Javais amené ma chère fiancée au village, mais il sest permis de me poser une condition
Jobservais lautocar arriver sur la route poussiéreuse de notre campagne, mon ballon abandonné derrière moi alors que je courais vers larrêt de toutes mes forces. Ma chemise à carreaux battait au vent, mes cheveux blonds volaient au-dessus de mes yeux.
« Maman, maman est là ! », ne cessais-je de penser en sprintant. Mais lorsquelle descendit, elle nétait pas seule : à ses côtés marchait un homme corpulent en costume gris clair, la démarche assurée, son attaché-case à la main, lair dun grand patron parisien. Jattrapai la main de Maman, cherchant son regard avec bonheur.
Bonjour, mon fils, me dit tendrement ma mère, Laurence, la trentaine, en membrassant sur la tête.
Salut, le petit gars ! tonna le monsieur, qui me décoiffa dun geste pesant. Sa paume était lourde, et je vacillai sous la vigueur de son salut.
Venez donc à table, proposa poliment Mamie, Madeleine Laurent, la mère de Laurence.
Merci, merci, maman, déclara de façon solennelle Monsieur Gérard Morel, tout en contemplant la table débordante de mets.
Ah, cest ça la campagne ! dit-il en désignant la table. À Paris, on a des tickets pour tout, rationnements et compagnie à cause de la crise, mais ici, les gens survivent grâce à leurs propres récoltes.
Et le lait, la crème fraîche maison, ajouta Mamie dun air chantant, et tout le jardin aussi.
Tant quon peut, on garde le nôtre, confirma mon grand-père, Henri Laurent, un homme mince et discret, qui avait passé sa vie à conduire une moissonneuse-batteuse dans la coopérative agricole.
Bah, on nest pas trop mal lotis non plus, lança Gérard, caressant sa calvitie. Grâce à ma sœur qui travaille à la centrale, je récupère parfois quelques gourmandises en douce Jen donne à Laurence, évidemment : il faut savoir entretenir les bonnes relations !
Je regardais ce monsieur venu de la ville, cherchant un prétexte pour lapprocher. Dans notre cité de la banlieue lyonnaise, là où jallais à lécole et jouais avec mes copains dans la cour de limmeuble, jobservais souvent les pères de mes amis et jessayais dimaginer à quoi aurait pu ressembler le mien.
Parfois, jimaginais quil serait comme le papa dÉtienne ou celui de Jérôme : peut-être drôle, peut-être sévère, je nen savais rien. Mais maintenant, en voyant ce monsieur rondouillet près de ma mère, je me disais que sil venait au village, il deviendrait sûrement mon père.
Jai pris mon avion en bois, que Papi Henri avait fabriqué de ses mains, les ailes taillées finement comme celles dun vrai avion, et je suis allé le montrer à Gérard, tout gêné :
Regardez comme il est beau, mon avion ! ai-je balbutié en lui tendant la maquette.
Ah ouais ! dit-il en la saisissant brusquement, frappant lhélice du doigt. Elle ne tourna pas : lhélice se déboîta aussitôt et tomba par terre. Pas bien solide, ton jouet, commenta-t-il avant de me reposer lavion dans la main.
Je ramassai lhélice, cherchant le regard de Papi.
On réparera ça, me rassura Papi Henri.
Faut dire que Gérard, cest notre chef à la fabrique, expliqua maman pour changer de sujet : il est responsable du parc automobile.
Gérard bomba encore un peu plus le torse, lançant un regard supérieur. Cest comme ça, oui.
Pour Laurence, modeste couturière à lusine, il était son premier véritable prétendant, et elle se réjouissait de sa situation stable, de son âge mûr et de sa position prometteuse. Elle rapprochait plats et crêpes, offrait la friture et la crème fraîche à son futur époux.
Une fois sur le perron, Gérard ouvrit les bras :
Mais cest le paradis ici ! Et cet air ! Vous sentez ?
Gérard, ça te plaît ?
Tu demandes ? Cest exceptionnel.
Alors, on profite, on respire, et demain on rentre à Lyon ? On prendra Thibault avec nous pour lui acheter son uniforme décole.
Dis donc, Laurence, pourquoi tu lemmènes à la ville ? Il ny a pas décole ici ?
Il y a bien une petite école, oui, mais
Quil y reste une année alors, ça ne lui fera pas de mal ! On aura le temps de finir les travaux, de meubler ton appartement, qui ressemble à un musée du vieux temps Et puis, ici, il sera choyé par tes parents, alors quen ville, nous sommes toujours débordés.
Mamie Madeleine échangea un regard inquiet avec Papi Henri. Ce dernier, toujours peu bavard, fronça les sourcils.
Ce nest pas une proposition, Gérard, cest une condition, marmonna-t-il.
Le lendemain, Maman essayait de me convaincre que cétait mieux ainsi : « Tu comprends, Thibault, ce sera bien, tu verras ». Jacquiesçais sans vraiment écouter. Quand Gérard et Maman partirent prendre le car, personne ne réussit à me retrouver. Mamie fouilla partout, du grenier à la remise. Mon vélo était là, mais moi javais disparu.
Il reviendra, il doit jouer avec les copains, balaya Gérard.
Mais moi, tapis derrière la réserve de charbon, jécoutais tout. Javais envie de courir vers Maman, de la retrouver, mais je restais caché, le cœur serré, comprenant avec la maladresse de mon âge que, tout à coup, je nétais plus à ma place, quun homme chauve sinterposait entre Maman et moi.
Je pressais contre moi mon petit avion cassé, les larmes coulaient. Je nétais pas du genre à pleurer, même quand Papi me disputait pour avoir pris le canot seul sur le Rhône. Il était juste, Papi, il ne grondait jamais pour rien. Mais cette tristesse, je narrivais pas à la retenir.
Mamie ma retrouvé quand Gérard et Maman étaient déjà partis.
Pleure pas, Thibault, ta mère a promis de revenir dans un mois. Et puis, on tachètera luniforme ici, et on ira au marché ensemble comme avant, ça te plaît, non ?
Jai baissé la tête, laissant mes mèches blondes tomber devant mes yeux. Je repensais à mes copains, à la vie de la cité, et soudain, je voulais plus que tout rentrer à Lyon. Bien sûr, jaimais mes grands-parents, jaimais la campagne, mais au fond, jappartenais aussi à la ville.
La semaine passa vite. En jouant avec mes amis du village, jarrivais presque à oublier ma colère. Un jour, alors que Mamie rentrait du potager, elle laissa tomber presque son seau en lapercevant derrière le portail.
Laurence ! On ne tattendait pas avant la fin du mois
Maman sassit, visiblement fatiguée :
Je reviens pour Thibault. Deux semaines, cest bien assez. Je le ramène à la maison.
Mais, enfin, Gérard était daccord ?
Cest moi, Maman, qui ai changé davis, pas lui. Gérard saffiche avec la comptable, Simonne, il va jusquà lui offrir des produits de sa sœur Elle na pas denfants, elle. Et à moi, il dit quavec Thibault, cest un gros « colis » à supporter, quil ne veut même pas que je le ramène au foyer.
Mamie Madeleine la regardait tristement. Elle voulait le bonheur de sa fille, mais pas à ce prix.
Peut-être que tu as raison, ma fille.
Je le pense, maman. Javais besoin dune famille, pas dun homme qui compte les enfants comme des charges. Jai besoin dun mari, et Thibault dun vrai père : pas dun homme qui pose des conditions. Tant pis pour ses « bons plans » dépicerie : Thibault et moi, on sen sortira. Comme avant.
Je suis sorti en entendant Maman. Je nai pas pensé à lancienne rancœur. Jai couru vers elle :
Maman !
Mon fils ! Comme tu mas manqué ! Tu sais quoi ? Tu vas rentrer, et on va acheter ton uniforme, un nouveau cartable, et tu vas aller au CE2. On vivra comme avant, juste toi et moi. Après lécole, on fera les devoirs ensemble, et puis je tinscrirai au foot, comme tu voulais.
Je tentais de bourrer mon sac dun maximum daffaires pour que le sac de Maman soit moins lourd.
Ça suffit, Thibault, tu vas te faire mal !
Non, je suis fort !
Papi et Mamie nous ont accompagnés jusquà larrêt de car. Le bus sest arrêté dans un nuage de poussière. Jai pris la place près de la fenêtre, agitant la main tant que je pouvais voir mes grands-parents.
Dans mes mains, javais mon avion réparé par Papi Henri, et je jetais des coups dœil à Maman. Jétais fier dêtre à ses côtés, sur le chemin du retour. Ce jour-là, jai compris avec toute la force de mon cœur denfant quaucun « avantage » matériel ne vaut la présence, la tendresse et lamour du parent que lon aime le plus.