Mon mari et moi, nous formons une famille respectable. Cest notre premier mariage, et vingt-cinq années se sont écoulées depuis que nous avons décidé de vivre ensemble, tout doucement, dans le même appartement à Lyon. Nous ne nous sommes jamais disputés devant notre fille; il y a eu entre nous toujours beaucoup daffection, de gestes tendres et dattention réciproque. Notre union flotte paisiblement, comme un bateau sur la Seine un matin brumeux. Jai longtemps cru que, bercée par cette atmosphère harmonieuse, notre fille suivrait notre exemple et construirait un foyer à son tour. Na-t-on pas coutume de dire, ici comme ailleurs, que les enfants sont le miroir de leurs parents?
Cest là que la vapeur se dissipe et que létrange sinvite. Ma fille, Clémence, nest pas mariée. Mais elle vit une histoire damour, ou quelque chose qui sen rapproche dans ce monde un peu de travers. Il y a deux ans, ma mère sest éteinte, et son petit logement à Montmartre nous est resté. Spontanément, mon mari et moi avons décidé de le transmettre à Clémence, comme on passe une baguette magique invisiblement marquée par le temps.
À présent, elle vit là-bas avec son ami, un garçon à laura pâle dont le prénom méchappe comme dans un rêve. Quil partage sa vie ne me dérange guère, mais ce garçon, il semblerait, ne fait rien ou presque. La fuite deau babille sous lévier; lampoule vibre dun éclat triste; aussitôt Clémence décroche le téléphone, et cest son père quelle appelle. À chacune de mes questions – pourquoi son compagnon ne prend-il rien en main, pourquoi ne tente-t-il pas de réparer ces choses? – elle ne répond pas, les mots restent englués dans le miel dun espoir incertain. Elle me jure, les yeux perdus dans la brume, quil va se mettre à faire quelque chose, bientôt.
Là-dessus, jai appris récemment que ce jeune homme, à lidentité vaporeuse, est sans emploi. Aucun euro ne tombe dans la tirelire du ménage; Clémence plie sous la charge. Deux métiers pour elle, une fatigue suspendue au-dessus de sa tête comme un lustre au plafond dun bistrot parisien. Il me semble que ce garçon ne laime pas comme il le faudrait, ou du moins, pas dans cette réalité.
Je lui ai soufflé, doucement mais fermement, que cétait une mauvaise voie. Elle nen a cure. Elle croit, contre vents et marées, fantasques comme dans un tableau de Magritte, quil changera. Quensemble ils construiront leur propre rêve. Elle laime. Et moi, jaime ma fille tellement fort que mon cœur en devient douloureux, comme un accordéon serré trop fort lors dun bal perdu entre les rues de Paris.