17 septembre
Il y a maintenant deux ans, tout le monde aurait préféré fermer les yeux. Pourtant, aujourdhui, mon histoire circule jusquà New York et même Tokyo.
Je me souviens parfaitement de ce dimanche chez moi, à Nancy. Jétais descendu au jardin, un sécateur à la main, pour couper un peu de persil frais pour le déjeuner. En approchant du tas de compost, je me suis figé. Coincés lun contre lautre, deux tout petits chatons miaulaient faiblement. Lun semblait dodu et déjà vif, lautre fragile au possible. Je me suis accroupi, lai pris doucement dans mes bras.
Oh, petit père, quest-ce quon ta fait, toi ?
Ses yeux étaient tellement rapprochés, presque entièrement collés par une suintement épais. Ses pattes tremblaient sans arrêt, son pelage formait des bourres disgracieuses. À ses côtés, sa sœur rayonnait de santé : bien portante, blanche comme neige, tout en harmonie une future beauté de salon.
Je nai rien dit, je suis retourné dans la maison chercher ma trousse à pharmacie, une compresse et un peu de sérum physiologique pour nettoyer ce minuscule visage.
Tu vas ten sortir, tu verras, répétai-je doucement.
Les premières semaines sont devenues une succession de visites chez le vétérinaire du quartier. Intolérance à la nourriture, problèmes de démarche, faiblesse dans les articulations, on croyait que la liste des soucis ne finirait jamais. Je lai appelé Rémi, et ce bébé sest accroché à la vie, alors que chaque journée lui demandait un effort immense.
Tu as vu ta tête ? riais-je souvent en le voyant basculer de côté à force dessayer de se laver, ses pattes tordues lui jouant des tours. Réminou, tes mon miraculé !
Sa sœur, elle, a rapidement trouvé de nouveaux propriétaires. Une jolie chatte pure race, les mains se tendaient avant même que jaie eu le temps den parler autour de moi. Rémi, lui, est resté à la maison. Étrangement, cela ne ma jamais embêté.
Six mois après, quand Rémi a pris des forces, jai osé observer son petit museau dun œil neuf. Ses fameux yeux trop rapprochés donnaient à son visage un air détonnement perpétuel, comme sil tombait chaque seconde des nues.
Rémi, tu sais que tas la tête de quelquun qui réalise quil na pas éteint le four en partant ? dis-je, hilare, en prenant une photo.
Et des photos, il y en avait ! Rémi au salon, tordu dans une position impossible ; Rémi avec son regard ébahi ; Rémi ratant le rebord de la fenêtre pour la troisième fois de suite. La coordination nétait clairement pas son point fort.
Cest ce jour-là, en buvant lexpresso du matin, quune amie a failli recracher de surprise en lapercevant :
Dis donc, cest quoi ce phénomène ?
Mais cest Rémi, mon chat !
Mais… il regarde toujours comme ça ?
Toujours. On dirait quil vient dapprendre que la Terre tourne autour du soleil.
Aussitôt, elle a dégainé son téléphone, pris quelques photos, puis sest exclamée :
Tu sais quil y a un concours « la plus longue queue » ce dimanche au parc de la Pépinière ? Faut linscrire !
Jai haussé les épaules. Cest vrai, Rémi possédait une queue étonnamment longue, sans être exceptionnelle non plus, mais cétait loccasion de sortir se promener.
Au concours, les organisateurs lont longuement observé, échangeant des regards intrigués.
Vous savez, ma dit une bénévole, votre chat est unique. Vous devriez en faire une vidéo et la publier sur les réseaux.
Ça intéresserait quelquun, à ton avis ?
Jen suis certaine.
À la maison, jai hésité un moment avec mon téléphone. Puis jai regardé Rémi, assis de travers sur le canapé, yeux grands ouverts comme sil venait de découvrir lexistence du camembert.
Et si on tentait notre chance, mon petit ?
La première vidéo a peiné à cumuler trois cents vues. La suivante en a fait mille cinq cents. Mais à la troisième
Tout a basculé.
Tu as vu ça ?!, a crié mon frère en débarquant dans la cuisine avec liPad. Tas déjà soixante-dix mille abonnés pour Rémi !
Je nen croyais pas mes yeux. Les notifications explosaient, les commentaires affluaient :
« Cest la créature la plus attendrissante que jaie vue ! »
« Son visage, cest moi le lundi matin »
« Où as-tu trouvé ce matou ? Je veux le même ! »
« On dirait quil sétonne dêtre un chat à chaque réveil »
Jai compris : une page personnelle nallait plus suffire. Jai créé un compte Instagram dédié, et jai commencé à mettre en ligne des petites anecdotes : Rémi pourchassant un rayon de soleil jusquà se cogner au mur, Rémi dormant les yeux à moitié ouverts même ses paupières semblaient ne plus fonctionner correctement. Rémi sur le rebord de fenêtre en pleine méditation, façon philosophe perdu dans ses pensées.
Les abonnés affluaient : quinze mille, vingt mille, trente mille Je ne suivais plus la cadence. Puis, ce sont les journalistes qui ont commencé à écrire. Dabord LEst Républicain, puis Le Parisien. Ensuite, ce fut France Télévisions. Mais ça ne sest pas arrêté là.
Un matin, mon frère tend mon portable :
Tas un américain qui técrit là ! Il veut une interview !
Jai découvert que The Mirror souhaitait faire un article sur ce chat hors du commun de Nancy. Bientôt, un magazine allemand, un site australien et un journal japonais en ont fait autant.
Rémi, mon vieux, tu es une star planétaire, jai chuchoté en lui grattant la tête. On parle de toi à Tokyo, tu te rends compte ?
Rémi ma lancé son regard déternel ahuri, avant de sétaler, pattes en lair, imperturbable.
Quelques semaines plus tard, une équipe allemande sest déplacée pour tourner un reportage. Jétais nerveux et si Rémi fuyait les caméras ? Mais il a fait ce quil sait faire de mieux : il sest assis tout croche, a écarquillé les yeux, a tenté de grimper sur le canapé et a encore raté son saut.
Fantastique ! sest exclamé le cadreur en riant. Il est tellement naturel.
À la fin du tournage, le réalisateur ma serré la main très fort.
Merci davoir pris soin de ce chat. Grâce à des personnes comme vous, le monde est plus doux.
Le soir, installé dans le canapé, Rémi roulé en boule sur mes genoux, je repensais à tout ça pendant que la pluie tapotait la fenêtre et que la lampe diffusait sa lumière jaune.
Tu sais, mon Rémi, aie-je murmuré en le caressant, quand je tai recueilli, beaucoup mont dit que tu ne tiendrais pas, quil ne servait à rien de dépenser temps et argent pour un animal mal fichu. Maintenant, on parle de toi dans le monde entier. Des gens écrivent que tu les fais sourire même dans leurs journées sombres, que ton air étonné leur donne de la force Moi, ça me bouleverse.
Rémi a ronronné, les yeux mi-clos, comme sil avait percé les mystérieux secrets de lunivers.
Tu es la preuve que chaque être mérite sa chance. Que ce que certains jugent comme un défaut, peut devenir une force. Que la tendresse peut accomplir des miracles.
Mon téléphone a vibré à nouveau, cette fois un message venu de Vilnius.
Jai souri. Jamais je naurais pensé un jour écrire aux médias du monde entier, ni que mon chat boiteux deviendrait une célébrité ! Mais le plus important nétait pas là. Rémi vivait, aussi bien que possible, et il était heureux. Il ne montait pas aux arbres comme les autres, mais il rendait la vie plus belle pour des milliers de gens avec son originalité. Ça, ça valait bien tout le reste.
Merci, Rémi, ai-je soufflé. Pour ta ténacité. Pour tout ce que tu mas montré : il ny a pas de cause perdue, seulement un manque de patience et damour.
Rémi sest endormi, souriant dans son sommeil, toujours cet air surpris au coin du museau comme si, lui-même, ne réalisait pas encore à quel point son chemin était extraordinaire.
Quelque part, quelquun ouvrait une page sur le petit chat étrange de Nancy, souriait à ses photos, et comprenait que la beauté est relative mais la bonté absolue. Et que cest la gentillesse qui transforme les plus fragiles en véritables étoiles.
Aujourdhui je sais que tout commence par un simple geste croire en celui dont personne ne veut.