Ma famille, mon univers

Ma famille

Mon Dieu, Clémence, comme tu es belle ! sexclama Agnès, émerveillée en entrant dans la chambre de sa fille.

Clémence se tenait près du miroir, attendant que Manon, son amie et coiffeuse à ses heures, termine avec le voile. Les dernières épingles se glissèrent dans sa coiffure, et Clémence se retourna vers sa mère.

Tu trouves vraiment, maman ? Ça me va ?

Superbe, ma chérie ! Tu es la plus belle des mariées ! dit Agnès en souriant malgré elle. Sa propre mère avait prononcé ces mots, bien avant, et probablement que chaque mère les répète à sa fille le jour de son mariage.

Le choix de la robe avait été une longue aventure. Clémence était très exigeante avec ses vêtements ; ni la mode, ni les conseils extérieurs ne la préoccupaient. Limportant, cétait de se plaire à elle-même. Son goût sûr, sa silhouette élégante lui valaient toujours des compliments. La robe de mariée, elle ne la voulait ni trop classique, ni dans lair du temps : elle voulait autre chose, pas comme tout le monde. Les vendeuses du salon parisien en perdaient leur latin. Comment satisfaire une telle mariée ? Cest Hélène, la propriétaire de la boutique, qui débloqua la situation.

Je crois avoir exactement ce quil vous faut, Clémence.

Hélène disparut et revint quelques instants plus tard avec une housse inédite. Au moment où elle ouvrit la fermeture, Clémence sexclama : cétait la bonne.

Des lignes simples, aucun fard, juste une étoffe précieuse. Devant le miroir, aucune hésitation : la robe lui allait comme si elle avait été cousue pour elle. Aucun ajustement à prévoir.

Alors ?

Je la prends !

Hélène lui sourit. Il y eut comme une ombre de tristesse dans ses yeux, vite dissipée. Pourquoi révéler à Clémence que cette robe, elle lavait commandée pour elle-même, autrefois, mais que son propre mariage naurait jamais lieu On ne se marie pas sans amour ni confiance, et sans lun, lautre nest rien. Hélène secoua la tête, chassant ses regrets. Il faut avancer, toujours.

Et il y a un voile merveilleux pour aller avec, laissez-moi vous le chercher.

Clémence fit un clin dœil à sa mère.

Tu vois, javais bien dit que je trouverais ce que je voulais.

Agnès lui répondit dun signe de tête, débordante de bonheur. Elle savait quelle garderait ces moments comme lun de ses souvenirs les plus chers. Elle se rappela sa propre veille de mariage, à une époque où il était impensable dacheter nimporte quelle robe à Paris. Ou bien on se contentait de ce que proposait le salon des mariés, ou bien chacune sattelait à la tâche. Une amie de la famille, couturière à Versailles, avait cousu la robe dAgnès. Un oncle avait trouvé le tissu, une cousine la dentelle. Le résultat était splendide, mais il ne lui avait pas porté chance. Son mariage vola en éclat quand Clémence navait que deux ans. Amours nouveaux, passions éphémères Le père de Clémence disparut de leur quotidien, tout en réglant ponctuellement une pension alimentaire, afin de préserver sa réputation. Au moins, pensait Agnès, mieux vaut aucun père quun père sans amour.

Plus tard, Agnès avait essayé doffrir à sa fille une figure paternelle, mais lhistoire avec son compagnon fut brève. Il naimait pas les enfants et, le jour où il suggéra denvoyer Clémence chez son père, Agnès fit sa valise et le congédia.

Tu verras, ma fille, nous y arriverons toutes les deux. Nous navons besoin de personne.

Clémence nen garda quun souvenir : sa mère lavait choisie, elle. Peut-être est-ce pour cela que ladolescence fut sans heurt, et que dans leur maison, Clémence trouvait toujours en sa mère une confidente.

Clémence, ma chérie, il est lheure ! On va être en retard ! fit Agnès en arrangeant le voile, effleurant tendrement le front de sa fille. Sois heureuse, mon cœur !

Clémence leva les bras, riant aux éclats.

Oh non maman ! Je vais pleurer, Manon va me tuer. Elle a mis une heure à me maquiller pour que ça ait lair naturel Tout va couler !

Elles sétreignirent, et Clémence murmura :

Je ferai de mon mieux

Le jour du mariage passa en un souffle. Quand Agnès ferma la porte sur lappartement désormais vide, elle sassit sur le banc du vestibule. Voilà, elle était seule. Clémence habiterait désormais lappartement de sa grand-mère, transmis aux jeunes mariés. Paul, le jeune époux de Clémence, navait pas encore eu le temps dacquérir un logement. Quand Clémence mentionna lidée de vivre chez ses beaux-parents le temps de sinstaller, Agnès garda le silence ; le soir, une fois le prétendant parti, elle remit à sa fille le trousseau de clés.

Ne ten fais pas, ma puce. Il faut vivre à deux, dans son chez-soi.

Et les locataires, maman ?

Je leur ai déjà parlé. Ils partiront à temps.

Mais cest ton revenu Tu vas ten sortir ?

Que me faut-il de plus, ma fille ? Je travaille, je me débrouillerai. Profitez de ce que vous avez, cest tout ce qui importe.

Clémence dansa de joie en serrant les clés.

Merci, maman ! Mon rêve dune vraie maison se rapproche !

Une maison ?

Oui, grande, lumineuse, où chacun aura sa place. Et il faudra trois chambres denfants, au moins ! Clémence rougit, serrant sa mère contre elle. Tu trouves que jexagère ?

Mais non, ma chérie ! Tant que tout le monde est en bonne santé, cest parfait.

Merci de me comprendre

Et dis-toi bien quils auront une jeune grand-mère encore en forme ! ajouta Agnès en embrassant la tête de Clémence. Tu auras le foyer que tu veux, vis-le comme tu lentends !

Agnès névoqua pas la conversation de la veille avec les futurs beaux-parents.

Lentrevue se tenait, comme il se doit, dans la maison de la mariée. Agnès avait passé la journée à mijoter petits plats. Elle adorait cuisiner, mais pour deux personnes, ce nétait pas souvent la fête. Là, elle pouvait se lâcher.

Au premier abord, les parents de Paul lui semblèrent agréables. Mais très vite, la future belle-mère, Mme Paulette, pinça les lèvres après avoir picoré dans son assiette.

Cest étrange Ça ne ressemble pas à nos plats

Agnès, surprise, haussa les sourcils. La truite de rivière au four, selon la recette de sa propre grand-mère, récoltait toujours des éloges, tout comme sa terrine, préparée la veille. Le père de Paul, silencieux, se resservait avec plaisir.

Et Clémence, elle, sait-elle cuisiner ? Paulette repoussa lassiette. Il faudra tout lui apprendre. Mais bon, nous y arriverons. Puisque la maison est grande, tout le monde aura de la place, et ce sera loccasion dinculquer à Clémence lart de soccuper de Paul, qui est fils unique Clémence aussi, nest-ce pas ? Et élevée sans père ?

Oui.

Ah Le modèle familial, cest si important difficile de shabituer à une vraie vie de famille quand il ny a jamais eu dhomme à la maison. Nous aimons Clémence, bien sûr, mais il faudra quelle apprenne

Agnès sefforçait de garder le silence, malgré les coups de pied timides de Clémence sous la table. « Ne dis rien, maman ». Elle lavait prévenue avant la rencontre : Paul nétait pas du genre de ses parents.

Plus tard, alors quelle débarrassait, la voix de Paulette la fit tressaillir :

On peut parler, maintenant que les jeunes ne sont pas là ?

Le mari de Paulette, Louis, resta à lécart, muet et sans doute gêné, mais il nintervint pas.

Agnès pardonnez mon manque de formalité, mais à ce stade, inutile de sencombrer de manières Je suis mère, comme vous, et ce mariage minquiète pour Paul. Jespère quil ne souffrira plus tard de ce choix Bien sûr, on souhaite toujours que son enfant fasse le bon choix du premier coup, mais la vie

Paulette attendit une réaction, quAgnès se garda de lui offrir. Elle avait appris depuis longtemps quun silence encourageant déliait bien des langues. Cette patience lui avait bien servi à la direction du dispensaire de la ville.

Ne vous méprenez pas, nous aimons Clémence, insista Paulette. Mais jai des questions, et vous seule avez les réponses.

Je vous écoute.

Je sais que vous êtes séparée depuis longtemps du père de Clémence. Mais vous connaissez sa famille ?

Oui.

Des maladies ? Un passé douteux ? Boit-il ? Était-il marginal ?

Rien de tout cela.

Soyez plus précise, sil vous plaît. Pour la santé des enfants, cest essentiel ! Vous le savez mieux que quiconque, étant vous-même médicale Je peux bien fermer les yeux sur le fait que la petite a grandi sans image masculine, mais comprenez mes inquiétudes. Ma belle-fille entre dans notre famille et jaimerais savoir à quoi mattendre.

Agnès sentit sa patience à bout et fut prête à répondre sèchement, mais aperçu le regard anxieux de Clémence dans lencadrement de la porte. Elle navait pas entendu la conversation, mais un échange de regards lui suffit à comprendre lenjeu.

Maman ?

Oui, ma grande. Jai presque fini ici. Tu veux bien sortir le service à thé de mamie, sil te plaît ?

Aussitôt calmée, Agnès se retourna vers Paulette.

Clémence a une bonne hérédité, rassurez-vous. Si vous souhaitez des preuves, je pourrai vous donner tout ce dont vous aurez besoin. Mais je me garderai bien dexiger le même niveau de détail de votre part. Je crois quil appartient aux jeunes gens de décider de leur avenir. Quant à vos peurs, jespère quelles nempêcheront pas votre fils de faire son choix, le vrai.

Agnès apporta le gâteau « Saint-Honoré » maison, invitant dun regard Paulette à la suivre au salon.

Allons servir le thé, les enfants attendent.

Ce soir-là, elle sarrangea pour interrompre toute discussion future sur ces sujets. Tout était dit.

Clémence et Paul travaillaient déjà tous deux, finançant eux-mêmes la cérémonie, sans demander daide aux parents.

Leur maison, ils la commencèrent à bâtir deux ans plus tard. Lappartement de la grand-mère vendu permit dacheter un terrain près de Lyon. Clémence, enceinte, avait tant étudié la construction quelle simprovisa chef de chantier, amuseant les ouvriers qui suivaient ses ordres de « patronne ». Toutefois, elle neut pas le temps dachever les travaux avant laccouchement ; et cest chez Agnès, contre lavis de Paulette, que Paul ramena mère et nouveau-née.

Pardonnez-moi de venir ici, chez vous, dit Paul, déposant doucement le bébé dans la chambre quAgnès avait cédée à sa fille. Mais cest mieux pour Clémence, et pour moi aussi, je crois.

Tu as bien fait, Paul. Tu as peur de quoi ? Allez, découvre-la, elle a chaud sous ses langes.

Jai peur de mal faire

Naie crainte, cest ta fille. Tu feras de ton mieux, naturellement.

Elle retint Clémence par la main, et lui souffla :

Laisse-le faire !

Paul géra les premières couches, premiers bains, premières balades. Le lendemain, Paulette vint à la maternité.

Ce nest pas une tâche dhomme, tout ça

Quelle idée, répondit fermement Agnès en jetant un regard approbateur à Paul, portant fièrement la petite Sophie dans ses bras.

Elle sabstint de dire combien elle aussi voulait aider, montrer, conseiller, comme toutes les grands-mères de France.

Sophie grandit, solide et vive. Ils fêtèrent la crémaillère dans la nouvelle maison, et un an plus tard Clémence pensa à un deuxième enfant quand la maladie frappa.

Maman, Sophie a de la fièvre, la voix de Clémence tremblait de panique au téléphone, ce que sa mère navait jamais entendu.

Forte ?

Oui, et elle ne descend pas.

Appelle le SAMU. Jarrive !

Agnès traversa Lyon de nuit, priant intérieurement. Sil vous plaît, que ce ne soit rien de grave

Leur prière ne fut pas exaucée. Urgences, réanimation, et deux jours dattente.

Peut-être que tout ira bien, murmura le médecin, nous faisons le maximum

Clémence restait figée devant la salle de soins, Agnès lui apportait du thé, lobligeant à avaler une bouchée. Il faudrait tenir pour sa fille.

Paul oscillait entre son travail et lhôpital. Agnès, le voyant au bord des larmes, tentait de le soutenir :

Cest à toi de tenir, sinon Clémence ne le pourra pas non plus.

Paulette arriva à lhôpital :

Quest-ce que cest ? Pourquoi ? Est-ce que cest héréditaire, ou une infection ?

Paulette, assez ! Agnès la coupa, perdant pour la première fois patience. Et alors ?

Ébranlée, Paulette se tut. Elle regarda Clémence appuyée au mur, Paul silencieux, puis Agnès. Elle baissa la tête et souffla un « Pardon »

Sophie finit par se réveiller et réclama sa maman. On la ramena en chambre. Le plus dur était fait.

Quelques jours plus tard, Agnès passait voir Sophie, plaisantait pour lui donner du courage, mais Clémence la retint avant son départ.

Maman, attends. Paul et moi voulions te parler.

En comprenant ce quils attendaient delle, Agnès ferma un instant les yeux : du bonheur !

Maman, tu veux bien nous aider ?

Bien sûr ! Tu nas même pas besoin de demander !

Merci ! Avec deux enfants, et Sophie qui aura encore besoin de nous sans toi ce serait trop.

Tu as Paul aussi ! Et tu nes pas seule !

Paul, qui jouait à cache-cache sous une couverture, leva la tête :

Vous êtes daccord ?

Emménager chez vous ? Jy suis forcée, on dirait ! Mais seulement jusquau rétablissement de Sophie. Appelez-moi ouvrière saisonnière.

Maman !

Quoi ? Cest limage qui me vient ! Ce nest pas bon de tout mélanger, il vaut mieux que je sois là juste pour aider, mais votre foyer, cest chez vous.

Mais jaimerais tant que tu restes en permanence

Je ne suis jamais bien loin. Vous avez votre vie, cest normal. Daccord, Sophie ?

Elle lembrassa, puis rentra faire ses valises quand le téléphone sonna.

Agnès ? Cest étrange tout ça Pourquoi pas moi ? Paulette râlait comme à son habitude. Je suis plus disponible, plus compétente avec les enfants

Ce nest pas moi qui ai choisi, Paulette. Il faut demander à Paul ou à Clémence

Paul na pas voulu mentendre ! Je ne comprends pas ce quil trouve chez toi ! Sa propre mère, laissée de côté ! Tu trouves ça normal ?

Je ne saurais te dire. Peut-être leur demander directement. Dailleurs, quand as-tu vu Sophie pour la dernière fois ?

Pourquoi faire, puisque tu es continuellement là-bas ? Je nai même pas le temps dapporter un repas, tu toccupes de tout !

Tu as la réponse. Désolée, je dois raccrocher.

Agnès soupira, réfléchissant à léquilibre instable des familles. Une parole maladroite et tout bascule. Reconstruire est bien plus difficile. Paulette ne veut pas le voir, mais Agnès, elle, le sait trop bien. Elle prit son téléphone et appela Paul.

On doit parler.

Trois ans plus tard.

Mamie, cest toi qui memmènes à la danse ou cest mamie Paulette aujourdhui ?

Cest moi, mon cœur. Mamie Paulette ira promener Paul, ta maman travaille.

Donc, je déjeune chez toi ?

Oui.

Génial ! Tu feras des chouquettes comme la dernière fois ?

Si ça ta plu, je recommencerai ! répondit Agnès en surveillant sa petite-fille dans le rétroviseur, solidement attachée dans son siège enfant.

Mamie

Oui, ma puce ?

Et le zoo, ce sera avec toi ou mamie Paulette ce week-end ?

On ira tous ensemble, même Papi viendra. Ça lui fera du bien.

Tu machèteras un ballon ?

Et une glace, et de la barbe à papa.

Super ! sécria Sophie. Mais il en faut aussi pour Paul, hein ?

Bien sûr ! assura Agnès.

Mamie

Oui ?

Je peux te confier un secret ? Vraiment secret ?

Vas-y !

Je vais bientôt avoir un autre frère ou une sœur.

Agnès haussa les sourcils, surprise. Clémence rayonnait dune lumière nouvelle ces derniers temps, mais navait rien dit à sa mère. Depuis quAgnès avait insisté pour aider à distance, partageant la charge avec Paulette, Clémence sen ouvrait avant tout à Paul.

Tout au début, ils avaient traversé des tempêtes, mais ensemble, ils avaient surmonté les difficultés. Chacun avait dû mettre de leau dans son vin, apprendre à se taire ou à parler au bon moment. Et désormais, Sophie et Paul avaient la chance davoir deux grands-mères et un grand-père formidable.

Et comment sais-tu cela ? Agnès baissa le volume de la radio.

Jai entendu papa et maman hier. Ils croyaient que je dormais. Mamie, tu crois que jai le droit despérer une petite sœur plutôt quun frère ?

Pourquoi donc ?

Parce que si cest un garçon, il sera triste de savoir que jaurais préféré une fille

Agnès sourit. Une petite fille bien élevée, pensa-t-elle tendrement.

Sophie, tu aimes Paul ?

Très fort !

Alors tu aimeras le nouveau venu, quil soit garçon ou fille. Cest comme ça.

Daccord !

On attend de savoir ce que diront les médecins, et on verra. Tu sais ce que je rêvais petite ?

Quoi ?

Jaurais aimé avoir un frère, ou deux !

Vrai de vrai ?

Vrai de vrai !

Bon, daccord. Sophie tria ses jouets sur la banquette. Son lapin était un cadeau de mamie Agnès, son ours, de mamie Paulette. Jattendrai le frère aussi

Et tu sais quoi ? dit Agnès en tournant dans la rue où habitaient Clémence et Paul. Cest un vrai cadeau de Nouvel An. On ne sait jamais ce quil y a dans la boîte avant de lavoir ouverte

Mamie, tu mas déjà acheté mon cadeau ?

Pour le Nouvel An, non, pas encore. Mais pour ton anniversaire, oui Tu veux un secret ?

Oui !

Mamie Paulette aussi ta pris un cadeau, mais je ne dirai pas quoi !

Oh non ! Sophie fit la moue.

Tu verras bien, ton anniversaire approche ! Patience.

Sophie attrapa par les oreilles son lapin et courut jusquau portail. Agnès sortit le sac de piscine et croisa Paulette, Paul dans les bras.

Bonjour, mamie !

À toi aussi, fillette ! fit Paulette en souriant. On part à la promenade.

Et nous, à la danse, après sêtre changées.

Agnès regarda les enfants, serrés contre leurs grands-mères, et songea à la simplicité et à la difficulté de lamour familial. Savoir écouter, aimer sans compter, être présent. Voilà, être famille, tout simplementCe soir-là, lorsque tout le monde fut rentré dans la maison encore embaumée de lodeur sucrée des chouquettes, Agnès prit un instant pour observer sa famille, soudée autour du goûter. Paul tendait son dessin à son père, qui riait ; Sophie, la bouche pleine, racontait à Clémence ses grandes ambitions de sœur aînée. Paulette, soudain attendrie, passa la main dans les cheveux de la fillette. Leurs regards se croisèrent de part et dautre de la table, et un sourire silencieux circula.

Dans un coin, la lumière dorée de laprès-midi tombait sur un cadre posé. La photo datait du jour du mariage de Clémence : toute la famille y figurait, maladroitement alignée, mais rayonnante. Agnès sentit la chaleur de souvenirs se mêler à la promesse de lavenir. La famille, pensa-t-elle, nest jamais une évidence, mais toujours une conquête, à refaire patiemment, chaque jour et à protéger franchement, comme un feu précieux face au vent.

Au moment de partir, Sophie voulut quAgnès la porte jusquà la voiture, comme quand elle était toute petite. Et cest ainsi, la fillette blottie contre elle, quAgnès séloigna sur le trottoir, le cœur gonflé dune joie tranquille, la sensation profonde que, malgré les chagrins dhier, la vie avait su lui offrir son plus beau cadeau : la certitude quon ne manque jamais damour à donner, et quil y aura toujours, pour laccueillir, une maison où lon se sent chez soi.

À travers la fenêtre, Clémence la regarda séloigner avec tendresse. Elle murmura en souriant : « Merci, maman. »

Et dans la lumière douce du soir, chacun sut à sa façon que la vraie famille, cest celle que lon tisse, génération après génération, avec du soin, de la patience et une pincée de chouquettes.

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