Quand Valère venait voir Améline, elle en perdait presque la tête sous ses yeux. Cétait à cause du bonheur. Elle sagitait, commençait à se pomponner, cachait en vitesse sous les coussins les vêtements quelle venait dessayer avant sa visite, puis retirait les bigoudis de ses cheveux. Ensuite, elle filait dans la salle de bains, se coiffait, mettait du rouge à lèvres. Ainsi apprêtée, irrésistible jusquau bout des ongles, elle venait enfin le retrouver dans le salon.
Comment aurait-elle pu ne pas être heureuse, franchement?
Améline était une mère célibataire, qui, à vrai dire, navait jamais été réellement mariée. Elle avait flirté avec son Patrick pendant quelques semaines puis, du jour au lendemain, il était parti retrouver sa région dorigine. Où, Améline ne la dailleurs jamais vraiment su Il était soit de la Bourgogne, soit de lAlsace. Ici, à Lyon, il travaillait au marché, mais elle ignorait à quel poste.
Bref, Patrick, lamour de sa vie, sétait envolé, la laissant légèrement enceinte tout juste deux semaines. Améline elle-même ne sen était pas rendu compte tout de suite. Puis, quand Patrick ne dormit plus chez elle, et nétait pas revenu après un mois, elle comprit… comment dire ça élégamment… quelle se retrouverait seule.
Le moment venu, elle mit au monde un garçon. Et pas n’importe lequel, un vrai petit chef-d’œuvre! Ce nest pas étonnant: Améline était d’une beauté hors du commun et Patrick semblait tout droit sorti dun roman.
Il faut reconnaître quavec son petit, elle avait eu de la chance. Antoine était calme comme une image. Quand il ne dormait pas, il tétait tranquillement le sein de sa mère. Heureusement, Améline avait du lait à revendre, comme une bonne vache laitière; elle aurait pu nourrir un second bébé sans difficulté.
Et puis, Antoine ne tomba presque jamais malade, échappant aux classiques petits tracas de la petite enfance.
Elle lavait appelé Antoine en hommage à lacteur préféré de sa mère : Antoine Dussolier, quelle avait vu par hasard à la télévision dans “Les Enfants du Marais” alors quelle était enceinte. Le prénom sétait imposé : “Antoine Patrick Dupin”. Améline avait répété ce nom cent fois à voix basse, trouvant quil sonnait comme une mélodie.
Antoine était un bébé solaire. Lorsque sa mère devait faire la cuisine ou ranger lappartement, elle étendait une couverture par terre, entourait le coin de chaises pour former un enclos improvisé, et installait Antoine au milieu. Elle lui donnait son vieux sac à main, des bigoudis et quelques chiffons, et lenfant jouait, parfaitement silencieux, sans exigeance ni plainte. Un jour, du coin de lœil, Améline le vit coincé la tête entre deux chaises il avait sans doute voulu sortir mais il nappelait pas à laide, essayant simplement de repousser les chaises de ses petites mains potelées.
En grandissant, Antoine ne posa pas plus de soucis. Sa mère le laissait aller jouer dans la cour de limmeuble, lui recommandant seulement de venir crier toutes les dix minutes sous la fenêtre (leur appartement était en rez-de-chaussée) : «Maman, je suis là!»
Sauf quAntoine navait pas de montre, alors il venait toutes les trois minutes pour crier, jusquà ce quAméline se penche à la fenêtre et lui réponde : «Cest bien, mon chéri!» Et il ne sen allait pas tout de suite. Elle finissait par dire : «Allez, file jouer maintenant!» Et il protestait : «Tu ne mas pas souri» Alors elle lui adressait un vrai sourire, pas le sourire demandé, mais le sourire du cœur, et il retournait vers les enfants.
Un jour, Antoine cria son «mamansuislà», et quand Améline ouvrit la fenêtre, elle le vit serrer un chaton contre lui:
Maman, la dame me la donné. Elle ma dit quil sappelait Arsène. Elle a aussi dit que tu serais contente et quon devrait prendre soin de lui, toi et moi.
Antoine était tellement honnête, dans ce moment précis, quAméline ne put que lui rendre un sourire. Puis ajouta:
Arsène, sans doute quil a faim. Venez tous les deux, je vais lui servir du lait.
Son fils, ravi, grimpa lescalier avec le chaton. Antoine nageait dans le bonheur, Arsène avait lair encore un peu perplexe.
Voilà comment ils vécurent tous trois, jusquà la rencontre dAméline avec Valère.
Valère était du même âge quAméline, jamais marié non plus, un homme posé, respecté, sans être vieux. Il travaillait dans une usine de meubles de la périphérie, et gagnait correctement sa vie. Voilà quil avait pris l’habitude de venir dormir chez Améline les samedis soir. Peu bavard, bon mangeur, buveur modéré, bref, linvité idéal. Améline préparait pour lui à lavance une petite bouteille de blanc quelle rafraîchissait au congélateur, et sortait, au moment de lapéritif, un joli petit verre taillé à pied court, que Valère appréciait particulièrement.
Ce soir-là, tout se passa comme dhabitude. Valère arriva. Il serra la main dAntoine dans lentrée. Il sinstalla sur le canapé pendant quAméline finissait sa préparation. Puis, tous les trois non, tous les quatre, il y avait aussi Arsène, blotti sur les genoux dAntoine regardèrent un peu la télé avant daller déjeuner.
Après le repas, traditionnellement, ils firent la sieste, afin dêtre en forme pour la promenade au parc prévue en soirée.
Cest alors quAméline ferma la porte de la chambre dAntoine et sinstalla auprès de Valère, la tête posée sur son bras. Pour la première fois, il aborda la question du mariage:
Jme dis quon pourrait vivre chez toi pour le moment. Plus tard, on avisera, peut-être emménager dans un endroit plus grand. Ou alors louer mon appartement, pour arrondir les fins de mois Seulement voilà, Améline Jaime pas les chats. Va falloir se séparer dArsène
Arsène, rectifia-t-elle, tendue.
Oui, Arsène
Il se tut un moment. Puis reprit dun ton posé, avec lair de conclure une affaire déjà entendue :
Et Antoine, on le mettra chez ma mère à la campagne. Tu sais, lair y est pur, lécole est pas loin. Nous, on est encore jeunes, on pourra en faire plein, des enfants, tous les deux.
La tête dAméline sur son épaule ne bougea pas dun millimètre, elle semblait devenue de pierre. Plusieurs minutes passèrent dans le silence. Puis Améline se leva, pudique, comme sil ne lavait jamais vue nue, enfila son peignoir, alla vers le fauteuil où étaient les affaires de Valère, lui tendit son pantalon en disant:
Voilà Tes pantalons pas lavés Remets-les et file
Où ça?
Chez ta mère, à la campagne, pour prendre lair frais À nous trois, celui du parc tout proche nous suffit Où ça? balbutia-t-il, la voix hésitante.
Elle soutint son regard, résolue, le visage paisible.
Où tu voudras, Valère. Mais pas ici. Ici, il y a Arsène. Ici, il y a Antoine. Ici, chaque chose a trouvé sa place.
Le silence emplit la pièce. Derrière la porte, on entendait les tout petits ronflements du chat et le souffle tranquille de lenfant endormi. Valère fronça les sourcils, cherchant une brèche, mais il nen trouva pas.
Il ramassa ses affaires, laissa glisser une phrase usée «Tu sais pas ce que tu perds» et claqua la porte.
Améline resta debout quelques minutes dans le salon, écoutant, cœur battant, le silence neuf fleuri de liberté. Un rayon du soir glissait sur la table où restait un verre vide ; Arsène bondit hors de la chambre et vint se frotter à ses pieds. Améline saccroupit, tira le chaton contre elle, puis ouvrit la porte de la chambre dAntoine.
Son fils dormait à poings fermés, sourire suspendu, un bras autour de sa peluche. Elle sapprocha, caressa tendrement ses cheveux, puis déposa Arsène à côté de la petite main potelée. Le chat sétira, se roula en boule contre lenfant.
Améline sassit sur le bout du lit, soupira, et sentit, dans cette chambre minuscule et encore tiède du rêve dAntoine, que cétait ici exactement ici quils étaient chez eux, indestructibles, invincibles, heureux pour de vrai.
Au-dehors, on entendit les premiers rires denfants résonner dans la cour, portés par lair du soir.
Elle ferma les yeux, sautorisa enfin ce sourire du cœur, celui qui ne demande rien, et qui ne craint plus rien.