Ma fille, comment vas-tu ? Et ton fils, il va bien ? Au fait, tu lui as déjà trouvé un prénom ?
Non Il nen a pas. Je préfère laisser ce choix aux nouveaux parents. Je vais le laisser, maman Je vais le laisser Personne na besoin de nous, on est seules au monde.
Zoé, dois-je tapporter ton bébé pour lallaiter ?
Non, jai déjà dit non. Je vais signer les papiers pour labandonner.
Linfirmière acquiesça dun air las et sortit de la chambre. Je me suis tournée vers le mur et jai fondu en larmes. Les autres mères échangeaient des regards embarrassés en donnant le sein à leurs petits.
Je suis arrivée à lhôpital en pleine nuit, tout s’est passé rapidement. Un petit garçon, trois kilos cinq cents grammes, en parfaite santé, adorable. Je nai pas pleuré de joie en le voyant, mais dune peine immense.
Tu as vu, il est en pleine forme, ce garçon. Cest un solide. Tu voulais une fille, cest ça ? Bah, tu reviendras un jour, ce sera une fille.
Je vais le laisser Je ne le prendrai pas.
Allons, ne décide pas trop vite. Cest ton enfant, comment pourrais-tu labandonner ? Prends le temps dy réfléchir !
Ma voisine de chambre, Aurélie, attendait avec son mari dans le couloir des visites. Elle racontait comment leur petite Manon faisait des mimiques adorables. Ils riaient ensemble. Mais tout à coup, une femme est arrivée avec un sac, demandant à parler à moi.
Aurélie est venue me chercher et ma menée à ma mère.
Ma chérie, comment tu te sens ? Et ton fils, il va bien ? Tu as déjà pensé à un prénom ?
Il nen a pas. Les nouveaux parents choisiront. Je vais le laisser, maman Personne ne veut de nous, on est seules au monde.
Jai caché mon visage dans mes mains et éclaté en larmes. Aurélie, gênée, sest vite éclipsée.
Tu nes pas seule, ma fille, je suis là pour toi. Et ce François, quel salaud Cest sa maîtresse qui lui bourre le crâne, prétendant que cet enfant nest pas de lui, que tu las eu ailleurs. Il reviendra, tu verras. Tiens, je tai apporté un colis, mange, il faut du lait. Appelle-le Paul, ce petit.
Je suis rentrée dans la chambre avec le sac, que jai caché dans la table de chevet. À travers la fenêtre, jentendais les voix des autres enfants. Je suis sortie dans le couloir.
Ce nest pas le mien ?
Si, cest le tien.
Donnez-le-moi, je vais essayer de lallaiter
Linfirmière me la mis dans les bras. Il hurlait, la figure toute rouge.
Chut, ne pleure pas Maman va te donner à manger.
Maladroite, je tentais de le mettre au sein. Aurélie est venue maider. Lenfant sest calmé, et, étonnamment, une bouffée de tendresse ma envahie. Ce petit bout, il est si drôle avec ses grimaces, il sacharne à téter.
Dès lors, à chaque tétée, Paul me retrouvait. Jadorais observer son petit nez, ses sourcils froncés.
Zoé, cétait ta mère, la dame qui est venue ? Elle est gentille.
Non, cétait ma belle-mère. Ma mère est morte quand jétais toute petite, mon père passait son temps dehors ; cest ma tante qui ma élevée. Puis je me suis mariée, jai emménagé chez mon mari. On vivait bien jusquà ce quil ait une maîtresse.
Il est parti chez elle, ne voulant plus rien savoir de moi. Jétais perdue, et jai accouché presque seule.
Tu vas aller où avec lenfant maintenant ?
Ma belle-mère propose quon vive ensemble. Elle est seule, son mari est décédé, et son fils est parti lui, tu parles. Elle est gentille, toujours adorable avec moi.
Alors vas-y, elle taidera. Peut-être que ton mari reviendra à la raison.
Cest ce que jai fait. Jeanne, ma belle-mère, ma tout de suite épaulée et adorait son petit-fils.
Quand Paul a eu un mois, François sest pointé. Je nétais pas à la maison, jétais partie faire des courses.
Maman, je pars à Bordeaux avec Camille, jai trouvé du travail là-bas. Je viens juste te prévenir et te demander un peu dargent, si tu en as.
Je nen ai pas pour toi Tu as abandonné ta femme enceinte, elle a failli laisser son bébé à la maternité Si ton père était encore là, il ten collerait une bonne. Largent, jen ai besoin pour mon petit-fils. Toi, tu te débrouilleras.
Paul sest mis à pleurer et Jeanne sest précipitée vers lui.
Tu ne veux même pas regarder ton fils ? Il te ressemble comme deux gouttes deau !
Ce nest pas mon fils Zoé me la fait croire, mais je ny crois pas.
Tu es bête, François. Va, vis ta vie de fou.
Jeanne a pris sa retraite et on ma proposé son poste à la bibliothèque municipale. Paul est allé à la crèche. On vivait à trois, dans une complicité simple et chaleureuse.
Jeanne, ta belle-fille nenvisage pas de partir ? Cest inédit, une belle-mère qui vire son fils et garde la belle-fille !
Zoé, je laime plus que mon fils. Mon petit-fils est ma joie. Je vis pour eux, Claire, et cest tout ! Tu ferais bien de toccuper de tes affaires.
La voisine, Claire, haussait les épaules en repartant. Sa vision des choses était ailleurs : pour elle, le fils passait avant tout même sil nétait pas exemplaire. Cest la vie
Un jour, jai remarqué que Zoé se coiffait, prenait soin delle, sortait souvent le soir.
Alors, comment sappelle-t-il ?
Qui, maman ?
Celui chez qui tu cours chaque soir Allez, raconte, je suis curieuse.
Oh, on se balade juste. Il est venu chez des cousins, on sest rencontrés par hasard.
Il sait pour Paul ?
Oui, il sait tout.
Alors invite-le donc, pas besoin de le cacher sil est bien.
Alexandre, cétait son nom, est venu avec un panier de fruits rouges et une tarte, faite par sa tante. Il a offert à Paul une petite voiture et un ballon de foot.
On a passé la soirée à rire, il racontait des anecdotes cocasses, et même Jeanne avait les larmes aux yeux de rire. Après son départ, Zoé ma demandé :
Alors, vous le trouvez comment ?
Il est bien, ma fille. Respectueux, drôle, attentif On voit quil taime. Ne laisse pas passer ta chance !
Un mois plus tard, Alexandre a demandé la main de Zoé à Jeanne.
Soyez tranquilles, nous irons vivre à Lyon, jai une belle maison là-bas. Jaime Zoé, et Paul sera un fils pour moi. Donnez-nous votre bénédiction.
Jeanne les a accompagnés. Ils sont partis en ville, promettant décrire et de venir souvent Mais comment allait-elle vivre, seule ici, sans eux ?
Un an après, le fils de Jeanne, François, réapparut avec un petit garçon, mal peigné.
Mon Dieu, François, dans quel état tu traînes ? Et ta Camille, elle nhabille même pas le petit ?
Oh Il ny a plus de Camille. Elle est partie avec un type plein aux as. Tout largent, je lai dépensé Du coup, je me rappelle que jai une mère et une maison.
Cest le moment Pendant toutes ces années, tu ne tes jamais soucié de moi.
Et elle ma avoué que cétait faux tout ça, quelle a menti pour me pousser à partir. Je vais faire connaissance avec mon fils alors Où est-il ?
Tu as raté ton bonheur, mon pauvre. Zoé est remariée avec un homme bien, elle est heureuse. Paul porte son nom, ce nest plus ton fils. Et moi, je pars les rejoindre, Zoé a eu une petite fille, je veux les aider et voir ma petite-fille. Toi, tu gardes la maison, tu mas comprise ?
Dans le train, Jeanne réfléchissait : la vie est vraiment étrange. Mais quel bonheur, finalement, de se sentir utile, davoir quelquun pour qui compter, comme elle avait soutenu Zoé autrefois. Sans ce soutien, que seraient-ils tous devenus ?