Lorsque Valéry venait rendre visite à Capucine, elle semblait devenir soudain un peu écervelée, juste sous ses yeux. Cétait le bonheur, tout simplement. Elle sagitait, sempressait de se faire jolie, cachait à la va-vite sous les coussins les vêtements quelle avait essayés avant son arrivée, et démêlait les bigoudis de ses cheveux. Ensuite, elle fonçait dans la salle de bain, se coiffait soigneusement, se mettait du rouge à lèvres. Prête, dans toute sa splendeur irrésistible, elle se présentait enfin à lui.
Avouez que ce serait surprenant quelle ne soit pas heureuse ! Réfléchissez un peu.
Capucine était mère célibataire, sans jamais avoir vraiment connu le mariage. Une pauvre idylle de quelques semaines avec son cher Benoît, et puis il était reparti vers sa terre natale, dont Capucine na jamais saisi le nom exact. Peut-être un village en Dordogne, ou bien du côté de la Bretagne ? Ici, à Bordeaux, il travaillait vaguement au marché du coin. Quy faisait-il au juste Capucine naurait su le dire.
Oui, il est donc parti, le soleil de sa vie, la laissant légèrement enceinte, à peine. Deux semaines tout au plus, à tel point quelle-même ignorait encore tout. Puis, en constatant que Benoît ne revenait pas dormir chez elle et navait pas donné de nouvelles pendant plus dun mois, Capucine a fini par comprendre… comment dire les choses correctement… quil ny aurait plus que deux cœurs, le sien et celui quelle portait.
Le moment venu, elle mit au monde un garçon, presque dun seul souffle. Un magnifique petit : à qui le devait-elle ? Capucine elle-même était dune beauté irréelle, et Benoît avait toujours eu lallure dun prince des contes.
Avec son fils, Capucine eut de la chance. Constantin était un calme absolu : il dormait presque tout le temps, et au réveil, il tétait le sein de sa mère avec toute lapplication du monde. Dieu merci, Capucine avait du lait à revendre, de quoi nourrir deux bébés sans problème !
Constantin échappa presque à toutes les maladies de bébé qui touchent tant dautres enfants.
Elle lavait prénommé Constantin en hommage à lacteur Jean-Paul Belmondo, quelle avait découvert, enceinte, dans un vieux film « Un singe en hiver ». Belmondo y jouait un jeune homme rêveur, qui, de façon étrange, lui rappelait par ses yeux son propre Benoît. Elle navait pas dalternative, alors on nota sur létat civil : « Constantin Benoît Beaudoin ». Capucine se répétait ce nom comme on répète un refrain de chanson ; cétait une sorte de petite musique intime.
Constantin, cétait un rayon de soleil. Quand Capucine devait préparer le repas ou faire un brin de ménage, elle étalait une couverture sur le parquet, plaçait quelques chaises tout autour pour improviser un petit enclos, puis installait Constantin au centre avec un vieux sac à main, des bigoudis, et quelques chiffons. Lenfant jouait en silence, sans un caprice, ni même une plainte. Un jour même, Capucine, accourant depuis la cuisine, découvrit Constantin la tête coincée entre deux pieds de chaise (il avait sans doute tenté de ramper dehors), mais il ne pleurnichait pas, essayant juste décarter les barreaux de ses petites mains potelées.
En grandissant, Constantin ne lui causa guère plus dennuis. Capucine le laissait jouer dans la cour. Elle lui demandait de venir chaque dix minutes en bas de la fenêtre (leur appartement, à Talence, était en rez-de-chaussée) et de crier « Maman ! Je suis là ! »
Mais nayant pas de montre, il venait toutes les trois minutes, répétant sans fin lappel jusquà ce que sa mère apparaisse et lui réponde : « Cest bien, mon chéri ! » Mais il restait, le temps suspendu, jusquà ce quelle demande : « Tu ne vas pas jouer ? » Lenfant répondait, grave : « Tu ne mas pas souri… » Alors Capucine souriait de tout cœur, pas juste parce quil le demandait, et Constantin filait retrouver les autres enfants sur la pelouse.
Un jour, il cria de la cour son éternel « Maman je suis là ! », et lorsquelle se pencha à la fenêtre, elle vit quil tenait un chaton contre sa poitrine :
Maman, la dame den face me la donné. Elle a dit quil sappelle Achille. Elle a dit aussi que tu serais contente et que nous devrions bien nous occuper de lui.
Constantin paraissait si sincère et sérieux dans cette confidence que Capucine ne trouva rien dautre à faire que de sourire en retour. Puis elle ajouta :
Achille doit avoir faim. Rentrez tous les deux, je vais lui donner du lait.
Et son fils, rayonnant, monta quatre à quatre les escaliers, le chaton pelotonné dans ses bras. Constantin était heureux. Achille, pour linstant, ne comprenait pas bien ce qui lui arrivait.
Ainsi vécurent-ils, tous les trois. Jusquà ce que Capucine rencontre Valéry.
Lui avait le même âge que Capucine. Jamais marié, un homme posé, respectable, pas vieux pour autant. Ouvrier chez un fabricant de meubles, il gagnait bien sa vie. Il avait pris lhabitude de venir dormir chez Capucine le samedi soir. Peu bavard, bon mangeur, buveur modéré. À chaque venue, Capucine préparait à lavance une petite bouteille de pastis bien frais au congélateur, quelle servait à Valéry dans un joli verre à pied taillé. Ces verres, Valéry les aimait par-dessus tout.
Ce soir-là, tout se passa comme dhabitude. Valéry salua Constantin dans lentrée, sassit sur le canapé du salon, tandis que Capucine menait à bien son rituel de préparation. Puis, tous les trois, non, tous les quatre (puisquAchille trônait, digne, sur les genoux de Constantin), regardèrent un peu la télévision avant de passer à table.
Après le repas, comme chaque fois, tout le monde fit la sieste en prévision dune promenade dans le parc le soir.
Quand Capucine eut fermé la porte de la chambre de Constantin, elle salla lover contre Valéry, posant la tête sur son bras. Alors, pour la première fois, il aborda la question du mariage :
Je pense quon devrait vivre ici, au moins pour commencer. Plus tard, on trouvera plus grand, ou alors on pourra louer mon appartement pour arrondir les fins de mois Mais tu sais, Capucine, il y a une chose Je naime pas les chats. Il faudra confier votre Achille à quelquun
Achille, rectifia Capucine, crispée soudain.
Oui, oui, Achille
Il attendit un peu, puis, dun ton décidé, comme si cétait scellé depuis longtemps :
Et puis, Constantin, il ira chez ma mère à la campagne. Pourquoi pas ? Il y a de lair pur, une école. Toi et moi, on fera plein dautres enfants On est encore jeunes, non ?
La tête de Capucine sur lépaule de Valéry devint soudain lourde, minérale. Longtemps, ils restèrent ainsi, figés dans le silence. Puis Capucine se leva, pudiquement, comme sil ne lavait jamais vue nue, enfila sa robe de chambre, sapprocha de ses affaires posées sur le fauteuil à côté, prit son pantalon, le lui tendit et dit clairement :
Voilà Prends ton pantalon sale Enfile-le et file !
Où ça ?
Chez ta mère, à la campagne, pour respirer lair pur Nous, à trois, on en a assez dans notre parc, de lair frais Où ça ? bredouilla Valéry, encore abasourdi.
Capucine, le dos très droit, désigna la porte dun geste calme.
Chez toi. Ou ailleurs. Mais pas ici, pas chez nous.
Il se leva, déboussolé, cherchant les mots, mais Capucine détourna la tête. La lumière du soir glissait doucement sur son visage, y sculptant une résolution paisible. Valéry fit quelques pas hésitants, tenant son pantalon roulé sous le bras, puis, devant lentrée, il se retourna encore, espérant une clémence dans les yeux de Capucine. Mais elle gardait le silence, le regard posé sur la porte, déjà ailleurs.
Lorsquil sortit, elle ferma la porte sans bruit, puis resta, immobile, quelques instants, loreille tendue. Dans la chambre, Constantin dormait profond, une main posée sur le pelage tiède dAchille. Capucine sentit une légèreté nouvelle gonfler sa poitrine, comme un soupir longtemps retenu.
Le samedi suivant, il ny eut ni pastis glacé, ni éclats de voix dans le couloir. Mais il y eut un petit déjeuner partagé en pyjama, Achille chapardant un bout de brioche sous la table et Constantin riant à gorge déployée.
Capucine vit danser la lumière du matin sur la nappe. Elle se dit quici, dans lodeur du café et des tartines grillées, il y avait tout ce qui lui importait au monde : un fils au regard clair, un chat insolent, et la promesse tranquille dêtre, coûte que coûte, heureuse à sa façon.
Au fond, se dit-elle en regardant Constantin courir dans la cour avec Achille sur les talons, on na pas toujours besoin dun prince pour traverser la vie. Il suffit parfois dun sourire, dun fidèle chat et dun amour inaltérable, le seul qui ne pose jamais ses conditions.