Cher journal,
Je ressens aujourdhui une profonde tristesse et une incompréhension qui me pèsent. Ma belle-fille, Clémence, semble men vouloir à cause de lappartement, et, pire encore, elle a commencé à monter mon fils contre moi.
Mon fils, Julien, est tombé amoureux dune jeune femme qui, à mon avis, le manipule habilement selon ses envies. Depuis quelque temps, elle le pousse à se retourner contre moi, prétendant que je me fiche de leur bonheur, sous prétexte que je ne pense quà moi. Tout cela parce que jai refusé de faire un échange dappartements.
Cela fait quelques années que mon époux, Louis, nous a quittés, et Julien est mon unique enfant. Je lai élevé avec tendresse et attention, veillant à ce quil reçoive la meilleure éducation possible. Avant son mariage, il vivait avec moi à Paris, et il a commencé à travailler dès luniversité. Aussitôt diplômé, il a trouvé un bon poste.
Julien est ma fierté. Cest un jeune homme honnête et respectable, qui sen sort très bien professionnellement. Malheureusement, Louis et moi navons jamais eu les moyens de lui acheter un appartement à lui. Nous avons vécu modestement toute notre vie ; nous navons pu acquérir notre propre logement quà quarante ans, ayant longtemps loué à Boulogne-Billancourt. Nous ne pouvions tout simplement pas lui offrir un deuxième appartement. Mais après tout, jestime quil peut, lui aussi, soffrir son propre espace, comme nous lavons fait.
Lorsque Julien ma appris quil avait rencontré Clémence, jétais enchantée. Jai toujours essayé dentretenir avec ma future belle-fille une relation faite de respect, sans jamais intervenir ou lui reprocher quoi que ce soit. Peu importe qui serait la compagne de Julien, tant quil était heureux, cela me suffisait. Au début, Clémence me paraissait douce et respectueuse. Mais aussitôt le mariage passé, elle a révélé une tout autre facette.
Après la lune de miel, Clémence a quitté son emploi, prétextant que ses supérieurs la malmenaient et quelle voulait trouver mieux ailleurs. Seulement, elle na jamais cherché. Voilà maintenant deux ans quelle vit sur le dos de Julien, sans aucune envie de travailler.
Ils vivent dans le petit appartement de Clémence, au bout de la ligne 13, à Saint-Denis. Julien na pas les moyens de payer un nouveau logement avec une seule paie, surtout que Clémence dépense la plupart de son argent dans les salons de beauté et les boutiques de vêtements du Marais.
Je narrive pas à comprendre comment on peut ne pas trouver demploi en deux ans. Jai des doutes sur la véracité des entretiens quelle prétend passer. À mes yeux, elle préfère se faire entretenir et se détendre à longueur de journée.
Un jour, jai abordé le sujet dun éventuel enfant :
Mais comment voulez-vous quon fasse un enfant dans un studio aussi exigu ? ma-t-elle rétorqué.
Vous pourriez essayer déconomiser en vue dun crédit immobilier, ai-je proposé.
On na rien à mettre de côté, on finit déjà le mois de justesse ! a-t-elle répondu sèchement.
Je me suis abstenue de lui dire quavec moins de dépenses futiles, ils auraient déjà pu économiser. Jaurais volontiers contribué à leur projet sils faisaient vraiment des efforts pour mettre de largent de côté. Jai d’ailleurs mis de côté une somme coquette en euros. Mais en létat, je refuse de leur donner, de peur que Clémence ne les dilapide dans des frivolités.
Dernièrement, Clémence sest remise à parler davoir un enfant, insistant sur lurgence de la situation et limportance de penser à la succession. Mais peut-on vraiment envisager de fonder une famille dans ces conditions ? Julien commence à pencher en sa faveur.
Maman, tu sais, avec Clémence on se dit, pourquoi ne pas échanger nos appartements ? On ne ferait rien dofficiel, juste un échange. Toi, tu serais bien dans notre studio, et nous naurions plus à penser au crédit. Et puis, il y a assez despace pour toi toute seule
Ses paroles mont transpercée. Jamais Julien naurait imaginé cela tout seul. Jai répondu que jaurais été trop loin de mon travail, et quil ne faut pas déplanter un vieil arbre. Jai toujours dit : « On ne transplante pas les vieux oliviers ! »
Allons-y, ça ne sert à rien, tu vois bien que ta mère se fiche davoir des petits-enfants, elle ne lèverait pas le petit doigt pour nous ! a lancé Clémence à Julien lorsquils ont quitté mon appartement lors de leur dernière visite.
Depuis ce jour, je nai plus de nouvelles de Julien. Il ne répond plus à mes appels et ne me rappelle jamais. Je ne comprends pas ce revirement. Mon fils na jamais été intéressé par largent des autres, mais avec Clémence, on dirait quil a perdu piedCe soir, alors que jerrais dans le salon, mon cœur encore serré, jai reçu un message. Cétait la photo dun bouquet de pivoines, mes fleurs préférées, accompagnée dune simple phrase : « Je pense à toi. » Le numéro était celui de Julien.
Une larme a roulé sur ma joue. Malgré tout, le lien entre une mère et son enfant ne se brise pas aussi facilement. Jai compris que je devais lâcher prise, laisser Julien choisir sa route, même si celle-ci séloigne provisoirement. Je lui ai répondu : « Ma porte te sera toujours ouverte, mon fils. »
Demain, sans amertume et forte de ma dignité retrouvée, jirai acheter des pivoines fraîches pour mon appartement. Jy accueillerai, qui sait, peut-être un jour, mon fils, sa compagne, un enfant. Mais je ne sacrifierai plus ma tranquillité ni mes principes pour plaire. Parce quau fond, lamour maternel est fait de patience, de fermeté et dinaltérable espérance.