Ma mère a 89 ans. Il y a deux ans, elle a emménagé chez moi dans notre appartement à Lyon. Chaque matin, vers 7h30, je lentends bouger doucement. Puis elle commence à chuchoter avec sa vieille chatte, Ninette, avant de servir la nourriture avec une tendresse sans âge. Après, elle se prépare son petit-déjeuner et sinstalle sur la terrasse ensoleillée avec sa tasse de café, prenant le temps de « se réveiller » pleinement sous le ciel bleu.
Ensuite, elle attrape sa serpillière et traverse toute la maison (environ 240 m²) elle dit fièrement que cest sa séance quotidienne de sport. Si elle en a envie, elle se met à mijoter un petit plat, range la cuisine ou fait ses exercices habituels.
Laprès-midi, cest le moment de « son rituel beauté », constamment renouvelé. Parfois, elle explore son immense garde-robe une collection précieuse, digne dun musée de la mode parisienne. Certains vêtements arrivent chez moi, dautres vont à ses amies, et quelques pièces finissent vendues comme une authentique femme daffaires. Je lui répète souvent :
Maman, si tu avais placé tout cet argent, tu vivrais dans le luxe !
Elle rit de bon cœur :
Jaime mes robes. Et puis, un jour, tout cela sera pour toi. Ta sœur, la pauvre, na vraiment aucun goût.
Pour nous aérer lesprit, nous marchons presque tous les jours trois kilomètres autour du lac du Parc de la Tête dOr. Une fois par mois, elle organise une « soirée filles » avec ses amies. Elle lit énormément et fouille sans cesse dans ma bibliothèque. Tous les jours, elle téléphone à sa sœur de 91 ans, qui vit désormais à Bordeaux et vient nous rendre visite deux fois par an. (En passant, ma tante travaille encore comme comptable pour un client privé.)
Outre Ninette, sa plus grande joie reste la tablette que je lui ai offerte à Noël dernier. Elle dévore tout sur ses écrivains et compositeurs préférés, regarde les actualités, se plonge dans le ballet, lopéra et mille autres plaisirs. Vers minuit, je lentends souvent murmurer :
Il faudrait que je dorme, mais voilà que Pavarotti apparaît tout seul sur YouTube
Ma mère et sa sœur ont vraiment hérité dune chance insolente à la loterie génétique. Pourtant, elle se plaint encore :
Mon dieu, comme jai lair affreuse !
Jessaie de lencourager :
Maman, à ton âge, la plupart seraient déjà partisaujourdhui ! » Je souris, touchée par cette coquetterie dont elle ne se départit jamais. Puis elle se regarde dans le miroir, fait une moue boudeuse et, finalement, éclate de rire, les yeux brillants :
Tant que Ninette me trouve belle, tout va bien.
Avant de regagner sa chambre, elle sarrête sur le seuil, se tourne vers moi et demande, avec cette petite voix amusée :
Tu crois quon aura encore de belles journées ensemble ?
Je réponds sans hésiter :
Cest certain, maman. Tant quon continue à partager nos robes, nos balades et nos secrets.
Dans la lumière du soir, sa silhouette fragile semble danser, légère et heureuse. Je comprends alors que le bonheur, dans notre appartement, ne se calcule ni en années, ni en trésors, mais en instants volés où lamour persiste, même au fil du temps.