Mais quest-ce que cest ? Regarde-moi ça, Capucine, passe juste un doigt par là. Ce nest plus de la poussière, cest du feutre ! On pourrait planter des pommes de terre sur cette étagère, je te jure ! La voix féminine, haute et tranchante, fendit le silence de lappartement comme une lame coupe une mangue trop mûre.
Capucine poussa un long soupir, ferma son ordinateur portable et se leva lentement de la table. Les aiguilles de lhorloge affichaient vingt heures. Elle nétait rentrée du bureau que depuis une demi-heure, après avoir jonglé toute la journée avec des tableaux Excel et un rapport trimestriel. Sa tête ronronnait comme un transformateur sous la pluie. Ce quelle désirait le moins, à cet instant précis, cétait découter un éloge du ménage, mais Gisèle Marceau, sa belle-mère, était de ces femmes quon ne peut simplement pas ignorer. Elle régnait au centre du salon, brandissant dans sa main un petit bouquin retiré de létagère, et observait Capucine avec lair offusqué dune sainte blessée.
Gisèle, jai fait le ménage samedi dernier. On aère souvent, le boulevard est juste là, la poussière arrive immédiatement tenta Capucine, sachant davance que cétait vain.
Tout le monde ouvre ses fenêtres, ma chérie, mais seuls les négligents gardent la crasse. rétorqua la belle-mère, essuyant son doigt litéralement sur une serviette en papier, tirée prestement de son sac à main. Victor rentrera du travail, épuisé, affamé, et chez toi, cest la débandade. Un homme a besoin de réconfort, Capucine. Dordre et de cocon ! Et tu laisses deux tasses sales dans lévier depuis ce matin ! Deux ! Laisse-moi deviner ?
On était pressés répondit doucement Capucine, filant mettre leau à bouillir pour le thé. Victor a bu son café, il aurait pu aussi rincer sa tasse
La belle-mère la suivit, ses pantoufles roses, toujours les siennes, traînant sur le parquet avec un bruit rageant.
Un homme ne fait pas la vaisselle ! soffusqua Gisèle, gesticulant. Cest à la femme de tenir la maison. Il faut être la gardienne du foyer, tu connais cette expression ? Mais toi, avec ta carrière. Tes chiffres, tes bilans Et Victor, pendant ce temps, porte des chemises toutes froissées. Je lai vu hier, alors quil passait prendre les bocaux. Le col ne tient même plus ! Le tissu est tout raplapla ! Quelle honte, Capucine. On va croire dans la rue que Victor est orphelin de femme.
Capucine prit des biscuits dans le placard, veillant à ne pas claquer la porte. À lintérieur delle-même, tout bouillait. Cinq ans de mariage, et la même rengaine, inlassablement. Elle avait dabord essayé de plaire : amidonner, décaper, cuisiner entrée-plat-dessert. Mais son poste de responsable des finances la vidait chaque semaine. Victor, lui, ne se plaignait jamais. Pelmenis maison le vendredi et un peu de poussière sur les meubles lindifféraient tant quon nutilisait pas de loupe Mais à la mère, rien nallait jamais.
Juste alors, la porte dentrée claqua.
Je suis rentré ! lança la voix enjouée de Victor.
Mon fiston ! sourit aussitôt Gisèle, qui ajusta sa coiffure au passage et fila à sa rencontre. Je tai amené des chaussons aux pommes, comme tu aimes, puisque Capucine na pas le temps, elle travaille dur, la pauvrette
Victor débarqua dans la cuisine, embrassa sa mère, déposa un bisou sur la joue de Capucine et saffala sur une chaise.
Ah, maman, tes chaussons, cest le paradis. Jai faim comme un loup ! Capu, quest-ce quon mange ce soir ?
Capucine demeura, le bras relevé, la bouilloire à la main.
Je viens juste darriver. Je comptais faire des coquillettes vite fait, la viande hachée est déjà décongelée.
Gisèle grimaça, sa main sur le cœur.
Coquillettes ? Encore ? Victor, tu entends ? Que de la pâte, rien pour lestomac ! Il te faut du bouillon, du vrai, une bonne soupe, genre pot-au-feu. Jen faisais un chaque jour à ton père. À soixante-dix-huit ans, il avait encore un estomac dado, souviens-toi ! Mais là
Elle jeta un regard navré vers la gazinière nue.
Allez, maman, arrête sexaspéra Victor, croquant son chausson. Ça ira. Elle les fera.
Comment ça, arrête ? semporta Gisèle. Je veux ton bien ! Tu as vu ta tête ? Tu fonds à vue dœil ! Cest tout ce mauvais air et cette désorganisation. Une femme doit créer une atmosphère où lhomme VEUT rentrer chez lui. Et là ? Il y a de la poussière, de la vaisselle sale, des coquillettes Ta femme, Victor, na pas la fibre du foyer ! Je tavais prévenu avant le mariage
Gisèle ! lança Capucine, posant la bouilloire avec fracas.
Le silence sinstalla. Surprise, la belle-mère la fixa : Capucine ne haussait jamais la voix.
Quoi, “Gisèle” ? On na plus le droit de dire la vérité ? bouda-t-elle. Jai du vécu, moi. Je sais comment on tient une famille.
Capucine balaya la cuisine du regard : Victor, épuisé, mâchait dans le vide, la mère trônait, fière de son bon droit, dans la lumière de la hotte, la viande commençait à suinter sur le plan de travail. Dans sa tête, quelque chose claqua calme, net.
Vous avez parfaitement raison, déclara-t-elle dune voix étonnamment douce et plate. Je suis une piètre maîtresse de maison. Je namidonne pas les chemises, je ne fais pas de soupe tous les jours, je ne dépoussière pas les meubles le mercredi. Je travaille, je gagne de largent, quon met de côté pour la nouvelle voiture qui vous emmènera à La Baule. Mais ce nest sans doute pas une excuse valable.
Tu vois, tu le reconnais ! jubile Gisèle, sans percevoir lironie. Cest déjà un pas.
Je ne changerai rien, répondit Capucine à voix basse. Je nai tout simplement plus lénergie. Mais jai trouvé la solution. Gisèle, si tant est que vous tenez absolument au confort domestique de Victor, que vous savez mieux vous y prendre et que, retraitée, vous avez du temps Je vous propose de prendre le relais.
Le quoi ?
La logistique du quotidien. Complètement. À partir daujourdhui, je ne fais plus que dormir ici, je paie ma part de charges et du prêt. Et vous, modèle de la ménagère accomplie, tenez la maison. Repas, lessive, repassage, serpillière à votre guise. Vous êtes à deux arrêts de tram. Vous avez un double des clés.
Victor simmobilisa, la bouche ouverte.
Dis donc, Capu, tes sérieuse là ?
Mais bien sûr, sourit-elle. Maman a raison, tu mérites mieux. En un mois, on verra. Si tu es plus heureux, je prendrai des cours de gestion domestique, ou je démissionnerai.
La belle-mère battit des cils, prise au dépourvu. Critiquer, donner des conseils et pointer du doigt, elle savait. Faire le service pour un adulte dans 80 mètres carrés, cétait une autre question. Mais lorgueil de la “femme parfaite” ne laissait pas de place pour reculer.
Je vais le faire, déclara-t-elle, le menton levé. Victor mangera enfin des repas dignes de ce nom. Mais quon ne mempêche pas de faire à ma façon ! Je suis la patronne, dès la cuisine.
Tout est à vous, Capucine eut un geste théâtral. Je ne toucherai même pas à la gazinière. Je dînerai au café ou au boulot.
Cest entendu ! lança la belle-mère. Demain matin, je prendrai le commandement. Il est temps davoir un intérieur présentable.
La soirée planait, tendue et étrange. Victor essaya de parler à sa femme au lit, mais Capucine se tourna vers le mur.
Dors, dit-elle. Demain commence ta nouvelle vie, une vie de cols amidonnés.
Au matin, Capucine fila au bureau. Quelques heures plus tard, Gisèle entra dans lappartement tel un général débarquant sur Omaha Beach. Ménage intégral : fenêtres lessivées, rideaux lavés (elle les trouva noirs de crasse, bien quils fussent dorés), placards vidés, pâtes rangées par couleur.
Le soir venu, Capucine nen reconnut pas les lieux. Ça sentait leau de javel et loignon frit. Dans la cuisine, la belle-mère trônait, rouge et en tablier. Victor, devant une énorme assiette de potage gratiné à la crème, avait droit à côtelettes, purée, salade niçoise, terrine.
Ah, voilà la travailleuse, grogna Gisèle sans se retourner. Va te laver les mains, je te sers une assiette. Cest du pot-au-feu, trois heures de cuisson pour la moelle.
Merci, mais jai mangé au bureau, déclina poliment Capucine, partant se changer.
Dans la chambre, elle crut halluciner : ses vêtements étaient entièrement redistribués. Sa lingerie, jadis pliée en organisateurs, reposait désormais par couleur, ses livres avaient disparu de la table de nuit.
Elle retourna dans le salon.
Gisèle, où est mon roman ? Il était sur la table ?
Ce machin ? répondit la belle-mère, émergeant, torche à la main. Rangé au placard. Fini de traîner. La table doit être vide, pour la poussière. Dailleurs, le tiroir était en désordre, jai tout trié. Une femme doit avoir une armoire aussi nette quune pharmacie.
Capucine serra les dents. Atteinte à la vie privée, pic dintimité passé, mais elle sastreignit à sa décision : Courage. Cest lexpérience.
Merci pour le soin, murmura-t-elle, filant se rhabiller.
La première semaine, ce fut lorgie culinaire. Victor rayonnait. Il retrouvait chaque soir la corne dabondance : soupe, plat en sauce, clafoutis, velouté. Gisèle arrivait avant midi, cuisinait, lavait à la main (un lave-vaisselle, ça ne lave pas), attendait son fils, lécoutait parler du bureau, et ne partait quà vingt et une heures.
Laissant Capucine trois heures de répit chaque fin daprès-midi. Finies les courses, la vaisselle, les machines à étendre. Elle sinscrivit à laquagym, se lança dans la lecture, ségara dans le Jardin des Plantes sous la lumière du soir.
Mais à mi-chemin de la deuxième semaine, lenthousiasme de Victor flancha.
Capu murmura-t-il une nuit, blotti contre elle. Dis, elle va rester longtemps, maman comme ça ?
Un mois, Victor. Comme promis. Ça ne va pas ? Tes cols craquent, la soupe mijote. Cétait ton rêve, non ?
Oui, cest bon Mais tu sais, elle elle prend toute la place. Jaimerais juste parfois avaler un sandwich devant la télé en paix. Mais elle reste, elle raconte ses rhumatismes, la voisine du quatrième, les tomates trop chères. Elle veut que je mange, cajole, masse mon dos. Jai limpression dêtre à la maternelle.
Cest le prix du cocon, esquissa Capucine, moqueuse. Pas de coquillettes.
Et puis elle bouge mes affaires. Mes chaussettes fétiches Disparues. Jai retourné le tiroir. Elle les a jetées pour une tache ! Mes chaussettes !
Dis-lui. Cest pour toi quelle se donne du mal.
Je lai fait Elle se vexe, râle Après tout ce que je fais, tu es ingrat !
Mais ce fut Gisèle elle-même qui abandonna la première, lors de la troisième semaine. Lâge, la fatigue. Nettoyer quatre-vingts mètres carrés, trimballer des courses du marché (Au marché, les légumes sont meilleurs !) et cuisiner à lancienne, ce nétait pas de tout repos.
Un soir, Capucine rentra et trouva Gisèle allongée sur le canapé, un linge mouillé sur le front, lodeur de lEau de Mélisse titillant latmosphère. Victor, penaud, à son chevet.
Que se passe-t-il ? demanda Capucine.
Hypertension gémit Victor. Maman a voulu préparer une terrine. Elle a remué des bottes de bœuf demi-journée, frotté le sol à la main parce que la serpillière ne suffit pas. Résultat
Oh, Capucine chuchota Gisèle, sans ouvrir les yeux. Mon dos jarrive plus à me lever. Et mon cœur, il ratatine.
Capucine, stoïque, décrocha le tensiomètre. La tension était élevée, mais rien daffolant. Plutôt un épuisement.
Il faut vous reposer quelques jours, Gisèle, indiqua Capucine. Pourquoi sacharner ?
Et qui va nourrir Victor ? chercha à sasseoir la belle-mère. Il va mourir de faim ! Toi tu ne cuisineras pas.
Non, confirma Capucine. Javais prévenu.
Maman, mais arrête, la nourriture, on commandera ! Ou je ferai des penne ! Tu tépuises !
Commander ! siffla Gisèle avec mépris, mais elle navait plus la force. Très bien, ce soir faites-le. Mais demain, je reviens. Jai de la pâte à chaussons qui attend.
Mais le lendemain, elle ne vint pas. Un coup de fil : impossible de sortir du lit, le dos bloqué, sciatique en vrac.
Victor soupira de soulagement, sans même feindre. Le soir, ils commandèrent des sushis, ouvrirent une bouteille de Bordeaux, et savourèrent le silence, sans général en tablier.
Capu, arrêtons cette expérience, demanda Victor, trempant son maki. Je ten prie. Jen peux plus. Jadore maman, mais à distance. Si elle venait que le dimanche, comme avant Je peux manger des pâtes chaque jour, peu importe, du moment quon ne touche pas mes slips ni mes chaussettes.
Et le cocon ? Capucine plissa les yeux. Les cols qui grincent ?
Je men fiche ! Je machèterai des chemises sans repassage. Cest bon. Tu avais raison. Cest de la folie ce rythme, avec un boulot à côté Je ne sais pas comment tu faisais avant.
Capucine sourit. Cétait ce quelle attendait.
Quelques jours plus tard, Gisèle débarqua, convalescente. Elle remarqua la boîte à pizza dans la poubelle (Victor avait zappé de descendre les ordures), la tasse sale dans lévier et ne dit rien.
Elle sassit, songeuse.
Capucine, murmura-t-elle lorsque sa belle-fille la rejoignit. Jai réfléchi, en étant clouée au lit. Cest rude
Quoi, donc ?
Tout. Le parquet, ça use. Le ménage, la cuisine, tout ça Et Victor, il est drôlement désordonné en fait. Je ne men rendais pas compte. Il sème ses chaussettes, fait tomber des miettes partout. Jai dû passer la journée à tout ramasser. Je lui fais des petits farcis trois heures, il rechigne : Ya trop doignons ! Fais-les toi-même alors !, que je lui dis. Et lui : Arrête tes histoires, maman ! Cest fou.
Capucine manqua déclater de rire. Le fils parfait sérodait dès que la maman devenait femme de ménage.
Gisèle, dit-elle, sasseyant en face et saisissant la main abîmée de la belle-mère. Vous êtes une vraie fée du logis, cest sûr. Mais Victor et moi, on a nos habitudes. On bosse, on est crevés. Parfois cest le bazar, parfois on fait chauffer des raviolis. Mais ça nous va. Quand on voudra retrouver le palais royal, le pot-au-feu et la beauté des placards, on viendra chez vous. Vous serez notre étoile Michelin. Ça vous va ?
La belle-mère, contemplant ses mains rêches, souffla enfin :
Ça me va Prévenez moi avant. Jai mes feuilletons, mes semis Et puis, jai besoin de repos. Jai repassé les chemises de Victor : elles sont dans son armoire. Les suivantes, il se débrouille. Ou toi, ou il les portera froissées. Jy tiens plus. La santé avant tout.
Elle termina sa tasse, rajusta son cardigan.
Et puis ton livre, je lai remis sur la table de nuit. Tu lis des trucs bizarres, mais bon, cest ton affaire.
Le soir, lorsque Victor rentra, lappartement était paisible. Aucun effluve de Javel ou doignon roussi ; juste lodeur de la lessive de Capucine, et un peu de parfum dambiance. Sur la plaque, quelques saucisses de Strasbourg cuisaient ; sur la table, une boîte de maïs.
Maman est partie ? demanda Victor avec espoir.
Partie. Elle a déclaré forfait : expérience terminée, abandon médical du chef.
Victor serra Capucine fort contre lui, le nez enlacé dans ses cheveux.
Merci, murmura-t-il.
Pour quoi ? Pour les saucisses ?
Dêtre si maligne. Et davoir ramené la paix. Je taime, même si tu nes pas une fée du logis.
Je ne suis pas mauvaise, sourit Capucine, le serrant contre elle. Juste moderne. Et puis, ces saucisses, cest du Label Rouge. Le top.
Dès lors, Gisèle ne cessa jamais tout à fait de donner des conseils : on ne se refait pas. Mais quand elle passait son doigt sur une étagère douteuse, elle se contentait de soupirer lourdement. Si elle saventurait à évoquer la vocation de la femme, Capucine proposait toujours : Gisèle, vous ne voulez pas rester la semaine pour maider ? Je pars justement en déplacement Et aussitôt, la belle-mère retrouvait son clapier à la maison, sa chatte affamée ou lheure de son feuilleton préféré. Elle filait à langlaise.
La paix était revenue. Quant à la poussière Elle reposait là, tranquille, ne gênant personne. Limportant, cest de laisser chacun respirer, sans étouffer lautre.