Journal intime, 12 juin
Parfois, je me demande comment notre vie aurait été différente si tout cela ne sétait pas produit. Aujourdhui encore, les souvenirs me reviennent comme des vagues imprévisibles, et cest au fond de moi que je les raconte ici.
Maman na pu avoir des enfants quà lâge de 38 ans. Pendant des années, elle et mon père consultaient des médecins, sans jamais obtenir de réponse sur ce qui clochait. Ma mère, désespérée, commençait à se résigner à ne jamais connaître la maternité. Mon père, lui, restait plutôt indifférent: «Ce nest pas grave, ne te fais pas de souci,» répétait-il souvent, comme si avoir des enfants était optionnel. Jai compris plus tard que, pour lui, nous navions sans doute jamais été essentiels.
Malgré tout, ma mère priait, espérant quun miracle arrive. Que ce fut la volonté du destin ou du ciel, je suis née un matin doctobre à Lyon. Ma mère était bouleversée de joie: à ses yeux, elle avait enfin été exaucée. Mais mon père ne supportait pas mes pleurs la nuit et se montrait de plus en plus distant. Un an plus tard, des jumeaux sont venus agrandir la famille. Ma mère remerciait le ciel à voix haute, persuadée quelle venait de recevoir le plus beau cadeau. Mais mon père restait coupé de nous et nourrit dautres projets.
Il est venu vers ma mère avec un plan: vendre notre appartement pour en acheter un plus grand, à crédit, «pour le bien des enfants», disait-il. Ma mère, naïve, avait une confiance aveugle et a accepté la vente. Mais, dès que mon père a encaissé largent plus de 250000 euros il a disparu du jour au lendemain. À ce jour, nous ne savons toujours pas où il est parti, ni pourquoi.
Maman sest donc retrouvée seule, sans rien, avec trois enfants à charge, littéralement à la rue. Elle est retournée vivre chez ses parents, à Villeurbanne. Nous nous sommes retrouvés à six dans un petit appartement de deux pièces. Cette période a brisé la confiance de ma mère envers les hommes et les relations, mais il fallait survivre: nourrir, habiller, loger trois enfants relevait du défi quotidien.
Les années ont passé dans cette promiscuité. Puis, pépé est parti, après mamie. Douloureuse, leur absence a tout de même libéré un peu despace. Ma mère a repris des forces et petit à petit, la vie a repris ses droits. Un après-midi dété, alors que nous jouions au parc de la Tête dOr, un homme dune cinquantaine dannées sest approché de ma mère. Dabord méfiante, elle a longtemps évité toute conversation, repoussant gentiment ses avances. Mais il revenait, patient, sincère. Après de nombreuses rencontres au parc, elle a accepté de lui donner son numéro.
Au fil des semaines, ils ont commencé à se voir. Deux mois plus tard, nous avons emménagé dans un bel appartement de trois chambres, à Croix-Rousse, avec cet homme, Adrien. Il est devenu notre beau-père, et notre vie a complètement changé. Adrien était attentionné, présent: il a partagé nos peines et fêté chaque succès à nos côtés. Lenfance, pour nous, a véritablement commencé à ce moment-là.
Aujourdhui, adultes, nous appelons Adrien «papa», et cest grâce à lui que nous avons connu le bonheur dune famille unie. Pour ma mère, comme pour nous, la vie a fini par sourire à nouveau. Cela me prouve quune femme avec des enfants nest jamais condamnée à la solitude il faut simplement croire que le bonheur peut toujours revenir, parfois sous une forme inattendue. Mon père biologique nous a abandonnés, mais Adrien nous a tendu la main. Cest lui, finalement, le véritable père de nos cœurs.