Journal intime,
Je narrive pas à croire ce qui marrive en ce moment. Ma sœur, Camille, me demande de quitter notre propre appartement parce quelle attend un enfant. Est-ce vraiment normal dêtre poussée dehors ainsi ?
Il y a quelques années, nos parents avaient acheté un deux-pièces à Lyon, pensant à notre avenir à toutes les deux. Ils nous avaient dit quun jour, nous pourrions vendre cet appartement et acheter chacun un studio, pour que chacune ait son chez-soi. Cette idée mavait toujours donné un sentiment de sécurité.
Plus tard, Camille a rencontré un homme, Antoine, et ils se sont mariés. Un jour, elle ma demandé sil me dérangerait quelle et son mari vivent avec moi. Jai accepté, pensant que tout irait bien.
Au début, la cohabitation sest bien passée. Mais dès que Camille a appris quelle était enceinte, tout a changé. Depuis, elle insiste, de façon de moins en moins subtile, pour que je quitte lappartement. Elle dit que la chambre où je dors serait parfaite pour le futur bébé. Maintenant, elle fait déjà des plans pour installer un berceau et repeindre « ma » chambre dans des couleurs pastel. On dirait quelle a déjà oublié que jy vis depuis des années, que jy ai mes repères, mes souvenirs
Ce qui me révolte, cest que jai autant de droits quelle sur cet appartement. Je suis étudiante à luniversité et je ne vis que grâce à une bourse et à un petit boulot de serveuse à temps partiel. Louer ne serait même pas envisageable avec mes finances Dans une grande ville comme Lyon, le prix dun studio dépasse de loin ce que je pourrais payer, même en serrant la ceinture sur tout.
Au début, Camille me suggérait gentiment de partir, mais désormais, elle men parle presque tous les jours comme si la décision était prise. Elle fait ses plans à voix haute avec Antoine, sans même me consulter, comme si je nétais déjà quune invitée de passage. Je ne compte pourtant pas céder : je suis copropriétaire, cest aussi chez moi.
Jai fini par en parler à mes parents. Ma mère, en riant, a dit que cest typique des femmes enceintes et que cela lui passera. Elle ma conseillé de ne pas y prêter attention, de ne pas me laisser atteindre. Mais comment pourrais-je ignorer ça alors que, chaque jour, je me sens un peu plus étrangère chez moi ?
Jai limpression dêtre de trop dans mon propre foyer, que Camille ne cherche même pas à comprendre mon point de vue. Je me demande ce que je dois faire maintenant. Accepter linacceptable ? Me battre pour ma place ? Je me sens perdue et blessée face à cette situation si injustedans cet appartement qui aurait dû être un havre, pas un champ de bataille entre sœurs ?
Aujourdhui, jai pris une grande respiration et, à la sortie de la fac, jai fait ce que je repoussais depuis des semaines. Jai emmené Camille dans un café, loin dAntoine, loin des murs sur lesquels elle projette déjà des arcs-en-ciel. Jai posé les cartes sur la table mes droits, mes peurs, mes projets. Jai dit à voix haute ce que je nosais exprimer quen silence : moi aussi, jai besoin dun foyer, moi aussi, jexiste dans cette histoire.
Elle ma écoutée, dabord surprise, puis émue peut-être même un peu honteuse. Je crois quelle avait oublié qui jétais en se concentrant sur qui elle allait devenir. On sest retrouvées. Peu à peu, sa voix sest apaisée, ses mains ont dessiné dautres scénarios. Et si on faisait autrement ? Partager encore un peu, jusquà ce que je trouve une solution. Chercher ensemble une colocation pour étudiants où je pourrais poser mes livres, rêver sans minquiéter dêtre délogée. Peut-être même vendre lappartement plus tôt, comme nos parents lavaient imaginé, pour que chacune prenne son envol elle vers sa famille, moi vers linconnu.
En sortant du café, lair semblait plus léger. La ville brillait de ses lumières du soir, et, pour la première fois depuis des semaines, jai senti que javais retrouvé ma place, non pas dans un appartement ou une chambre, mais dans cette histoire quon sécrivait à deux. Peut-être quun foyer ne tient pas tant à quatre murs quà la façon dont on y habite, ensemble, même quand lavenir sannonce incertain.
Jignore ce que demain me réserve, mais ce soir, en rentrant, je sais quau fond, jai choisi de me battre, non contre ma sœur, mais pour moi. Et cest déjà un grand pas vers la vie dadulte celle où lon apprend, enfin, à saccorder une vraie place.