Ma belle-fille de cœur – Maman, je vais épouser Émilie. Dans trois mois, nous aurons un bébé, – mo…

– Maman, je vais épouser Amélie. On attend un bébé dans trois mois, mon fils mannonce la nouvelle sans détour.

Je nai pas été très étonnée, car il mavait déjà présentée Amélie bien avant. Ce qui minquiétait, cétait lâge de la mariée : pas encore dix-huit ans. Et mon fils, Pierre, devait bientôt faire son service militaire. Des enfants, à peine sortis de ladolescence, et voilà quils organisent un mariage, un bébé en route

Il a été difficile de trouver une robe de mariée pour Amélie, son ventre bien rond du septième mois rendant les essayages compliqués.

Une fois les noces célébrées, les jeunes mariés se sont installés chez les parents dAmélie. Pourtant, chaque semaine, Pierre venait me voir. Il senfermait dans sa chambre, priant quon ne le dérange pas. En tant que mère, cela minquiétait.

Jappelle alors Amélie.

Tout va bien avec Pierre ?
Bien sûr, pourquoi ? répond Amélie, imperturbable.
Amélie, tu sais où est ton mari à cet instant ? jessaie den savoir plus.
Madame Girard, occupez-vous de vos affaires. On saura bien se débrouiller sans vous, ce fut la première, mais pas la dernière fois quelle me manqua de respect.
Excuse-moi de tavoir dérangée, je coupe court, téléphone raccroché.

Dun naturel calme et pacifique, je nai pas insisté. Quils règlent leurs histoires comme ils veulent, je ne serai pas un obstacle.

Peu après, Amélie donne naissance à Capucine. Ce prénom me déplaisait, alors jai surnommé ma petite-fille Poupette.

Pierre part à larmée.

Il fait son service loin de Paris. Durant ces deux années, je rends fréquemment visite à Poupette. Chaque fois que je vais chez Amélie, je ne peux mempêcher de constater sa beauté éclatante. Elle est vraiment belle, trop même, et cela me rend méfiante. Maintenant quelle est à la fac, pleine de tentations, je me demande comment une si jolie étudiante attendra le retour de son mari.

Jai toujours ressenti quAmélie me tenait à lécart. À chacune de mes visites, elle me remet rapidement la poussette et me presse daller promener la petite, presque soulagée de ne pas croiser mon chemin. Même un simple regard de sa part suffisait à me vexer. Elle na jamais caché son antipathie envers sa belle-mère. Amélie connaît sa valeur et na jamais cherché à me ménager. Je naimais pas ce climat, javais toujours hâte de repartir de ce foyer peu accueillant.

Lorsque Pierre finit son service, il revient enfin à la maison. Je remarque alors que tout semble aller bien entre eux. Leur vie paraît calme, unie, et harmonieuse. Capucine grandit, Pierre na dyeux que pour sa femme, et Amélie, exemplaire maîtresse de maison, rayonne. Jen suis profondément heureuse. Quinze ans sécoulent paisiblement ainsi

Puis, cest comme si Amélie se transformait du jour au lendemain. Elle se lance dans de nombreuses aventures sans chercher à les cacher. On dirait que, comme on dit ici : on ne retient pas un éclair sous une cloche. Pierre endure cette situation trois longues années, tant il aime Amélie, malgré la souffrance.

Amélie, elle, blesse Pierre froidement, le moque et se montre cruelle. Jétais révoltée par son comportement, mais nai jamais osé aborder la question de la morale avec elle. Pour être franche, je craignais Amélie autant que le feu. Son regard pouvait glacer quiconque.

Fiston, ça ne va plus avec Amélie ? Pourquoi ? je tente de comprendre.
Ne tinquiète pas, maman, ça ira, me répond Pierre en essayant de me rassurer.

Mais javais la sensation que Pierre culpabilisait, quil supportait les frasques dAmélie pour expier une faute. Je finis par aller trouver Amélie. Leur rupture me chagrinait.

Amélie, je peux te poser une question ? je murmure, anxieuse de provoquer son courroux.
Madame Girard, demandez donc à votre fils ce quil fait vraiment dans son entreprise… Ou plutôt, avec qui. Ma tante, qui y travaille, ma tout raconté, avec force détails ! Bref, cest votre fils qui ma trompée en premier, Amélie éclate dun ton sec.

Seigneur, pourquoi me suis-je immiscée là-dedans ? Je nai rien dit à Pierre. De toute manière, on ne peut pas plaire à tout le monde, inutile de se ronger le frein.

Peu après, Amélie et Pierre divorcent. Capucine reste avec sa mère.
Pierre, lui, semballe et accumule les conquêtes brunes, blondes, rousses Sa vie sentimentale est plus quanimée.

Amélie ne tarde pas à se remarier, cest Pierre qui men informe, la voix brisée. Amélie se révèle être une épouse attentionnée.

La suivante sappelle Jeanne une femme menue, séduisante et bien décidée. À trente-cinq ans, Pierre plane, et à quarante ans, Jeanne a déjà mis la main sur son cœur (et son portefeuille).

Elle pose ses exigences demblée : mariage officiel, appartement pour sa fille, prise en charge complète.
Pierre fond littéralement devant elle.

Contrairement à Amélie, Jeanne cherche à se rapprocher de moi, mappelle par mon prénom, passe au tutoiement ; ce manque de distance me met mal à laise. Je naime pas les conflits, alors jencaisse. Tous les cadeaux offerts par Jeanne, achetés avec largent de Pierre, traînent dans mon placard, jamais portés. Je narrive pas à les aimer.

Jeanne affiche un sourire forcé, tient des propos faux, et à mes yeux, elle na aucune affection pour Pierre. Elle a trouvé, chez mon fils, un bon parti, abuse de ses largesses et manipule en souriant. Rien à voir avec Amélie : certes, elle criait, mais au moins avec franchise et respect, elle aimait Pierre sincèrement.

Jeanne ne cuisine quasiment jamais, préfère les plats tout prêts de la supérette. Un jour, je lui fais une remarque :
Tu pourrais au moins préparer une soupe pour Pierre. Vous mangez toujours à la va-vite.
Gaby, napprends pas à une vieille pie à chanter, me coupe-t-elle.

Ses amies de vraies fêtardes passent avant tout. Séances dans des spas de luxe, heures passées à traîner en terrasse, virées shopping sans fin Voilà le quotidien de Jeanne. La moindre contradiction, et la voilà qui explose en larmes, fait une scène digne dun vaudeville.

Pourvu quelle ait son œuf dur, et encore, déjà épluché. Comment peut-on supporter une telle épouse ? Je ne comprends pas. Je considère la rencontre entre Pierre et Jeanne comme une mauvaise blague, une erreur regrettable.

De plus en plus souvent, je repense à Amélie, si débrouillarde. Quil y a matière à comparer ! Je me souviens de ses terrines, ses choux farcis inimitables, ses gâteaux extraordinaires Pourquoi Pierre na-t-il pas su préserver son bonheur avec sa première épouse ? Il na eu que ce quil méritait. Au moins, Capucine ne moublie pas et me gâte de petits objets.

Amélie reste pour moi une belle-fille de cœur, même si elle ne fait plus partie de la famille. On ne connaît vraiment la valeur des choses que lorsquon les a perdues. Jeanne, elle, ne sera jamais quune belle-fille de passage.

Je plains mon fils. Je suis persuadée quau fond du cœur de Pierre, Amélie y a encore sa place. Mais ce chemin-là lui est désormais ferméUn soir dhiver, alors que la pluie battait les carreaux, la sonnette retentit. Je reconnus demblée la silhouette dans le porche : Capucine, devenue une belle jeune femme, tenait un panier sous le bras.

Mamie, jai fait un gâteau pour nous deux.
Sous le couvercle, lodeur du chocolat me rappela les anniversaires de Pierre, et aussi le sourire dAmélie, autrefois, quand elle riait, insouciante.

Tu sais, maman et papa sécrivent, parfois. Ils narrivent pas à être heureux, séparés, mais il y a toujours un peu damour souffla Capucine à voix basse, les yeux brillants.

Je lai serrée contre moi, submergée de tendresse. Dans ce petit salon, chargé dhistoires et de souvenirs, jai compris : le bonheur, comme le parfum dun gâteau ou la douceur dune vieille chanson, ne part jamais vraiment. Il sattarde, se transforme, rebondit de cœur en cœur, de génération en génération. Jeanne, Amélie, Pierre, moi Chacun aura laissé une trace, bonne ou mauvaise, mais Capucine, elle, était la preuve vivante que lamour persiste sous toutes ses formes.

Et tandis quelle riait, la bouche pleine de chocolat, jai enfin trouvé la paix : la vie continue, légère et imprévisible, mais toujours portée par ceux quon aime.

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