L’unique homme de la famille Au petit-déjeuner, la fille aînée, Véronique, les yeux rivés à son sma…

Le seul homme de la famille

Au petit-déjeuner, ce matin-là, ma fille ainée, Élodie, les yeux rivés à lécran de son smartphone, me demanda :
Papa, tu as vu la date daujourdhui ?
Non, il y a quelque chose de spécial ?
Au lieu de répondre, elle me montra son téléphone : 11.11.11 saffichait, autrement dit, le 11 novembre 2011.
Cest ton chiffre porte-bonheur, le 11 et aujourdhui, il apparaît trois fois daffilée. Tu vas passer une super journée.
Si seulement tes paroles pouvaient se transformer en pots de miel, plaisantai-je.
Mais oui, papa ! sexclama la petite, Manon, elle aussi absorbée par son écran. Aujourdhui, les Scorpions vont faire une belle rencontre et recevoir un cadeau pour la vie.
Génial. Peut-être quen Europe ou en Amérique, un parent quon ne connaît même pas va casser sa pipe et quon héritera de tous ses biens Qui sait, un milliardaire inconnu
Un milliardaire, pas moins ! rigola Élodie. Un million, ce serait trop banal pour toi.
Cest vrai, un million, ça me semble petit. Mais que ferait-on dun tel pactole ? On commence par une villa à Nice, ou bien à Saint-Barth ? Puis un yacht
et un hélicoptère, papa ! renchérit Manon. Jen veux un rien quà moi.
Pas de souci, tu lauras. Et toi, Élodie, quest-ce que tu veux ?
Jouer dans un film avec Omar Sy !
Trop facile. Je passe un coup de fil à Omar et on règle ça Les filles, finissez vite, il faut se préparer pour lécole.
On ne peut même pas rêver un peu, souffla Manon.
Mais il faut rêver, au contraire, dis-je en avalant ma dernière gorgée de thé. Noubliez juste pas vos cahiers.
Étrangement, cette conversation me revint à lesprit, en fin de journée, alors que je rangeais mes courses dans des sacs réutilisables à lIntermarché du coin. La journée avait été longue, pas du tout miraculeuse : plus de boulot que de coutume, obligé de finir un chantier, et même pas la moindre rencontre agréable, encore moins un cadeau pour la vie.

« Le bonheur est passé au-dessus de moi, comme un pigeon sur la Seine », pensai-je en sortant du magasin.

Près de ma vieille Renault 5 qui avait servi la famille pendant un quart de siècle, un gamin traînait. Un môme paumé, à en juger par sa silhouette : sale, habillé de guenilles, une chaussure de sport dépareillée au pied gauche, une vieille godasse trouée au pied droit, lacée avec un fil électrique bleu. Sur sa tête, une chapka élimée, dont le rabat droit était noirci par une vieille brûlure.
Monsieur, jai faim, donnez un peu de pain murmura-t-il, alors que je me rapprochais de la voiture.
Sa phrase, légèrement hésitante, sonnait faux cependant. Ce nétait ni son apparence, ni le contraste avec lépoque comme une réplique attrapée dans un vieux film qui me mit la puce à loreille, mais bien, ce petit accroc dans la voix. Un vieux réflexe damateur de théâtre municipal, et de formation en art dramatique, refit surface : ces hésitations-là, on apprend à les reconnaître. Est-ce que lacteur incarne son rôle ou débite-t-il un texte appris ? Ce genre de détail trahit toujours la vérité.
Ce gosse mentait. Son hésitation était comme une alarme sonore dans mon esprit : tout était mis en scène, une représentation juste pour moi. Pourquoi ? Instinctivement, je perçus quil jouait la comédie rien que pour moi. Doublement, même.
« Intéressant. Très bien mon petit, je vais jouer à ton jeu. Mes deux princesses seront ravies : elles adorent mener lenquête comme au cinéma. »

Tu ne vas pas rassasier un ventre vide avec du pain. Je te propose mieux : un bol de potage, des pommes de terre avec du poisson, une compote de pruneaux et des chouquettes chaudes, ça tirait ?
Il parut déconcerté une fraction de seconde, mais reprit vite contenance, se renfrognant sous son bonnet.
« Bien joué, pensai-je. Il y a déjà moins de jeu, davantage de sincérité. Allons plus loin »
Alors ?
Daccord dit-il à peine audible.
Parfait. Tiens-moi ça, veux-tu ?
Un test. Jai remarqué que de vrais gamins des rues, lorsquils reçoivent un sac plein à craquer de nourriture, filent aussitôt, croyant faire une affaire. Mais leur fatigue et leur faim les trahissent, je les rattrape sans trop de peine, leur remets deux mots derrière la tête, juste pour la leçon :
On nest pas des bêtes, tu restes un enfant
Je fouillai longtemps dans mes poches pour les clés, pour mon téléphone, feignant de lui tourner le dos.
Élodie, tu as mis les pommes de terre à cuire ? Et préparé une salade ? Parfait. Mets un peu de potage dans la petite casserole, fais-le chauffer. Jarrive dans vingt minutes. À toute de suite.
Le petit ne senfuit pas : il resta planté là, tête baissée, agrippant son paquet de courses, traînant le pied sur lasphalte.
« Merci, ptit gars. Je navais aucune envie de faire un sprint ce soir. »
Enfin, je trouvai les clés, rangeai les sacs à larrière, et ouvris la porte avant :
Montez, mon bon monsieur, dis-je dun air cérémonieux, votre carrosse est avancé. Le dîner vous attend.
Le garçon eut un soupir étrange, sinstalla timidement.
On roula cinq minutes sans un mot. Je vis avec mes filles dans un village à sept kilomètres de la sous-préfecture où je travaille depuis plus de dix ans comme soudeur à léquipe de dépannage dEDF. Orphelin, je nai jamais connu de parents proches mes filles sont mon univers. Je ne les aimais pas, je les adorais, et cétait réciproque. Pour un enfant qui na jamais prononcé « papa » ou « maman », jétais particulièrement sensible au sort des enfants sans foyer. Jaidais comme je pouvais, en apportant un peu de chaleur, parfois en leur trouvant une nouvelle famille. Combien en avais-je ramené ainsi, dabord chez moi, puis chez de braves gens ? Si la loi nétait pas aussi idiote, si ladministration nétait pas si raide, je les aurais tous adoptés, ces enfants. Hélas, célibataire avec deux enfants à charge, conditions financières et logement inadéquats, disait-on Comme si un foyer, même modeste, leur était moins salutaire que lorphelinat ! Je savais bien, pour lavoir vécu, que la seule chose qui comptait, cétait lamour, ce que les foyers offraient si rarement. Chez moi, même imparfait, chaque enfant aurait été aimé comme il ne la jamais été. Quel paradoxe : les assistantes sociales qui font la leçon savent mieux que quiconque que bien des enfants souffrent dans des familles dites « normales », mais le système préfère fermer les yeux sur la réalité. Ma famille, anormale selon eux, leur était donc interdite
« Bande dabrutis » pestai-je intérieurement, en jetant un coup dœil au gamin pour vérifier quil navait rien remarqué.
Il se recroquevillait sur le siège, la tête rentrée sous sa chapka inclinée, reniflant à loccasion. Lui aussi devait ruminer mille pensées.
Un drôle de gosse, pas comme les autres. Les précédents étaient plus vifs, « formés » à la rue. Celui-ci semblait timide, perdu, pas orphelin ceux-là, je les reconnais dinstinct. Probablement fugueur, une semaine dehors tout au plus, ce qui expliquerait son malaise.
« Jai peut-être tiré trop vite mes conclusions. Il doit encore être sous le choc, ce qui ma semblé faux nétait quune maladresse Allons, mon petit, on rentre, une douche, de quoi manger, un peu daffection et une bonne nuit et tu nous diras tout. Tout ira bien. »

Mes filles mattendaient sur le seuil et, voyant la voiture, accoururent pour aider à décharger.
Cest qui, papa ? remarqua enfin Manon en apercevant le garçon.
Eh bien, voilà le cadeau du jour, justement votre fameuse belle rencontre. Un original en prime, rigolai-je.
Génial, papa ! sexclama Manon en sapprochant du petit, sa curiosité piquée. Tu las bien vérifié, ce cadeau ? Sûr que cest pas celui du voisin ?
Ah, je tassure ! Il sest agrippé à ma jambe en criant : je suis ton présent, je suis à toi. Jai rien pu faire
Et il sappelle comment, ton cadeau ? demanda Élodie, rangeant les sacs.
Sans nom !
Même pas une étiquette ou un prix ?
Pas la moindre.
Eh bien, soupira Manon, tu tes fait refiler un lot défectueux, papa
Le garçon devint soudain nerveux, prêt à filer. Manon, le sentant, le saisit dune main sur lépaule, lui tapotant la tête de lautre :
Hé, qui habite dans cette cabane ?
Il a rentré la tête comme une tortue dans sa carapace.
Mauvaise connexion, commenta Élodie. On verra à lintérieur si ça passe mieux.
Elle me jeta un regard appuyé. Avec le temps, on se comprenait à demi-mots. Elle signifiait : ce gamin est verrouillé, na rien dit, il faut employer la fameuse méthode du « bon et du mauvais flic », notre procédé maison.
Je répondis dun geste : « Cinq minutes, pas plus. »
« Même trois suffiront ! » me répondit-elle en silence.
Manon, amène-le donc, on va analyser ce drôle dObjet Non Identifié !
Aussitôt dit, aussitôt fait : Manon le tira à lintérieur comme un paquet de linge. Il se débattit un peu.
Papa, y a un truc qui cliquette chez lui, fit Manon en riant.
Un écrou desserré ou une soudure percée ? ajouta Élodie. Papa, en sortant du garage, prends la pince et le fer à souder, on va bien voir de quoi il retourne.
Les filles, escortant le garçon comme un trésor, filèrent au salon. Je fis mes petites routines du soir, rangeant lauto au garage, vérifiant tout, histoire de repartir le matin au quart de tour. Un quart dheure plus tard, Manon débarqua toute excitée :
Papa, il ment !
Comment tu le sais ?
Élémentaire, Watson ! Il ne sent pas le gamin des rues. Il est tout ce quil y a de plus propre.
Tu las senti ?
Bien sûr ! Tu sais ce quil sent ?
Nappes toutes chaudes ? Savon ? Lait chaud ?
Trop tard voilà ! Elle me montra sa main couverte de traces noires.
De la suie ?
Mais non sens voir.
Je flairai, puis grattai dun ongle.
Du maquillage ?
Bingo ! Du maquillage de théâtre pour se barbouiller et faire croire à la crasse.
Il a dit sappeler Taureau. Sûrement un surnom de rue Jai demandé à Google : le taureau, cest le mâle reproducteur
Tant mieux ! On va lengraisser et le vendre au marché
Papa, arrête un peu elle reprit soudain un ton sérieux. Je suis sûre à 100 % quil sest approché de toi exprès : il porte des loques, du maquillage, il nous joue la comédie, cest du théâtre, papa, du Théâtre dUn Seul Acteur, tout ça !
Pourquoi ?
On se le demande aussi avec Élodie, et il garde le silence. Encore deux minutes et il craquera, tu verras.
Elle neut pas le temps de finir : Élodie surgit sur le perron, criant exprès :
Il nous reste de lacide sulfurique ou pas ?
Oui, la moitié dun bidon ! répondit Manon en le saisissant au garage, en passant devant moi. Maintenant, on dissout tout à lacide et on jette dans les égouts
Les monstres ! soupirai-je.
Les monstresses, corrigea-t-elle en partant.
Papa, viens vite, les mains propres, le repas est prêt ! cria Élodie dès que jentrai dans la cuisine.
On est affamées comme des louves, prêtes à ronger notre petit taureau !
Un vrai veau, jen croquerais bien les os ! plaisanta Manon.
« Mes chipies, pensai-je en souriant. Elles vont sûrement le faire parler Tiens bon, mon gars, jarrive à la rescousse. »
Le pauvre garçon siégeait sur un tabouret au milieu de la cuisine. Les filles finissaient de dresser la table en chuchotant, moqueuses. Je le vis enfin tel quil était : dix ans, tout au plus. Un vrai rouquin, comme dans la chanson : « Roux comme les renards du bois ». Un marcel rayé rouge et noir, un vieux jean bleu déchiré ; pieds nus sous son tabouret, ses cheveux encore humides. Il se frottait la tête avec une serviette-éponge.
Allez, à table, petit taureau ! lança Manon. Tu manges ça au moins, ou tu veux quon tapporte du foin ?
Ou de la farine animale ? ajouta Élodie.
Les filles ! lançai-je, faussement sévère. Chacune regarde son assiette et fait plaisir à son estomac.
Ok, firent-elles à lunisson.
Obliquement, je regardais le garçon. Il changeait à vue dœil. Dos redressé, poitrail déployé, il ne fuyait plus les yeux, mais mangeait parmi nous, comme sil dînait à la maison, en famille le reste de la journée, pour lui, devait déjà appartenir à un passé lointain. Les filles remarquèrent les mêmes changements et échangèrent un regard étonné.
« Quest-ce que ça signifie ? Il voulait donc seulement entrer chez nous Mais pourquoi ? Clair quil nest pas un voyou, pas là pour nous voler, et il agit seul. Quelle est sa vraie motivation ? »
Papa, tu dors ou quoi ? lança Élodie en me tirant par la manche pendant que Manon débarrassait la table. Tu veux encore un peu de tarte ?
Non, merci, cétait parfait. Félicitations, mesdemoiselles. Je me suis absenté longtemps ?
Très longtemps ! sécria Manon, dans un numéro : le temps pour tes filles de grandir, de se marier Bonjour mamie, on est tes petites-filles.
Et lui, cest votre fiancé ? indiquai-je le garçon, en acceptant un thé dÉlodie.
Pas du tout, cest notre veau dappartement ! samusa Manon en tapotant la tête du garçon.
On lengraisse, ajouta Élodie en riant. On dit que les prix du veau vont flamber cet été !
Du bœuf, corrigea Manon en attrapant une mèche de cheveux du garçon.
Soudain, il se leva dun bond, cria presque puis, la voix tremblante, plus bas :
Élodie, Manon cest bon, arrêtez Je me rends. Monsieur Laurent, excusez-moi Jai mal agi, cétait maladroit
Calme-toi, assieds-toi et raconte-nous tout, demandai-je.
Oui, mais la vérité ! prévint Manon. Un mensonge et je le sens direct
Je ne mentirai plus ça mécœure.
Sa confession laissa toute ma famille stupéfaite. Nous avions imaginé mille scénarios, pas celui-là.
Il sappelait Jules Taurin (preuve à lappui, il montra sa carte didentité), presque du même âge que Manon, onze ans. Son père était mort en mission militaire, peu après, sa maman enceinte de huit mois accoucha en avance à cause du chagrin. Seule la petite sœur survécut, elle aussi prénommée Manon, restaient alors quatre enfants, quasiment sans famille. La sœur aînée, à dix-sept ans à peine, risqua de voir les petits départagés dans différentes familles daccueil. Mais, grâce à des amis, elle réussit à les garder tous unis. La vie nétait pas aisée, mais le malheur les avait rassemblés, Jules et sa sœur (Sophie, précisa-t-il) avaient mûri vite, devenus père et mère pour Manon et Lucie.
En octobre, il remarqua que Sophie allait mal : elle semblait malade. Pris de panique à lidée quelle parte, il découvrit qu’elle était tout simplement amoureuse. Dhabitude ils partageaient tout, absolument tout, sauf cette fois : Sophie hésitait, tentait de réprimer ses sentiments, en vain. Une fois la raison découverte, Jules menera lenquête sur lobjet de son amour : il sappelait Laurent Dubois, travaillait comme soudeur, ne buvait pas, ne fumait pas, dix ans quil était divorcé, il élevait seul ses deux filles la mère était partie refaire sa vie au Brésil en laissant tout derrière elle. Et il apprit aussi que Laurent aidait parfois des enfants sans foyer, leur trouvant de bonnes familles parce qu’il avait grandi lui-même à lorphelinat.
Jules saccrocha à cet ultime détail. Doù son plan : se faire passer pour un sans-abri, entrer chez « les Dubois », observer de près Laurent, voir comment étaient ses filles, puisquil était le seul homme de la famille. Il voulait sassurer avant tout quils accepteraient Sophie, quils sauraient laimer. Mais il navait pas prévu de tomber aussi vite sur nos « flics » à linterrogatoire maison.
Vous mavez vraiment plu, tous. Élodie, Manon, vous êtes fantastiques. Monsieur Laurent, je vous en prie, épousez ma sœur. Vous ne le regretterez pas : cest une femme merveilleuse, gentille, comme maman Elle voulait vous lannoncer elle-même, mais elle a eu peur
De quoi ? demanda alors Élodie.
Que vous nacceptiez pas à cause de tous les petits à sa charge
Allons donc, cest absurde coupa Manon. On va te rééduquer nous !
Avec plaisir, ajouta Élodie. Papa, tu ne dis rien ? Tu es bouleversé ? Est-ce quon va demander la main de Sophie ?
On dirait un film, répondis-je dans un sourire. Javais repéré aussi Sophie, la première fois Je me suis dit, jai déjà été marié, et au début ma femme paraissait parfaite
Papa marrêta Élodie, serrant ma main.
Ce nest rien, ma grande : tout cela est derrière. Juste des souvenirs. Ma femme sest vite lassée de la vie avec deux enfants elle a filé. Et là, une tribu entière Ce nest pas évident pour une femme jeune…
Elle a déjà vingt-trois ans ! intervint Jules.
Papa, tu as seulement dix ans de plus, cest courant, affirma Manon.
Certainement, renchérit Élodie, tu seras un guide et un soutien pour elle. Nest-ce pas, Jules ?
Promis, répondit-il.
Alors, papa, tu acceptes ? demandèrent mes filles en mencerclant, scrutant mon visage.
Oui Mais il faut demander lavis de Sophie
Elle accepte déjà, dit Jules en me serrant la main, ému. En tant que seul homme de la famille, je vous confie ma sœur.
Je lui serrai la main, fort, à la française, puis le pris dans mes bras. Lémotion me fit monter les larmes aux yeux. Élodie renifla aussi.
Papa, dit Manon dune voix espiègle pour éviter les pleurs, tu ny croyais pas ce matin, hein ? Mais voilà ta belle rencontre, ton taureau et le cadeau dune vie : une grande et belle famille. Cétait ce que tu attendais, papa. Ça y est, tu es exaucéJe restai un moment sans bouger, étreignant ce gamin qui, pour protéger sa sœur, avait traversé la ville, inventé une histoire, affronté linconnu. Autour, mes filles riaient, parlaient toutes à la fois, déjà prêtes à dresser des plans pour agrandir la maison, organiser la première rencontre officielle, fusionner nos vies.

Soudain, la pendule de la cuisine sonna onze coups brefs. Élodie dressa loreille et, malicieuse :

Onze heures, onze minutes tu vois, papa ? Le triple onze tavait préparé le plus beau des hasards.

Je jetai un regard circulaire à la tablée, à ce garçon roux, à mes deux filles, à la chaleur de cette cuisine un soir dautomne, et je compris soudain que le bonheur nétait jamais là où on croyait lattendre. Il venait simplement, parfois, sous des airs de comédie, caché sous une chapka élimée, en quête dun peu de pain et dun foyer.

Et dans ce rire cristallin, dans les regards pleins de promesses, dans la main de Jules serrant la mienne, je sentis tout à coup la chance courir dans mes veines, discrète et puissante, comme un vieux taureau indomptable.

Ce soir-là, à la table des Dubois, il y avait un homme, trois filles, un bonheur neuf et la certitude quensemble, désormais, aucun de nous ne serait plus jamais seul.

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