Ma fille, comment vas-tu ? Et le petit garçon, il va bien ? Au fait, tu lui as déjà choisi un prénom ? — Il n’en a pas. Je préfère laisser ses futurs parents lui en donner un, s’ils veulent… Je vais le laisser, maman… Je vais le laisser… Personne ne veut de nous

Journal de Claire

Ma chérie, comment vas-tu ? Et le petit, alors ? Au fait, tu as pensé à un prénom ? Il na pas de prénom. Que ses nouveaux parents lui en choisissent un à leur goût. Je vais le laisser, maman je vais le laisser Personne na besoin de nous, on est seules au monde.

Claire, dois-je tapporter le bébé pour la tétée ?

Non, jai déjà dit non. Je vais signer labandon.

Linfirmière a soupiré et est sortie. Je me suis tournée face au mur et jai éclaté en sanglots. Les autres femmes dans la chambre se sont échangées un regard, puis ont repris lallaitement de leurs nourrissons.

J’étais arrivée à la maternité au milieu de la nuit. Tout s’était déroulé rapidement. Le garçon, trois kilos cinq cents grammes, en bonne santé, mignon. Mais en le regardant, au lieu de ressentir de la joie, jai pleuré.

Pourquoi tu pleures, voyons Il est en pleine forme, ton petit. Tu espérais une fille, peut-être ? Ce nest pas grave, tu reviendras un jour pour une fille.

Non, je vais le laisser ici Je ne le prendrai pas.

Et pourquoi donc ? Ce nest pas raisonnable, prends le temps de réfléchir, cest ton enfant, tu ne le regretterais pas ?

Ma voisine de chambre, Camille, discutait sur un banc dans le couloir avec son mari. Elle racontait comment leur fille retroussait drôlement le nez, et chacun en riait gaiement. Une femme est arrivée avec un sac et a demandé à voir Claire.

Camille est revenue dans la chambre pour me chercher.

Ma chérie, comment vas-tu ? Et ton fils ? Tu as choisi un prénom, cette fois ?

Il nen a pas. Les futurs parents pourront choisir eux-mêmes. Je vais le laisser, maman Personne ne veut de nous, on est seules au monde.

Je me suis caché le visage dans les mains, submergée de larmes. Camille était gênée dassister à une telle scène, elle fit rapidement ses adieux à son mari et partit.

Tu nes pas seule, ma fille, je suis là, moi. Et puis, ce Paul, quel imbécile. Sa maîtresse lui a monté la tête, à lui dire que lenfant nest pas le sien, que tu las eu ailleurs Il sest mis en colère, bien sûr. Il reviendra à la raison, tu verras. Tiens, je tai apporté de quoi manger, pour fortifier le lait. Appelle-le Nicolas, ton fils.

Je suis retournée dans la chambre et jai caché le sac dans mon casier. Depuis le couloir venaient des éclats de voix denfants. Je suis sortie jeter un œil.

Cest le mien, celui-là ?

Oui, cest le tien

Donnez-le-moi, je vais essayer de le nourrir.

Linfirmière se leva et apporta le bébé, qui pleurait, le visage tout rouge à force de crier.

Ne pleure pas comme ça Maman va te nourrir, tout de suite.

Je réussissais maladroitement à linstaller. Camille est venue à mon aide et, peu à peu, il sest tu, sest mis à téter. Je ne pouvais mempêcher de sourire : quil est drôle, ce petit bonhomme, à respirer fort, concentré sur ses efforts.

Dès lors, on mapportait Nicolas à chaque tétée. Jaimais observer son petit nez en trompette et ses sourcils froncés.

Claire, cétait ta maman, qui est venue tout à lheure ? Quelle gentille femme.

Non Cest ma belle-mère. Ma mère est morte quand jétais toute petite, mon père sen fichait royalement, cest ma tante qui ma élevée. Plus tard, je me suis mariée et jai déménagé chez mon mari. On était heureux, jusquà ce quil ait une aventure

Il est parti chez elle, et il ma rayée de sa vie. Jétais sous le choc, et puis laccouchement a commencé.

Que vas-tu faire, maintenant, seule avec un bébé ?

Ma belle-mère me propose de vivre avec elle. Elle est seule, son mari est décédé, son fils et bien, il a disparu aussi. Cest quelquun de bien, elle ma toujours traitée correctement.

Tu devrais accepter. Elle sera ravie davoir son petit-fils près delle et puis tu auras un soutien. Ton mari reviendra peut-être à la raison.

J’ai suivi ce conseil. Madame Dubois, ma belle-mère, était d’une grande aide et elle adorait Nicolas.

Un mois plus tard, le père de mon fils refit surface. Je n’étais pas là, jétais partie faire quelques courses.

Maman, je pars travailler à létranger avec Sophie. Je suis venu te dire au revoir et demander un peu dargent, si tu peux me dépanner

Tas du culot Tu as laissé ta femme enceinte, elle a failli abandonner ton fils ici à la maternité Jaurais honte à ta place. Va donc, je ne te donnerai rien. Mon petit-fils passe avant toi.

À ce moment-là, Nicolas sest mis à pleurer, Madame Dubois sest précipitée le voir.

Tu ne vas même pas regarder ton propre fils ? Il te ressemble comme deux gouttes deau.

Ce nest pas mon fils Claire a bien dû le faire avec quelquun dautre, je nen veux pas.

Tu es stupide, Paul. Va perdre ta vie ailleurs.

Madame Dubois est partie à la retraite et, à sa place, on ma proposée un emploi. Nicolas est allé à la maternelle, et nous vivions tous les trois dans la joie et la bonne humeur.

Dis donc, Hélène, ta belle-fille nenvisage pas de partir ? On voit rarement une belle-mère qui vire son fils pour garder la bru !

Claire compte bien plus pour moi que mon fils, et Nicolas est ma plus grande source de bonheur. Cest pour eux que je vis, Lucie. Un conseil, mêle-toi de tes affaires.

La voisine, Lucie, ny comprenait rien. Chez elle, son fils aurait toujours été la priorité, qui que ce soit la belle-fille.

Alors que le temps passait, jai remarqué que Claire se pomponnait de plus en plus, et sortait le soir.

Alors, cest comment quil sappelle ?
Qui donc, maman ?

Cet homme que tu vas voir Raconte, je suis curieuse, tu sais.

Oh, ce nest pas grand-chose On sest rencontré par hasard, il venait voir ses cousins.

Il sait pour Nicolas ?

Bien sûr, il sait tout.

Eh bien, fais-le venir un soir, je veux le rencontrer. Sil est bien, alors tout ira bien.

Vincent, cest ainsi quil sappelait, est venu avec un panier de fruits rouges et une tarte faite par sa tante. Pour Nicolas : une voiture miniature et un ballon de foot.

La soirée fut joyeuse, Vincent racontait toutes sortes danecdotes, Claire riait, et même Madame Dubois riait aux larmes. Après son départ, Claire me demanda aussitôt :

Alors, il vous plaît ? Vous le trouvez bien ?

Oui, ma fille Cest quelquun de bien, il est attentif, éduqué et surtout, il taime. Ne rate pas ta chance !

Un mois après, Vincent demanda la main de Claire à Madame Dubois.

Ne vous inquiétez plus. Nous allons vivre à Lyon, jai une grande maison là-bas. Nous nous aimons, et Nicolas, cest comme un fils pour moi. Donnez-nous votre bénédiction.

Madame Dubois nous a accompagnés, Vincent, Claire et Nicolas. Nous avons quitté le coin, ils ont promis de donner des nouvelles, de revenir pour les fêtes Cela ma laissée seule ici, sans eux.

Un an plus tard, Paul est réapparu, flanqué dun fils, Jean, un peu négligé.

Mon Dieu, Paul, à quoi ressemble ton fils ? Sa mère ne lui lave jamais ses vêtements ?

Il ny a plus de Sophie Elle est partie avec un type riche. Tout mon argent y est passé, je nai plus rien Je me suis souvenu que javais une mère, une maison.

Tu as eu bonne mémoire, après toutes ces années à ignorer mon existence.

Elle ma avoué que tout ce quelle ma sorti à propos de Claire était un mensonge, juste pour méloigner. Je compte bien rencontrer mon fils Où est-il ?

Le bonheur, tu las laissé filer. Claire est mariée à un homme bien, elle est heureuse. Nicolas porte son nom, alors non, tu nas plus de fils. Quant à moi, je men vais chez eux, Claire a eu une petite fille, jirai aider, voir ma petite-fille. Toi, surveille la maison.

Madame Dubois a pris le train et tout le long du voyage, elle pensait à la drôlerie de la vie. Comme on peut se sentir utile, heureux, lorsquon est important pour quelquun, quon peut soutenir, comme elle avait pu le faire autrefois pour Claire. Si elle navait pas aidé, qui sait comment leurs destins auraient tourné ?

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