5 juin
Aujourdhui encore, en repensant à tout ce qui sest passé, je suis envahie dune émotion profonde qui aurait cru quun simple moment dans mon jardin allait bouleverser tant de vies ? Cest en ramassant du persil pour le déjeuner, dans notre petite maison près de Nantes, que je me suis immobilisée nette. Là-bas, contre le tas de compost, deux chatons étaient blottis lun contre lautre, miaulant faiblement. Lun semblait robuste, à la fourrure épaisse ; lautre petite créature tremblante, les yeux tant collés quon aurait dit quils navaient jamais vraiment vu la lumière du jour.
Je me suis penchée, les mains déjà tremblantes dinquiétude. En le prenant doucement, jai murmuré :
Mon pauvre petit, quest-ce quon ta fait
Ses yeux étaient presque entièrement recouverts de pus, rapprochés comme si la nature navait pas trouvé assez de place. Il frémissait, sa fourrure nouée et sale. À côté, sa sœur semblait lopposée parfaite : toute en rondeurs, vive et soignée, un vrai petit modèle.
Sans réfléchir, jai couru à la salle de bains chercher la trousse à pharmacie. De leau tiède, un coton, et des gouttes ophtalmiques mon cœur battait trop fort tandis que je nettoyais doucement sa petite tête.
Tu vas ten sortir, tu verras, jai murmuré, autant à lui quà moi.
Les semaines suivantes furent rythmées dallers-retours chez le vétérinaire : allergie au croquettes, problèmes de coordination, fragilité des articulations la liste semblait interminable. On la appelé Anatole. Malgré tout, Anatole sest accroché chaque jour, se battant pour vivre là où dautres auraient abandonné.
Je ne pouvais pas mempêcher de sourire, malgré la fatigue, quand il tentait de faire sa toilette et roulait de côté, la patte malhabile.
Oh Anatole, tu es vraiment un phénomène ! disais-je, attendrie.
Sa sœur nest pas restée longtemps ; une amie de la famille est tombée sous son charme et la adoptée tout de suite. Mais Anatole, lui, na pas quitté la maison. Jamais je nai regretté ce choix.
Un matin, six mois plus tard, jai croisé le regard atypique dAnatole. Ces yeux trop rapprochés, jadis un défaut à mes yeux, lui donnaient un air perpétuellement émerveillé, comme sil redécouvrait sans cesse le monde. Jai éclaté de rire en prenant une photo.
Tu as une tête à craindre davoir oublié la cafetière sur le feu, tu sais ?
Sur mon téléphone, la galerie sest remplie de clichés dAnatole : affalé sur le canapé dans une pose improbable, fracassant ses tentatives datteindre le rebord de la fenêtre, lair toujours aussi surpris.
Un jour, mon amie Claire est passée. Sa tasse de café a failli lui échapper en voyant Anatole.
Hélène, cest quoi ce chat ?
Lui ? Cest Anatole, mon miracle à moi.
Mais il regarde toujours comme ça ?
Toujours. Comme sil venait dapprendre que la Loire va jusquà lAtlantique.
Claire, hilare, la photographié sous tous les angles.
Tu devrais linscrire au concours du “Plus Longue Queue” du quartier !
Je nen attendais pas grand-chose, même si la queue d’Anatole valait le détour. Mais pourquoi pas ? Loccasion dune sortie ensemble.
Ce jour-là, les juges ont chuchoté derrière leur table, dévisageant Anatole. Jétais sûre quils sinterrogeaient sur son allure bizarre.
Vous savez, ma dit une jeune femme à lorganisation, votre chat est vraiment unique. Il faut le montrer sur internet, en partager une vidéo sur les réseaux.
Jai hésité longtemps devant lécran du portable, Anatole, assis de travers sur le tapis, me fixant de ses yeux ronds.
Quen penses-tu, Anatole ? On se lance ?
La première vidéo na attiré que trois cents vues. La seconde, mille cinq cent. Mais la troisième
Tout sest emballé.
Hélène, tu vois ça ? mon mari Arnaud est entré en trombe avec sa tablette. Ton Anatole cumule déjà soixante-dix mille abonnés !
Je nen revenais pas, lisant les commentaires en cascade :
« Ce chat, cest lamour personnifié ! »
« Sa bouille, cest chaque lundi matin devant la machine à café ! »
« Où puis-je en trouver un pareil ? »
« On dirait quil est épaté de sêtre incarné en chat ! »
Jai créé une page dédiée, postant de petites histoires sur son quotidien : Anatole poursuivant un rayon de soleil avant de heurter le mur, Anatole dormant les yeux mi-clos les muscles de ses paupières toujours peu décidés , Anatole méditant devant la fenêtre comme un philosophe. Les abonnés affluaient : quinze mille, vingt, trente mille Je peinais à suivre le rythme.
Et puis, les journalistes ont commencé à écrire. Dabord LOuest Républicain, puis un hebdo régional. Enfin, un grand magazine national et ce nétait que le début.
Hélène, regarde, un Américain vient de técrire pour une interview ! Arnaud me tend le téléphone.
Cétait The Mirror, qui voulait consacrer un reportage au chat singulier de France. Puis ce fut une revue allemande, un site australien, un journal japonais.
Anatole, tu réalises que tu fais le tour du monde ? On parle de toi à Tokyo, imagine !
Anatole ma fixé de son œil ahuri habituel et sest retourné, ventre offert, imperturbable.
Plus tard, une équipe de télévision allemande est venue jusquà Nantes. Jétais nerveuse, peur quAnatole se bloque, quil ait peur du matériel. Mais il est resté fidèle à lui-même : assis tout tordu, les yeux écarquillés, ratant le canapé comme à son habitude.
Fantastique ! sest exclamé le caméraman. Il est tellement naturel !
Quand le tournage sest terminé, la réalisatrice ma serrée la main avec émotion :
Merci davoir sauvé ce chat. Grâce à des gens comme vous, le monde est meilleur.
Je les ai raccompagnés, bouleversée. Tout cela arrivait-il vraiment ? À ce petit malade que javais recueilli au bord du compost ?
Le soir, Anatole ronronnait sur mes genoux, alors que la pluie mouillait la vitre du salon éclairé dune lampe douce.
Tu sais, Anatole, je chuchotai, lorsque je tai trouvé, beaucoup disaient que tu navais aucune chance. Que cétait fou de sacharner, dy consacrer euros et énergie. Maintenant tu fais sourire tant de monde. On le dit, tu les aides à traverser des jours difficiles, que ta frimousse fait rire même quand tout va mal.
Il a ronronné, levant vers moi ses grands yeux étonnés.
Tu es la preuve vivante quil ny a pas de cause perdue, seulement un manque damour et de patience.
Le téléphone vibrait encore cette fois, cétaient des journalistes lituaniens.
Jamais je naurais cru devenir la porte-parole de mon chat, ni que lhistoire dun animal trouvé près dun tas de compost à Nantes serait racontée jusquen Australie. Mais ce nétait là quun détail. Ce qui comptait, cest quAnatole vivait, aussi bien que possible, heureux, unique parmi tous les chats du monde. Il navait jamais réussi à grimper aux arbres mais savait offrir de la joie à des milliers de personnes. Et cest bien plus précieux.
Merci, Anatole, jai soufflé. Merci d’être toi, de têtre battu, de nous avoir montré quaucune situation nest désespérée.
Anatole sest endormi, son éternel air interloqué au coin des lèvres, comme sil nen croyait pas lui-même à son incroyable destin.
Et loin dici, des anonymes découvraient la page du chat extraordinaire de Nantes, songeant que la beauté nest quune affaire de regard mais que la gentillesse, elle, change le monde. Grâce à la bienveillance, un pauvre chaton malade peut devenir une étoile qui éclaire les journées de milliers de personnes.