— Ma fille, comment vas-tu ? Et le petit ? Tu as déjà choisi un prénom, d’ailleurs ? — Il n’en a pas. Que ses nouveaux parents lui donnent le nom qu’ils voudront. Je vais l’abandonner, maman… Je vais l’abandonner… Personne n’a besoin de nous.

Ma chérie, comment tu vas? Et le petit, comment il va? Dailleurs, tu as déjà choisi un prénom?
Il nen a pas. Je laisserai les nouveaux parents décider. Je vais le laisser, maman… Je le laisse… On nest rien que toutes les deux, personne na besoin de nous dans ce grand monde.

Camille, tu veux quon tamène ton bébé pour la tétée ?

Non, jai déjà dit, je vais signer pour labandon.

Linfirmière a eu un sourire gêné puis elle est sortie. Camille sest tournée vers le mur et sest effondrée en larmes. Les autres mamans de la chambre se sont échangées un regard triste avant de soccuper de leurs propres tout-petits.

Camille était arrivée à lhôpital en pleine nuit, tout était allé très vite. Un petit garçon de trois kilos cinq cents, en pleine forme, un vrai beau bébé. En le voyant, la jeune maman sest mise à pleurer, mais ce nétait pas des larmes de joie.

Allons, tout va bien, pourquoi tu pleures? Il est magnifique, ton garçon, bien costaud. Tu voulais une fille, non? Cest pas grave, tu reviendras une prochaine fois pour la fille.

Je vais le laisser, je ne le prends pas avec moi.

Tu exagères cest pas rien, tu sais, cest ton enfant, réfléchis un peu. Tes pas obligée de décider maintenant, vraiment tu ne ressens rien?

Clémence, la voisine de Camille dans la chambre, était assise sur un banc du couloir avec son mari. Elle racontait, tout sourire, comment leur petite faisait des grimaces avec son nez. Ils riaient ensemble quand une femme, sac en main, est venue lui demander daller chercher Camille.

Clémence est allée à la chambre, puis elle est revenue avec Camille.

Ma chérie, comment tu vas? Il va bien, le petit? Tas pensé à un prénom, finalement?

Non. Je vais le laisser, maman. Laisse-le, eux choisiront. Personne na besoin de nous, on est toutes seules sur terre.

Camille a caché son visage dans ses mains en sanglotant. Clémence, mal à laise, a salué son mari à la va-vite et est repartie.

Tes pas seule, ton père nest plus là, mais tu mas moi. Et puis Baptiste, cest un bon à rien, que veux-tu que je te dise. Sa maîtresse lui a mis dans la tête que le petit était pas de lui, il la cru. Il reviendra, laisse-lui un peu de temps. Je tai amené un petit panier avec de quoi grignoter, mange, quil ait du bon lait, ce petit. Et appelle ton fils Léon, jaime bien ce prénom.

Camille est rentrée poser le panier dans son placard. Des pleurs de bébés résonnaient dans le couloir. Elle est sortie, un peu perdue.

Ce bébé, cest pas le mien ?

Si, cest bien le tien

Je veux lallaiter.

Linfirmière la lui amené. Il pleurait fort, la petite figure toute rouge.

Ten fais pas maman est là, elle va te nourrir.

Camille a eu peur de ne pas y arriver, mais Clémence est venue laider. Petit à petit, le calme est revenu, et le petit bout sest concentré, avalant avec application. Camille la regardé, attendrie, avec un sourire qui lui venait du cœur.

À chaque tétée, on lui amenait Léon. Elle adorait scruter son petit nez en trompette, ses petites mimiques fâchées.

Camille, cest bien ta maman qui est venue tout à lheure? Elle a lair gentille.
Non, cest ma belle-mère. Ma mère est morte, jétais toute petite, mon père passait sa vie dehors, cest ma tante qui ma élevée. Après, je me suis mariée, jai emménagé chez mon mari. On était bien, jusquà ce quil sarrange une maîtresse.
Il est parti, il ne veut plus nous voir. Jétais perdue, jai accouché dans la foulée.

Et maintenant, tu fais quoi avec le bébé?

Ma belle-mère me propose de vivre avec elle. Elle est seule, plus de mari, et son fils ne donne plus de nouvelles. Elle a toujours été gentille, vraiment.

Vas-y, fonce, elle sera contente de sen occuper, un petit-fils, ça se chérit. Et Baptiste, il reviendra à lui tôt ou tard.

Camille a suivi le conseil. Madeleine, la belle-maman, la aidée dans tout, elle adorait Léon.

Le jour où Léon a eu un mois, son père est réapparu. Camille était sortie faire quelques courses.

Maman, je pars avec Laure bosser en Suisse, on nous propose quelque chose là-bas. Je venais juste dire au revoir, et aussi demander si tu pouvais me dépanner un peu, si tu as des euros à me prêter.

Rien du tout! Tas laissé ta femme enceinte, elle a failli abandonner le petit à lhôpital Jai honte pour toi Pas question de toucher à mes sous, ils sont pour mon petit-fils, cest bien plus important. Va gagner ta vie, toi.

Léon sest mis à pleurer, Madeleine a couru vers le berceau.

Tu ne le regardes même pas, ton fils? Cest ton portrait craché.

Mais cest pas mon fils Camille, elle la eu avec quelquun dautre, jen veux pas.

Ah, la bêtise des hommes Fiche-moi le camp, Baptiste, va faire ta vie ailleurs.

Madeleine est passée à la retraite, et Camille a pris sa place au boulot. Léon est entré à la maternelle, ils vivaient tous les trois, pleines de rires et de complicité.

Dis donc, Madeleine, ta belle-fille elle part toujours pas? Jcomprends pas, franchement, la belle-mère, la bru, et plus de fils à la maison, ça me choque.

Je préfère Camille à mon fils, honnêtement, et Léon cest mon bonheur. Ma raison de vivre, Violette, alors ne me juge pas sil te plaît.

Violette, la voisine, a haussé les épaules, perplexe. Chez elle, rien naurait été pareil, son propre garçon était roi. Mais que veux-tu, cest la vie.

Madeleine a fini par remarquer que Camille prenait plus soin delle, sortait souvent le soir.

Dis, Camille, il sappelle comment ?

Qui donc, maman ?

Celui que tu vas voir chaque soir Raconte-moi, tu sais que jaime savoir.

Oh, tu sais, on se promène, cest tout On sest rencontrés par hasard pendant quil visitait sa famille ici.

Et il sait pour Léon?

Bien sûr quil sait tout.

Alors, fais-le venir, tu verras vite sil tient la route.

Le type sappelait Hugo. Il est arrivé avec un panier de fraises et une tarte faite par sa tante. Pour Léon, il avait une petite voiture et un ballon de foot.

La soirée a été remplie de fous rires, Hugo racontait ses bêtises d’enfance, Camille riait aux éclats, Madeleine aussi. Après le départ dHugo, Camille a demandé, impatiente:

Alors, il ta plu? Tu penses quil est bien?

Il est sérieux, il est bien élevé, il taime, ça se voit Mon avis: fonce, ne rate pas ton bonheur!

Un mois après, Hugo est venu demander la main de Camille à Madeleine.

Tenez-vous rassurée, on va vivre à Lyon, jy ai une grande maison. On saime, et Léon cest comme mon fils. Donnez-nous votre bénédiction.

Madeleine a accompagné Camille, Hugo et Léon à la gare. Ils partaient pour la ville, promis de donner des nouvelles, de venir souvent Elle restait là, le cœur serré.

Un an après, Baptiste est réapparu, avec un petit garçon débraillé dans les bras.

Bon sang Baptiste, à quoi ressembles-tu? Laure ne sait plus faire une lessive, ou quoi?

Y a plus de Laure. Elle est partie avec un gars riche On a tout perdu, jai plus rien, alors je suis revenu chez toi.

Il était temps que tu te souviennes que tu as une mère Et ton fils, alors? Paraît que tu tétais fait des idées sur Camille? Mais Léon, tu ne savais même pas quil ne tappartenait pas.

Laure ma embrouillé, elle voulait me séparer de la famille, jai cru tout ce quelle racontait. Je voudrais rencontrer Léon, cest tout. Il est là?

Tas laissé passer ta chance. Camille est mariée, elle est heureuse, cest Hugo qui a adopté Léon, il est son père. Moi, je pars vivre avec eux, Camille a eu une petite fille, jai envie de leur donner un coup de main, de découvrir ma petite-fille. Toi, occupe-toi de la maison, daccord?

Dans le train, Madeleine repensait à comme la vie pouvait être surprenante. Cest un vrai bonheur de se sentir utile pour quelquun, dêtre là quand il faut, de pouvoir aimer et aider. Si elle ne lavait pas fait pour Camille, personne ne sait ce qui serait advenu de leur histoire à toutesElle posa son sac sur la banquette, caressa la joue de Léon, puis serra Camille dans ses bras. Le train filait à travers la campagne, et tout doucement, la lumière dorée du soir jouait sur les visages endormis. Hugo tenait la petite fille de Camille, la berçait tout contre lui, le regard tendre.

Madeleine regarda dehors, le cœur apaisé. Elle pensait à tout ce quelle avait traversé, à la famille éparpillée, recomposée, les chagrins qui finissaient par laisser la place à autre chose, à ces mains qui se tendent quand il le faut. Elle se dit quil ne fallait pas grand-chose pour refaire une vie: un fils à consoler, une belle-fille à aimer, un enfant à bercer, une promesse de lendemain.

Elle se pencha vers Léon, qui somnolait sur son épaule :

Tu sais, mon grand, parfois les familles, ça se fabrique pas forcément comme on pensait. Limportant, cest de saimer, tu comprends ?

Léon hocha la tête, les paupières lourdes. Camille, assise à côté, glissa sa main dans celle de Madeleine sans un mot. À ce moment précis, chaque blessure semblait avoir trouvé sa cicatrice.

Le train séloignait, emportant tous ensemble vers une vie nouvelle, où, peut-être, le bonheur est simplement de ne plus être seul.

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