce doute, ridicule peut-être, mais tenace : et sil avait glissé un tel mot, jadis, devant elle ?

Jai raccroché. Assise sur le carrelage, le torchon dun côté, le téléphone de lautre. Philippe est venu, sest assis sans un mot. Après trente ans, il sait quand il faut se taire, juste rester.

On est restés là bien vingt minutes. Je pensais à Papa, à Maman, à la petite Sylvie dans la chambre de lappartement, celle qui promettait une maison pour nous deux. Je repensais à ces huit ans de silence : ça faisait mal, mais cétait droit. Le silence, lui, est honnête. Il dit : je ne taime plus. Mais cette phraseelle était sale, comme une souillure. Elle avait pris lhomme que nous aimions pour en faire un instrument contre moi.

Je nai pas rappelé. Je ne sais pas si je rappellerai un jour.

Je sais juste quhier, quand ma petite-fille Noémie est entrée, et ma demandé : « Mamie, tu me fais des crêpes ? » jai ressenti quelque chose que Sylvie nimaginerait même pas. Jai senti que javais un foyer quon ne pourra jamais me retirer, ni me léguer. Et que Papa, quelque part, aurait souri.

Pas parce quil avait raison, mais parce quil saurait que je ne lai jamais trahi.

Rating
( No ratings yet )
Like this post? Please share to your friends: