— Ludivine, tu perds la tête ou quoi à ton âge ! Tes petits-enfants vont déjà à l’école, et tu parle…

Ludivine, tu as perdu la tête en prenant de lâge ! Tes petits-enfants vont déjà à lécole, et tu parles de mariage ? Cest avec cette exclamation que ma sœur ma accueillie lorsque je lui annonçai que jallais épouser Antoine.

Mais à quoi bon attendre davantage ? Dans une semaine, Antoine et moi officialiserons notre union. Il était temps de prévenir ma sœur, me disais-je. Bien sûr, elle ne fera pas le voyage pour la cérémonie, nous vivons aux deux extrémités de la France, et après tout, à soixante ans, organiser une grande fête avec tout le tralala, ce nest plus de notre âge. Nous signerons à la mairie, tranquillement, puis nous partagerons un repas en tête-à-tête.

Nous aurions fort bien pu nous en passer, mais Antoine y tenait vraiment. Il est chevaleresque jusquau bout des ongles : il mouvre la porte de limmeuble, me donne le bras lorsque jentre ou sors de la voiture, maide à enfiler mon manteau. Non, sans le mariage, il nenvisage pas la suite. Il ma dit : « Je ne suis plus un gamin, jai besoin de construire quelque chose de sérieux. » Pourtant, à mes yeux, Antoine reste un grand adolescent, malgré ses cheveux blancs. Au travail, on le respecte, on ne lappelle que par son prénom et son titre, mais lorsquil me voit, il semble rajeunir de quarante ans. Il menlace soudainement et me fait tournoyer au milieu du trottoir. Cela me rend heureuse, bien sûr, mais je ne peux mempêcher de me sentir gênée. Je lui dis : « Les passants nous regardent, ils vont se moquer ! » Il me répond : « Quels passants ? Je ne vois que toi, ma belle. » Et cest vrai : quand nous sommes ensemble, jai limpression que le monde entier nexiste plus, quil ne reste que lui et moi.

Reste la question de ma sœur, à qui je devais tout raconter. Jai eu peur que Françoise, comme beaucoup dautres, me juge, alors que son soutien métait essentiel. Jai donc rassemblé mon courage et je lai appelée.

Ludivine ! sest-elle exclamée, décontenancée, lorsquelle a compris que jallais me marier. Cela fait à peine un an quon a enterré Victor, et déjà tu lui trouves un remplaçant ? Je me doutais que jallais la surprendre, mais je ne pensais pas que sa première réaction concernerait mon défunt mari.

Françoise, tu sais, je nai pas oublié, lai-je coupée. Mais qui donc décide du délai ? Peux-tu me dire à partir de quand jai le droit dêtre heureuse à nouveau, sans risquer la désapprobation générale ?

Ma sœur est restée pensive :
Pour les convenances, il faudrait attendre cinq ans au moins, tu sais.

Donc, je devrais dire à Antoine : « Reviens dans cinq ans, et dici là je porterai mon deuil » ?

Françoise na rien répondu.

Et quest-ce que ça changerait, franchement ? Je doute que même dans cinq ans, on ne trouve pas des gens pour jaser. Mais ils ne comptent pas pour moi, leur opinion mimporte peu. La tienne, par contre, mimporte. Si tu insistes, jannulerai tout.

Écoute, je ne veux pas être celle qui tempêche davancer dans la vie, alors mariez-vous, si ça te chante ! Mais sache que je ne comprends pas, et je ne soutiens pas ta décision. Tu as toujours été un peu à part, je ne pensais pas que tu finirais complètement à louest. Aie au moins la décence dattendre encore un an.

Mais je nai pas cédé.
Tu sais, Françoise, tu parles dun an, mais si Antoine et moi navons précisément quun an à vivre ensemble, qualors ?

Elle a reniflé démotion.

Fais comme tu veux, va. Je comprends quon veuille être heureux mais tu as déjà eu tant dannées de bonheur

Jai ri doucement.
Tu plaisantes, Françoise ? Vraiment, tu as cru toutes ces années que jétais heureuse ? Je le croyais aussi, figure-toi. Ce nest que maintenant que je réalise la vérité : je nétais quun cheval de trait. Je ne savais même pas quil était possible de vivre autrement, avec de la joie au quotidien !

Victor était un homme bien. Nous avons élevé ensemble deux filles, et voilà, cinq petits-enfants égayent désormais ma vie. Mon mari répétait constamment que la famille était la chose la plus précieuse au monde. Je nai jamais contesté. Dabord, nous nous sommes épuisés à la tâche pour que la maison tourne rond, puis pour que nos filles construisent la leur, et enfin pour gâter la nouvelle génération. En regardant en arrière, je me rends compte que je nai fait que courir derrière le confort et la stabilité, sans même le temps de souffler. Lorsque notre aînée sest mariée, nous avions déjà la maison de campagne, mais Victor a voulu aller plus loin : il rêvait de faire de lélevage pour gâter les petits-enfants.

On a loué un hectare à la campagne, et on sest liés comme des bœufs à la charrue, pour des années. Victor a acheté du bétail, qui demandait à être nourri sans arrêt. Jamais au lit avant minuit, debout à cinq heures. Toute lannée à la maison de campagne, rarement un saut à la ville, et encore, pour des démarches administratives. Il marrivait dappeler mes amies quand javais un moment. Lune revenait de la côte avec sa petite-fille, lautre était allée au théâtre avec son mari Quant à moi, même faire les courses me paraissait un luxe inaccessible !

Parfois, on restait plusieurs jours sans pain, la vie de la ferme nous tenait pieds et poings liés. La seule chose qui nous faisait tenir, cétait de savoir que nos enfants et petits-enfants ne manquaient de rien. Laînée a même pu changer de voiture grâce à nos poules et nos légumes, la cadette a refait la déco grâce à largent du veau ; au moins, nos efforts nétaient pas vains. Un jour, une ancienne collègue qui passait me voir sest exclamée :

Ludivine, je ne tai pas reconnue ! Je croyais que tu profitais de lair pur pour te reposer, mais tu es épuisée, tu te tues à la tâche ! Mais pourquoi tinfliger tout ça ?

Je nai pas compris ce quelle entendait par « vivre pour soi » Aujourdhui, je comprends. On peut dormir à loisir, déambuler dans les magasins, aller au cinéma, au spa, faire du ski, sans que cela prive personne ! Les enfants ne sappauvrissent pas, les petits-enfants ne manquent de rien. Surtout, jai appris à voir les choses autrement.

Avant, à la campagne, ramasser les feuilles me mettait en colère : quelle corvée ! Aujourdhui, ces feuilles me mettent de bonne humeur. Lorsquon se promène dans le parc et que lon joue à les faire valser du pied, on retrouve une âme denfant. Jai appris à aimer la pluie : plus besoin de courir rentrer les chèvres, je la regarde tomber depuis la fenêtre dun café, bien au chaud. Je découvre pour la première fois la beauté du ciel, des couchers de soleil, du craquement de la neige sous les pas. Jai remarqué combien notre ville est jolie ! Et tout cela, cest Antoine qui me la appris.

Après la mort de Victor, jétais en état de choc. Cétait si brusque : une crise cardiaque, et il ny avait plus personne. Les enfants ont tout vendu, la maison de campagne, le bétail, pour me ramener à la ville. Les premiers jours, jerrais dans lappartement, réveillée à laube sans savoir où donner de la tête.

Cest alors quAntoine est entré dans ma vie. Je me souviens encore de notre toute première promenade. Il savérait être à la fois mon voisin et une vieille connaissance de mon gendre, venu nous aider à déménager. Il ma avoué plus tard quil navait dabord aucune arrière-pensée : il avait juste vu une femme éteinte et désemparée et voulu laider. Il a compris que jétais vivante, énergique même, mais que javais besoin dêtre réveillée, secouée. Il ma emmenée au jardin public. Sur un banc, il a acheté des glaces, puis a proposé quon se promène jusquà létang pour nourrir les canards. Javais élevé des canards, moi, mais jamais pris le temps de simplement les regarder. Cest si drôle pourtant de les voir plonger la tête sous leau à la recherche dun bout de pain !

Qui aurait cru quon pouvait juste sarrêter et regarder les canards ? me suis-je étonnée. Chez moi, pas le temps ; il fallait nourrir, soigner, nettoyer, pas contempler.

Antoine a souri, ma pris la main, et dit : Attends, je vais te montrer tant de choses Tu vas renaître, tu verras !

Et il a eu raison. Jai redécouvert le monde, chaque jour, avec lenthousiasme dun enfant. Ma vie davant me semble aujourdhui un mauvais rêve. Je ne sais plus précisément quand jai compris que jaimais Antoine, que je ne pourrais plus me passer de lui, de sa voix, de sa tendresse. Mais un matin, je me suis réveillée avec la certitude que tout cela était devenu vital.

Mes filles, elles, ont très mal pris notre relation. Pour elles, cétait trahir la mémoire de leur père. Ça ma blessée ; je me sentais coupable là où je ne létais pas. Les enfants dAntoine, au contraire, étaient ravis et soulagés de ne plus voir leur père seul. Il ne restait plus quà oser en parler à ma sœur, et jai repoussé ce moment aussi longtemps que jai pu.

Et la date, alors ? a fini par demander Françoise, après de longues discussions.

Ce vendredi.

Eh bien, que dire dautre ? Je vous souhaite tout de même beaucoup de bonheur dans votre troisième âge, a-t-elle lâché, un brin sèche.

Le jour venu, Antoine et moi avons fait simple : quelques courses pour un bon repas à deux, nos plus beaux habits, un taxi jusquà la mairie. Là, quelle ne fut pas ma surprise de trouver, devant la salle des mariages, mes filles avec leurs maris et enfants, les enfants dAntoine venus en famille, et, surtout, ma sœur ! Françoise portait un bouquet de roses blanches, son sourire tremblait dans ses larmes.

Françoise ! Cest toi ? Tu as fait tout ce chemin rien que pour moi ?

Il fallait bien que je voie à qui je te confiais, a-t-elle glissé en riant, la gorge serrée.

Jai appris après coup quils sétaient tous concertés en secret et avaient réservé une grande table au bistro du coin pour fêter ça ensemble.

Il y a peu, Antoine et moi avons célébré notre première année de mariage. Désormais, il fait partie de la famille, tout le monde ladopte. Et moi, jai parfois du mal à croire que tout cela marrive : je suis si indécemment heureuse quil marrive de craindre que le bonheur ne file entre mes doigts.

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